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Culture - Hommage

La scène metal libanaise fait ses adieux à J-P Haddad, l’âme de Kimaera

En hommage à son membre fondateur et pilier, récemment disparu, le groupe prévoit de lancer son quatrième album, « Imperium », le 15 mars lors d’un rassemblement au Nova Club à Mansourié.

La scène metal libanaise fait ses adieux à J-P Haddad, l’âme de Kimaera

J-P Haddad lors de l’un des concerts de Kimaera. Photo DR

C’est sans doute l’un des enseignements les plus limpides livrés par la vie en société : le vide laissé par une disparition est toujours proportionnel au nombre de personnes qui viennent dire « adieu » au défunt le jour de ses funérailles, ainsi qu’à l’intensité de la douleur qui les habite le temps du deuil.

Le décès aussi inattendu que déchirant de Jean-Pierre Haddad, alias « J-P » (prononcé à l’anglo-saxonne), est venu confirmer cette règle, le vendredi 25 février 2022. Reconnaissable à son bandana ou son bonnet, selon les saisons, dont il était toujours flanqué, mais aussi à ses tatouages et piercings discrets, le flamboyant barbu de 39 ans a été emporté par un accident domestique. Une fuite de gaz émanant d’un chauffe-eau dans l’appartement qu’il occupait au Caire, où il était en déplacement professionnel, l’a envoyé dans un autre monde.

Se demander si cet incident aurait pu être évité n’y changera rien. Sa mère, Donna, et sa sœur, Cynthia, ainsi que les amis de J-P ont perdu un être exceptionnellement humain. Le monde de la nuit et la scène metal du pays du Cèdre sont, eux, désormais orphelins de l’un de ses piliers fondateurs, à la fois professionnel endurci dans le secteur de l’Horeca (hôtellerie/restauration) et emblématique fondateur du groupe vétéran de Doom-Metal, Kimaera. Un groupe lancé en 2000 et qui a réussi, avec ses propres moyens, à s’imposer avec fracas dans l’histoire ingrate du Liban. Avec la disparition de J-P, la formation est désormais composée de Charbel Abboud (clavier), Richard Bassil (basse), Patrick Estephan (batterie) et Pierre Najm (guitare).

Un des line-up les plus récents du groupe. Photo DR

Les mille visages de la jeunesse

Kimaera voit le jour à la fin du dernier millénaire et commence à fouler les planches d’une scène qui, malgré quelques solides talents haranguant la jeunesse libanaise depuis le milieu des années 1990, n’a pas les moyens de ses ambitions. Le nom n’est ni plus ni moins qu’une recomposition du mot « chimère », avec une orthographe assumée. Dans la mythologie grecque, la chimère est un monstre composite au souffle abrasif, à tête de lion, corps de chèvre et queue de dragon ou de serpent.

Pour les Achéens – les habitants d’Achaïe, contrée de la Grèce archaïque –, chacune de ces parties incarnent un des trois âges de la vie d’une femme : avant la puberté (le lion), la maturité (la chèvre) et après la ménopause (le serpent). Si l’on s’en tient à cette interprétation, la créature est ainsi issue d’une ancienne culture matriarcale que J-P et ses compagnons de route ont choisie pour graver leur nom dans l’histoire d’un courant musical moderne plutôt réputé masculin. La scène metal libanaise incarne, pour sa part, un des mille visages d’une jeunesse qui a grandi pendant et après la guerre civile de 1975-1990 et dont beaucoup de membres ont tenté de laisser une trace dans une histoire qui n’a jamais semblé vouloir d’elle.

Pour mémoire

Kimaera, ambassadeur libanais du rock

Celle de Kimaera commence peu avant l’an 2000, comme s’en souvient Paul Garabed. « J’ai rencontré J-P en 1999 à l’université. Il était alors membre d’une formation qui s’appelait Metallium (à ne pas confondre avec celui de Power metal allemand Metalium, avec un seul « L », NDLR), dont le répertoire est très influencé par les américains de Metallica et leur chanteur emblématique, James Hetfield », raconte ce génie en informatique et actuel guitariste du groupe de rock oriental libanais Arnabeat. Selon lui, Metallium, dont il ne se souvient pas de tous les membres, était essentiellement centré sur le heavy metal (le style le plus « traditionnel » de ce courant musical). J-P assurait alors la guitare rythmique et le chant, deux disciplines qu’il s’est appropriées en autodidacte.

