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Monde - Religion

S’émanciper du patriarcat de Moscou, l’autre guerre de Kiev

En 2019, une étape majeure est franchie quand le patriarcat de Constantinople reconnaît l’indépendance du patriarcat orthodoxe d’Ukraine.

S’émanciper du patriarcat de Moscou, l’autre guerre de Kiev

Filaret, le patriarche de Kiev et de toute la Rus’ Ukraine. Ganya Savilov/AFP

À l’invasion par la Russie de l’Ukraine, il est une dimension religieuse étroitement liée à l’histoire que l’actualité de la guerre fait ressortir plus clairement. Au départ, la Russie et l’Ukraine partagent une histoire commune ancrée dans l’existence de la « Rus’ », la plus ancienne entité politique commune à l’histoire des trois pays slaves orientaux modernes : Biélorussie, Russie et Ukraine. Cette entité, qui s’est désagrégée en une multitude de principautés avant de disparaître formellement après l’invasion mongole (1240), a resurgi avec Pierre le Grand, qui s’est considéré comme l’héritier de cet empire.

L’Ukraine, étymologiquement « pays des confins », est géographiquement située à l’intersection de deux confins, européen et russe. De fait, elle est divisée entre l’Ouest, de langue ukrainienne et tournée vers l’Europe, et l’Est, avec la Crimée, majoritairement russophone et tournée vers Moscou, explique Léa Lavaud, auteure d’une étude sur la question (Iris, « Observatoire géopolitique du religieux »). Entre les deux entités, les tensions politiques vont s’enchaîner après la chute de l’URSS (1989) et la déclaration d’indépendance de l’Ukraine (1991), précise-t-elle.

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Les deux États sont majoritairement orthodoxes, soit environ 71 % de la population russe et 78 % de la population ukrainienne. La Russie regroupe la première population orthodoxe dans le monde, et l’Ukraine la troisième, l’Éthiopie se situant entre les deux. Cependant, l’orthodoxie russe et l’orthodoxie ukrainienne sont divisées. Les politiques de ces deux pays sont très imprégnées de la culture religieuse. Il faut toutefois préciser que la Russie comme l’Ukraine comptent dans leurs populations des protestants et des catholiques, mais aussi des musulmans, des juifs (le président Zelenski est juif), des bouddhistes et également des adeptes de diverses sectes.

Rus’ du Sud et Rus’ du Nord

Selon l’historien Antoine Arjakovsky*, cité par le quotidien La Croix, « les habitants de la Rus’ du Nord (qui deviendra la Russie, à partir de la fondation par le tsar Pierre le Grand en 1721 de l’empire de Russie), n’ont pas vu en l’Ukraine (Rus’ du Sud) la réalité d’une identité nationale spécifique distincte de la leur. La raison de cet aveuglement est liée principalement à leur conception ethniciste de la « nationalité » et à leur définition nominaliste de la nation. Seul comptait pour les habitants de cette Rus’ du Nord l’avènement progressif d’un État capable de dégager le peuple russe de sa soumission à l’égard de la Horde d’or (Empire turco-mongol) ».

« En outre, ajoute l’historien, alors que la Russie n’existait pas encore à proprement parler comme État indépendant, l’Église de Moscovie fit le choix de refuser le concile de Florence en 1441 (qui a abouti au grand schisme d’Orient). Elle se distingua de la sorte de la Rus’ du Sud qui, en raison notamment de sa situation de proximité avec le royaume de Pologne, avait décidé de reconnaître la validité du concile d’unité des Églises d’Orient et d’Occident de 1439. »

« Du XVIIe au XXIe siècle, les deux nations “russe” et “ukrainienne” » se sont progressivement distancées sur la base de ces choix fondamentaux réalisés par les Églises de ces deux pays. Ce qui a abouti à des décisions de rupture d’une rare violence au XXIe siècle. »

