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Société - Reportage

A l’aéroport de Beyrouth, les proches des rapatriés d’Ukraine entre soulagement et angoisse

Plus d'une centaine de Libanais qui s'étaient réfugiés en Pologne après le début de l'invasion russe de l'Ukraine, sont arrivés à Beyrouth dimanche soir. Leurs proches étaient là, l'émotion était forte.

A l’aéroport de Beyrouth, les proches des rapatriés d’Ukraine entre soulagement et angoisse

Dimanche 6 mars, à l'aéroport de Beyrouth : Chadia el-Hassan enlace ses deux enfants Amira et Ahmad qui ont vécu un calvaire pour passer la frontière entre l’Ukraine et la Pologne d'où ils ont été rapatriés au Liban. Photo Mohammad Yassine

Saadallah est hors de lui. Sa colère, il la laisse exploser en attendant sa fille Yara, 19 ans, dont l’avion la rapatriant de Varsovie à Beyrouth a du retard. Yara et plus d’une centaine de Libanais à bord de l’appareil avaient dû trouver refuge en Pologne, après le début de l’invasion russe de l’Ukraine, où ils vivaient.

La colère de Saadallah est dirigée contre la classe politique libanaise qu’il accuse de tous les maux, et notamment d’être responsable de la décision de tant de parents d’envoyer leurs enfants étudier à l’étranger. « Arrête, on va se faire chasser », lui lance sa femme Mirvat, dont le maquillage ne parvient pas dissimuler les cernes creusés par de longues journées d’angoisse. « Je m’en fous », lui répond-il, en haussant le ton dans le hall de l’Aéroport international de Beyrouth. Et il ajoute : « Ce sont tous des voleurs. » Si cet homme d’une soixantaine d’années est aussi virulent, c’est parce qu’au soulagement de retrouver enfin sa fille se mêle une profonde inquiétude à l’idée que celle-ci soit de retour au Liban. « L’avenir de nos enfants a été anéanti ici », souligne ce pédiatre du Akkar, qui a inscrit son fils, Fadi, et sa fille, Yara, en Ukraine car les frais de scolarité étaient beaucoup trop élevés au Liban. Mais avec la crise économique qui frappe de plein fouet le pays du Cèdre, la dévaluation et le flot de restrictions bancaires, les études de ses enfants à l’étranger sont également devenues hors de prix. « J’ai dû mendier », lâche-t-il. Son salaire mensuel dépasse à peine les trois millions de livres libanaises (soit 145 $ au taux de 20 600 LL) alors qu’il multiplie les consultations. « Maintenant, comment vais-je faire pour qu’ils continuent leurs études ? Il ne me reste plus rien ! »

Ce dimanche soir, il est venu à l’aéroport en compagnie de la famille Chehraoui, dont les trois fils étudient en Ukraine. « Je leur ai dit de ne pas fuir dans le même véhicule au cas où un bombardement venait à les emporter », explique Fadia, la mère.

« Ce n’est pas un pays ici »

Dans le hall, le regard des parents est sombre. On y lit la fatigue de plusieurs nuits blanches et l’inquiétude pour l’avenir de leurs enfants. Un gaillard les interpelle. « C’est le moment d’être heureux ! Vos enfants sont de retour ! » Près de lui, Mohammad attend ses deux enfants et sa femme. Ils se sont installés à Kiev il y a quelques mois car son fils, Abbas, a intégré l’équipe de foot du Dynamo Kiev. Son rêve s’est rapidement transformé en cauchemar éveillé : « Pendant huit jours, ils ont vécu sous les bombes. » Pourtant, quelques heures avant l’embarquement, sa famille se disait triste, au téléphone, de devoir rentrer. « Ce n’est pas un pays ici », lance-t-il, désabusé.

À l’Aéroport international de Beyrouth, le premier rapatriement des Libanais d’Ukraine qui se sont réfugiés en Pologne a eu lieu le dimanche 6 mars. Photo Mohammad Yassine

Il est 20h30 et cela fait plus d’une heure que les parents comptent les minutes – l’avion devait atterrir à 19h30. « Encore une heure avant qu’ils n’arrivent », dit Wassim, venu de Minieh, en faisant les cent pas dans le couloir. Sa femme Wissam, elle, est assise sur un banc avec un bouquet de fleurs pour accueillir son fils, Wissaf, qui étudie à Kharkiv depuis trois ans. Deuxième ville d’Ukraine, dans l’Est, Kharkiv est sous le feu nourri de l’armée russe depuis plusieurs jours.

Wissam est entourée de toute la famille. « On n’avait pas les moyens de faire le plein, c’est mon beau-frère qui nous a emmenés », déplore-t-elle, alors que depuis le week-end dernier, les files d’attente ont repris en raison de craintes quant à une nouvelle pénurie de carburant au Liban.