En 2000, la formation change de nom avec l’arrivée de Paul Garabed et devient d’abord Chimera. « C’est un ami du cercle, Tarek Freiha, qui a eu l’idée du nom. Nous avons alors décidé de valider ce changement de nom avec l’idée d’arrêter de faire des reprises et de composer nos propres titres », poursuit Paul Garabed. Un virage qui ne convaincra ni le batteur ni le bassiste de l’époque, qui quittent alors le navire pour être respectivement remplacés par Tony Abou Haïdar et Kevin Melikian. Le quatuor formé avec J-P donne ensuite son premier concert au cours de l’été suivant dans le regretté Peak Hall à Jal el-Dib (Metn), célèbre pour avoir permis à des générations entières de chevelus, comme de crânes moins garnis, de se déchaîner au son de rythmiques endiablées et interprétées par des générations de musiciens, souvent improvisés, parfois virtuoses. « Nous n’avons pas été payés. Il a toujours été difficile de se faire rémunérer dans ce milieu », note Paul Garabed, soulignant une réalité qui n’a pas vraiment évolué depuis. Malgré la ferveur qui l’habite, la scène metal locale reste en effet assez confidentielle, avec des affluences moyennes de quelques centaines de personnes par événement.

La pochette du nouvel album « Imperium », qui sera disponible le 15 mars. Photo DR

Premier concert, premier album

Le premier concert, au cours duquel Chimera enchaîne des morceaux de Metallica et de Megadeth, amorce alors un second virage décisif dans la genèse du groupe. « Peu de temps après, J-P a changé d’orientation musicale en se tournant vers le Doom/Death, un sous-genre caractérisé par des rythmiques plus lourdes et une atmosphère plus sombre que le heavy metal – avec des influences très dominées par des pionniers, comme My Dying Bride ou Paradise Lost. C’est ce qui forgera à terme l’identité de Kimaera sur le long terme », raconte Paul. Le groupe recrute Chantal Arzoumanian, avec sa voix et ses parties au clavier qui contribueront à parachever la transformation du groupe, dont la composition va changer à de nombreuses reprises. Wissam Abiad remplace Kevin Melikian (basse), Chantal Arzoumanian laisse ensuite sa place à Sabine Abou Hamad (chant et claviers), Tony Abou Haïdar se désiste au profit de Pascal Élias et Moe Turk débarque avec ses claviers…

Six ans après ses premiers pas sur scène, la chimère passe un palier avec son premier album studio, Ebony Veiled, qui sanctionne une réputation de plus en plus solide sur scène et un premier single, God’s Wrath, sorti en 2004. L’orthographe du groupe a changé, l’album est enregistré entre le studio maison de J-P et celui du Peak Hall, et c’est le label russe indépendant Stygian Crypt Production qui se charge de la distribution au Liban et à l’étranger. « Le résultat est fidèle à la vision que J-P avait sur la façon dont devait évoluer le groupe mais les compositions (des 8 titres enregistrés dont le single de 2004, NDLR) sont toutes nées d’un travail collectif où chacun a apporté son empreinte », se rappelle encore Paul.

Fort de l’expérience accumulée pendant sa longue gestation, Ebony Veiled est très bien accueilli par le public et permet au groupe d’être remarqué sur la scène metal internationale. « À l’époque, j’ai été impressionné et surpris qu’un groupe libanais parvienne à afficher un tel niveau », se souvient Richard Bassil. Ami de longue date de J-P, qu’il a rencontré fin 2001 via Wissam Abiad avec qui il collaborait sur des projets musicaux, le bassiste n’a rejoint la formation qu’en 2020. « J-P m’a appelé en me demandant “Abou el-Rich, tu as toujours les cheveux longs ? ” Je lui ai répondu que c’était déjà le cas lorsque l’on s’était vu deux jours plus tôt. Il a rigolé, puis m’a dit qu’il cherchait un bassiste et j’ai pris le train en marche. C’est une collaboration dans laquelle j’aurais aimé me lancer des années plus tôt, sans pouvoir le faire, faute de temps », se souvient le musicien.

