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Lifestyle - La Mode

La Semaine de la mode parisienne, de pandémie en guerre

Dès la fin de la Semaine de la mode milanaise dont elle a pris le relais le 28 février, et jusqu’au 8 mars, date de sa clôture, la fashion week parisienne du prêt-à-porter automne/hiver 22-23 a subi le poids douloureux de la guerre d’Ukraine. Un aperçu entre trois maisons.

La Semaine de la mode parisienne, de pandémie en guerre

Alors que cette saison s’annonçait dans l’euphorie de la fin de la pandémie et entendait profiter de la levée des restrictions sanitaires, l’industrie de la mode dont la joie est le moteur s’interrogeait déjà sur sa propre pertinence. Les collections, réalisées longtemps avant les défilés, on s’en doute, ne peuvent pas anticiper tous les chocs. Bravement, les créateurs, investis de la mission de refléter l’air du temps et de briser tabous et préjugés quand cela s’impose, avaient surtout misé sur une autonomisation renforcée de la femme à la veille de la journée internationale qui lui est consacrée, et qui tombait le jour de clôture de cette semaine schizophrène.

Balenciaga : « Pour la beauté, la force, la vérité, la liberté »

C’est surtout le créateur géorgien Demna Gvasalia, à la tête de la création de la maison Balenciaga, qui a frappé le coup le plus fort dans la dénonciation de la campagne militaire russe en Ukraine. Lui qui a grandi derrière le Rideau de Fer et s’est exilé de son pays à l’adolescence en raison de l’expansionnisme russe, a donné le défilé le plus émouvant, dystopique et spectaculaire de la fashion week parisienne. Au parc des expositions du Bourget, installant les invités derrière une verrière entourant la cour où se déroulait sa présentation, Balenciaga avait posé sur chaque siège un tee-shirt bleu et jaune. Sur la piste était lancée une véritable tempête de neige artificielle qui formait un brouillard. Le froid était réel et les invités avaient enfilé les tee-shirts, formant dans la salle un drapeau ukrainien mouvant et émouvant. Avançant avec difficulté dans cette purée de pois, cheveux mouillés et peut-être grelottants, les mannequins arboraient notamment des combinaisons ainsi que des vêtements d’extérieur faits pour défier le vent qui les redessinait à sa guise. Une palette sombre dominait l’ensemble. Les modèles apparaissaient et disparaissaient selon les caprices du brouillard. Ils tenaient au bout d’une main des sacs noués par le haut qui ressemblaient à des sacs-poubelle. On ne pouvait s’empêcher de penser à des migrants marchant à vue pour rejoindre, dans le blizzard, quelque frontière.

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Une semaine de la mode dans une « gravité » de temps de guerre

Sur le compte Instagram du créateur, @demnagram, une note précise : « Le lien de Demna avec le sort de l’Ukraine est d’autant plus déchirant que l’un des premiers refuges de sa famille déplacée se trouvait à Odessa, la belle ville du sud du pays qui est actuellement menacée d’occupation par les forces russes. » « Je suis allé à l’école en Ukraine. Cela a toujours été mon cauchemar d’avoir à me mettre debout et réciter de la poésie devant des gens, mais maintenant j’ai réalisé que je voulais le faire », confie Demna Gvasalia, qui souligne par ailleurs : « La Semaine de la mode ressemble à une sorte d’absurdité. J’ai pensé un instant à annuler le spectacle sur lequel mon équipe et moi avons travaillé dur et que nous attendions tous avec impatience. Mais par la suite, j’ai réalisé qu’annuler ce spectacle signifierait céder, se résigner au mal qui m’a déjà tant tourmenté depuis près de 30 ans. J’ai décidé que je ne pouvais plus sacrifier des parties de moi-même à cette guerre d’ego insensée et insensible. » Au début et à la fin du défilé, le directeur artistique de Balenciaga a déclamé un poème ukrainien de 1917 et ce vers récurrent : « Vive l’Ukraine, pour la beauté, la force, la vérité, la liberté. »

Balenciaga durant la fashion week parisienne du prêt-à-porter automne/hiver 22-23. Photo DR

Hermès, la part « voyelle » de la nouvelle amazone

Toujours somptueuse tant par l’exceptionnelle qualité de ses matières que l’incomparable savoir-faire avec lequel elles sont exhaussées, la collection Hermès printemps/été 22-23 était présentée – tradition équestre oblige – au manège de la garde républicaine, au cœur du quatrième arrondissement parisien. Dans un esprit techno-équestre cette fois, intégrant une dimension futuriste dans sa tradition d’excellence, l’emblématique maison parisienne déployait une nouvelle variation sur l’amazone contemporaine. Entre soies, cuirs et laines de fine fleur, Hermès n’a jamais fait autre chose qu’offrir aux femmes un surplus de confiance. Selon la très belle note d’intention écrite par le journaliste Philippe Azoury, la femme Hermès de cette nouvelle saison « nourrit une obsession pour une poignée de femmes chats qui peuplaient les caves de la Rive gauche au tout début des années 1950. Un gang de filles farouches que la rumeur appelait à l’époque les voyelles (du féminin de…) parce que, indomptées, elles changeaient la définition de la liberté et du féminin chaque soir. Ces voyelles maniaient l’art de faire l’inverse de ce que le monde extérieur attendait d’elles. L’une d’elles, en particulier, allait plus loin que les autres ». « Ces audacieuses, il fallait aujourd’hui s’en rendre digne. Être à leur hauteur. Et surtout en prolonger le geste », ajoute le texte. Conçue par Villa Eugénie, la scénographie s’inspire du néocavalier, mélange entre la femme parisienne et le monde équestre. Les mannequins défilaient le long des couloirs et des murs latéraux, dévoilant les silhouettes avant d’aborder le catwalk. Sable pigmenté et toile imprimée créés sur mesure dans des tons de vert profond, en accord avec la palette de couleurs de la collection, constituaient les principaux matériaux du décor. L’éclairage créait un jeu d’ombre et de lumière, ponctuant la chorégraphie du défilé.