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« Chez elle, on aurait dit des funérailles », commente Samia, la belle-sœur de Wissam. Pendant quatre jours, son fils a dû rester terré dans un abri. Puis il a bravé le froid pour passer la frontière vers la Pologne et a dormi, quand il le pouvait, dans une station de train. « Il ne lui restait plus d’argent et plus rien à manger… » rapporte la mère, qui ajoute qu’il a juste pu emmener quelques petites affaires et son ordinateur. Pour financer les études de leur fils, son père explique avoir dû vendre une boutique, deux voitures, « et bientôt un lopin de terre ». Aujourd’hui, il espère que la guerre en Ukraine ne va pas trop s’éterniser pour que son fils puisse y retourner étudier. « J’ai peur qu’il doive repartir à zéro. Il a tout laissé là-bas, sa vie et son avenir », explique sa mère d’une voix lasse.

Reconnaissables à leur sac à dos

21h17. L’avion atterrit enfin sur le tarmac. Les familles commencent à se diriger vers la rampe pour accueillir leurs proches. Certains sortent leur téléphone et commencent les appels vidéo pour partager ce moment avec ceux qui n’ont pas pu être présents. Les passagers défilent, mais toujours aucune trace des rapatriés.

Le général Mohammad Kheir, secrétaire général du Haut Comité de secours, l’institution chargée du rapatriement des Libanais par le gouvernement, est le premier à sortir. Il explique que 105 étudiants étaient à bord de l’appareil.

À l’arrivée des premiers jeunes, les applaudissements et les youyous retentissent dans le hall. Les caméras se braquent sur eux. Ils deviennent les stars de la soirée. Certains se laissent aller au jeu des interviews. D’autres se contentent d’un simple « hamdoulilah » avant de quitter l’aéroport. Ces Libanais d’Ukraine sont facilement reconnaissables à leur petite valise ou sac à dos, témoins d’un départ précipité.

Le soulagement de retrouver les Libanais d’Ukraine était mêlé d’inquiétude, dimanche 6 mars à l’Aéroport de Beyrouth. Inquiétude quant à l’avenir au pays du Cèdre. Photo Mohammad Yassine

« Ya mama, ya mama », s’exclame Chadia el-Hassan en écrasant ses deux enfants, Amira et Ahmad, contre sa poitrine pendant de très longues minutes, alors qu’ils sont toujours de l’autre côté de la rampe. Les larmes coulent à flot sur le visage d’Amira. Ahmad finit par s’extraire de l’étreinte maternelle pour rejoindre son petit frère. « Tu arrives presque à ma taille », lui lance-t-il. Derrière eux, Ralph saute sur le banc, impatient de voir sa sœur Ghada installée à Kharkiv depuis six mois déjà. « Tout le monde était hyper tendu à la maison et je devais garder mon sang-froid. » Sa sœur apparaît, ses larmes peuvent enfin couler.

Près d’eux, Wissam regarde fièrement son fils. Même s’il se dit soulagé d’être rentré, le jeune homme dit « avoir tout perdu » et a déjà peur pour son avenir.

« J’emmerde la Russie »

Dans la foulée des « ya habibi, ya oumri, ya albé, ya ouyouné » (synonymes de « mon chéri » ), les mères se jettent sans retenue dans les bras de leurs enfants. Une scène se distingue dans cette cacophonie émue : Oxana, d’origine ukrainienne, caresse doucement les boucles de sa fille Rima, qui étudiait à Kiev. « Tu as survécu », lui répète-t-elle calmement, alors que Rima éclate en sanglots dans ses bras. Elle s’arrête un instant et prononce une phrase en ukrainien, sa fille lui sourit. « J’emmerde la Russie… » traduit Oxana. Rima est toujours sous le choc. « On a tout vu, on a tout entendu… Tout est détruit. » Sa voix se brise. C’est tout ce qu’elle pourra raconter. Cette Libano-Ukrainienne ne comprend pas comment des Libanais peuvent soutenir Poutine. « Que leurs enfants vivent ce que l’on a vécu ! »

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À quelques mètres, la fille de Mirvat, Yara, vient d’arriver et tente de faire rire sa mère. « Oui, il y avait la guerre là-bas, mais au moins on avait toujours le wifi ! » lui lance-t-elle. Et Mirvat se met à rire, enfin. Son fils, Fadi, n’a pas voulu rentrer au bercail et a préféré continuer son chemin vers l’Allemagne. « Au moins, là-bas, il sera respecté », lâche Mirvat, avant de tourner les talons.



Saadallah est hors de lui. Sa colère, il la laisse exploser en attendant sa fille Yara, 19 ans, dont l’avion la rapatriant de Varsovie à Beyrouth a du retard. Yara et plus d’une centaine de Libanais à bord de l’appareil avaient dû trouver refuge en Pologne, après le début de l’invasion russe de l’Ukraine, où ils vivaient.La colère de Saadallah est dirigée contre la classe...

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