Kimaera s’est formé en 2000 autour de J-P Haddad. Photo DR

De « Solitary Impact » à « Beyrouth Sett el-Dounia »

En 2010, Kimaera remet le couvert avec un second album, Solitary Impact, toujours distribué par Stygian Crypt Productions. Avec dix nouveaux titres et un clip vidéo (The Taste of Treason), la formation poursuit sa montée en puissance et inclut même une violoniste, Milia Farès. Le claviériste Charbel Nacouz et le batteur Simon Saadé apportent également leur pierre à l’édifice. Le Liban connaît alors une de ses rares périodes relativement prospères depuis la fin de la guerre civile, un répit auquel le conflit syrien met fin dès l’année suivante.

Pour Kimaera, qui s’exporte de plus en plus dans les festivals internationaux, 2010 est également l’année durant laquelle le claviériste Charbel Abboud va définitivement rejoindre ses rangs. « Pierre Najm, qui a été approché en même temps que moi, m’a appris que Kimaera recherchait un guitariste et un claviériste pour assurer la première partie d’un concert d’Epica (célèbre formation de metal symphonique néerlandais, NDLR) en République Tchèque, Paul Garabed et Charbel Nacouz ne pouvant continuer l’aventure pour des raison personnelles. Nous nous sommes réunis avec J-P dans un Dunkin’ Donuts pour en parler et l’affaire a été conclue. J’avais alors 18 ans », raconte-t-il. « Il avait des réserves à mon sujet mais notre première séance de répétition a dissipé ses doutes. Ça a marqué le début de 12 années d’investissement sans frein dans ce projet. Au début, J-P aimait en contrôler tous les aspects (de la composition à la promotion, en passant par l’enregistrement). Mais avec le temps, il a fini par nous faire assez confiance pour nous permettre de l’aider », se remémore encore Charbel.

Également membre actif à ce jour de Kimaera, le guitariste Pierre Najm avait, lui, rencontré J-P en 2006 lors d’un concert métal – Discordance – à Furn el-Chebbak, Beyrouth. « C’était un des premiers évènements de cette ampleur au Liban, avec des spectateurs venus des zones les plus reculées des pays et même de certains pays arabes, comme la Jordanie. Kimaera était naturellement à l’affiche. Nous avons fait connaissance et sommes devenus très proches. »Le batteur Patrick Estephan ne se souvient plus exactement du moment où il a rejoint J-P. « Je ne suis pas très bon pour me souvenir des dates. Ce que je peux te dire, c’est que j’étais membre d’un autre groupe (Metanoïa, devenu ensuite Beyond Fallacy) et j’avais fait la connaissance de J-P et son groupe. On se fréquentait souvent, notamment à l’Eden Bar de Badaro (Beyrouth) qui lui appartenait un temps. En 2018, le groupe a eu besoin d’un musicien de session pour un concert à Dubaï – où il s’était déjà produit auparavant – et m’a contacté. Deux ans plus tard, j’ai fini par remplacer Erce Arslan, un batteur de nationalité turque et qui a été membre du groupe de 2012 à 2019 », conclut-il. Autre membre notable de passage pendant cette période, le bassiste Samer Zouein, qui enchaîne aussi quelques années avant l’arrivée de Richard.Entre 2012 et 2022, Kimaera continue d’écrire sa légende en sortant un troisième album en 2013, The Harbringer of Doom (distribué par le même label), et ses dix petites bombes toujours aussi soignées. La formation enchaîne également les apparitions à l’étranger : en Turquie en 2011, en Ukraine en 2012, une tournée d’une dizaine de concerts en Europe de l’Est en 2013 – avec un passage en Russie – une première à Dubaï en 2014, un passage avorté dans un festival en Tunisie en 2015, suite à la réaction épidermique des autorités vis-à-vis des formations metal, une tournée en Lettonie en 2017, le retour à Dubaï en 2018 et, enfin, un dernier concert au Liban en 2019 auquel l’ambassadeur de Suède au Liban en poste à l’époque, Jörgen Lindstrom, a notamment assisté (L’Orient-Le Jour l’avait alors interviewé sur place).