Dior durant la fashion week parisienne du prêt-à-porter automne/hiver 22-23. Photo DR


Chanel, la force entre tweed et fleurs

Pour la collection prêt-à-porter automne/hiver 2022/23, présentée dans un espace du Grand Palais éphémère entièrement recouvert de tweed, des vestes aux couleurs psychédéliques, d’autres doucement masculines, des blousons légèrement oversize, des pantalons en panne de velours noir, ou encore des jupes serrées portées avec de hautes chaussettes et des escarpins pointus à mini-talons aiguille en vernis ou laine bouclée, des bottes ou des cuissardes en caoutchouc noir ou beige. « Je pensais aussi à l’Angleterre des sixties, des pochettes de disques très colorées », confie la directrice artistique de la maison, Virginie Viard. Quel plus bel hommage aux femmes, à la veille de la journée internationale qui leur est consacrée, le 8 mars, que cette salutation à l’indomptable fondatrice de la maison, Gabrielle Chanel ? « Consacrer l’intégralité de cette collection au tweed, c’est un hommage, une évidence, raconte Virginie Viard. Nous sommes allés sur les pas de Gabrielle Chanel, le long de la River Tweed, pour imaginer des tweeds aux teintes de ce paysage. Comme celui d’un long manteau rose moucheté de bleu et de violet, ou encore d’un tailleur bordeaux finement irisé d’or. C’est ce que faisait Gabrielle Chanel lors de ses promenades dans la campagne écossaise : elle cueillait des fougères et des bouquets de fleurs pour inspirer aux artisans locaux les nuances qu’elle désirait. » Il y a son histoire avec le duc de Westminster, ses vestes qu’elle s’approprie. « Rien de plus sexy que de porter les vêtements de la personne qu’on aime, continue Virginie Viard. Bien sûr, je suis fascinée par ce geste toujours contemporain. Et puis, c’est Chanel qui rend le tweed féminin. »

Hermès durant la fashion week parisienne du prêt-à-porter automne/hiver 22-23. Photo DR

Dior, féministe et futuriste

À travers la collection Dior prêt-à-porter automne/hiver 2022-2023, Maria Grazia Chiuri ouvre, au jardin des Tuileries à Paris, les portes d’une nouvelle ère. Hypnotiques, les silhouettes défilent au cœur de The Next Era, une installation de Mariella Bettineschi sous forme d’une galerie de tableaux composée de grands portraits féminins empruntés à l’histoire de la peinture du XVIe au XIXe siècle. Leurs yeux coupés et doublés remettent en question le jugement qui a conditionné – et conditionne encore – les femmes. L’iconique veste Bar se réinvente et s’habille d’empiècements techniques réalisés par la start-up italienne D-Air lab, fondée en 2015 par Lino Dainese. C’est l’architecte Silvia Dainese Gris qui y a mené ce projet spécial pour Dior. Des vêtements aux accessoires, les créations mêlent esthétique et technologie métamorphosant ainsi l’héritage de la maison. Une exploration fascinante entre passé, présent et futur. L’écrin formé par les murs rouge-Pompéi rythmés par les portraits de femmes de Mariella Bettineschi donne vie aux concepts de Maria Grazia Chiuri ; notamment la construction d’une relation performative entre le corps et le vêtement dans une perspective technique, esthétique, à travers une succession d’opérations associant formes, savoir-faire, matières et technologies futuristes. L’intérieur des vêtements tel qu’originellement conçu par Christian Dior révèle un système de construction extraordinaire. La veste Bar, revisitée par Maria Grazzi Chiuri, transforme la structure du modèle original en un système qui régule l’humidité du corps et le réchauffe si nécessaire, grâce à des techniques innovantes développées dans les laboratoires D-Air lab, tandis qu’un body, sillonné par ce qui semble être un réseau organique de veines et d’artères colorées aux couleurs luminescentes, maintient une température constante. Cette collection cherche à exprimer la complexité d’une mode qui revisite l’héritage pour imaginer les lignes de demain. Un voyage qui façonne les artefacts d’un nouveau monde, un autre monde, à fabriquer et à inventer.

Alors que cette saison s’annonçait dans l’euphorie de la fin de la pandémie et entendait profiter de la levée des restrictions sanitaires, l’industrie de la mode dont la joie est le moteur s’interrogeait déjà sur sa propre pertinence. Les collections, réalisées longtemps avant les défilés, on s’en doute, ne peuvent pas anticiper tous les chocs. Bravement, les créateurs, investis de la mission de refléter l’air du temps et de briser tabous et préjugés quand cela s’impose, avaient surtout misé sur une autonomisation renforcée de la femme à la veille de la journée internationale qui lui est consacrée, et qui tombait le jour de clôture de cette semaine schizophrène. Balenciaga : « Pour la beauté, la force, la vérité, la liberté » C’est surtout le créateur géorgien Demna Gvasalia, à...
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