Pour mémoire

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À l’automne 2020, J-P et Kimaera marquent enfin un coup qui consacrera définitivement leur statut de phénomène, avec une reprise Death metal endiablée du mythique morceau oriental et lyrique Beyrouth Sett el-Dounia, initialement écrit par le poète syrien Nizar Kabbani et rendu célèbre via l’interprétation de la chanteuse libanaise Magida el-Roumi. Portée par la voix de Cheryl Khayralla et habilement mise en scène dans un clip réalisé par Nadim Messihi, la diffusion du morceau fait vibrer des dizaines de milliers de fans mais s’attire aussi les foudres de Magida el-Roumi qui attaquera Kimaera en justice, officiellement pour une question de droits d’auteur. Une fausse note qui n’enlève rien au fond de la démarche recherchée par J-P et qu’il détaille dans une interview diffusée à cette époque. Il y révélera avoir souhaité réaliser ce projet depuis 2013 – au moment du tournage du clip Lost Control – mettant en avant son affection pour le titre original, mais aussi la volonté de rapprocher, ne serait-ce que d’un petit pas, le metal des Libanais qui n’ont que peu d’affinités avec ce courant musical venu d’ailleurs.

Les ides de mars

Si Jean-Pierre Haddad ne pourra plus réaliser lui-même cet objectif, les autres membres de Kimaera ainsi que les fans et proches de la formation comptent bien, eux, continuer de donner de la voix pour honorer sa mémoire. Un engagement qu’ils ont déjà commencé à tenir en investissant en masse l’église de Mar Élias à Jisr el-Bacha (Beyrouth) lors des funérailles le dimanche 27 février dernier. Plus festif, bien que tout autant chargé en émotions, le prochain rendez-vous aura lieu au Nova Club de Mansourié dès 19h, à l’occasion de la sortie du 4e album de Kimaera, Imperium, qui était déjà prêt au moment de la disparition de J-P.

« Ce sera un rassemblement en son honneur où tous ceux qui l’ont côtoyé et apprécié de près ou de loin sont les bienvenus », résume Charbel Abboud. « La date du 15 mars avait été spécialement choisie par J-P pour la sortie de l’album. Il s’agit du jour, en 44 avant J-C, où l’empereur Jules César a été assassiné à Rome. C’est un détail qui lui tenait beaucoup à cœur et qui donne vraiment une idée de la profondeur de l’homme qu’il a toujours été. »

En attendant ce jour et après qu’il sera passé, le clan de J-P continuera de se réunir pour trinquer à sa santé dans les bars de Beyrouth où il avait l’habitude de s’attabler. Il ne sera alors pas impossible d’entendre les notes de Beyrouth Sett el-Dounia entonnée par la chimère retentir plusieurs fois d’affilée lors d’une même soirée, histoire de tenter de combler une partie du vide laissé par l’homme.

C’est sans doute l’un des enseignements les plus limpides livrés par la vie en société : le vide laissé par une disparition est toujours proportionnel au nombre de personnes qui viennent dire « adieu » au défunt le jour de ses funérailles, ainsi qu’à l’intensité de la douleur qui les habite le temps du deuil. Le décès aussi inattendu que déchirant de...
commentaires (3)

ouf...encore un jeune libanais qui disparaît, et qui créait...et par accident bête. que tous les maux et accidents bêtes tombent sur la tête de nos politiciens et leur familles instead!

Marie Claude

11 h 11, le 13 mars 2022

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Commentaires (3)

  • ouf...encore un jeune libanais qui disparaît, et qui créait...et par accident bête. que tous les maux et accidents bêtes tombent sur la tête de nos politiciens et leur familles instead!

    Marie Claude

    11 h 11, le 13 mars 2022

  • Ce groupe est génial mais méconnu ou marginalisé. Triste pour ce musicien discrètement charismatique J.P . Je ne peux pas m’empêcher de sourire toutefois par son exit de scène qui me fait penser à ses clips enflammés. RIP.

    Wow

    15 h 14, le 12 mars 2022

  • Je ne suis pas personnellement fan de metal et je ne connaissais pas le groupe mais c'est toujours avec tristesse qu'on apprend le décès d'une personne qui s'investit pour créer de l'enthousiasme pour tout un public. J'espère que l'OLJ continuera à consacrer bien plus d'espace aux artistes et aux vrais porte-drapeaux du pays en lieu et place des baltringues qu'on a en politique

    Georges Olivier

    00 h 15, le 12 mars 2022

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