Quatre Églises

En Ukraine, écrit Léa Lavaud, « il existe quatre Églises, voulant incarner la nation : l’Église orthodoxe du patriarcat de Moscou, l’Église orthodoxe de Kiev (en communion avec Moscou), l’Église autocéphale ukrainienne (ces deux dernières ont fusionné en 2019, mais leur statut est contesté) et l’Église gréco-catholique. Les deux Églises orthodoxes ukrainiennes indépendantes et l’Église gréco-catholique sont moins liées à l’État et aux partis politiques ukrainiens, mais elles contribuent à l’ancrage européen du pays. Elles sont davantage tournées vers le Vatican et Constantinople.

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Face à eux, et plus à l’est de l’Ukraine, l’Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Moscou s’inscrit dans l’intégration économique et militaire à la Russie, voyant en cela une alternative à l’Union européenne et à l’OTAN. Cette communauté est unie par une certaine nostalgie de l’ex-URSS.

Les relations entre l’ensemble de ces représentations de l’Église orthodoxe sont assez singulières selon les acteurs. Des jeux d’influence et de pouvoir s’exercent et impliquent le politique en particulier dans les tensions qui existent entre la Russie et l’Ukraine. Le religieux joue un rôle ou tout du moins influence le politique en Russie, mais également en Ukraine, du fait de l’importance de l’appartenance religieuse sur ces deux territoires.

Reconnaissance par le patriarche œcuménique

C’est depuis 2014 et l’éclatement du conflit entre la Russie et l’Ukraine dans la région du Donbass et de l’annexion de la Crimée par la Russie, qu’une revendication indépendantiste, religieuse est apparue à l’encontre de l’Église orthodoxe russe. En 2019, une étape majeure est franchie quand le patriarcat de Constantinople reconnaît l’indépendance du patriarcat orthodoxe d’Ukraine.

Cette reconnaissance venait après celle des Églises orthodoxes autocéphales de Grèce, de Chypre et d’Alexandrie. Mais le poids du patriarche œcuménique Bartholomée, « premier entre égaux » parmi les patriarches orthodoxes, a fait à lui seul la différence. Notons que pour des raisons politiques évidentes, en raison du rôle majeur joué par Moscou en Syrie, le patriarcat orthodoxe d’Antioche, dont le siège est à Damas, n’a pas étendu sa communion à l’Église autocéphale de Kiev.

L’invasion de l’Ukraine creuse aujourd’hui l’écart entre l’Église orthodoxe ukrainienne et le patriarcat de Moscou. Selon le quotidien La Croix, depuis le 24 février, depuis que le patriarche Cyrille a béni les forces russes et qualifié comme « forces du mal » ceux qui combattent l’unité historique de la Russie et de l’Ukraine (27 février), le sentiment antirusse augmente largement dans la population ukrainienne. C’est au point que pendant certains offices, à la demande des fidèles, le nom du patriarche Kirill n’y est plus prononcé.

Certains redoutent que, dans sa folie guerrière, Vladimir Poutine aille jusqu’à bombarder certains des monuments les plus précieux de l’Ukraine, comme la Laure des grottes de Kiev et la cathédrale Sainte-Sophie, classées patrimoine mondial par l’Unesco. Des monuments qui, selon l’organisation onusienne, ont « contribué largement par leur rayonnement spirituel et intellectuel à la diffusion de la foi et de la pensée orthodoxes dans le monde russe aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles ».

* Antoine Arjakovsky, « Voyage de Saint-Pétersbourg à Moscou. Anatomie de l’âme russe », Paris, Salvator, 2018.

À l’invasion par la Russie de l’Ukraine, il est une dimension religieuse étroitement liée à l’histoire que l’actualité de la guerre fait ressortir plus clairement. Au départ, la Russie et l’Ukraine partagent une histoire commune ancrée dans l’existence de la « Rus’ », la plus ancienne entité politique commune à l’histoire des trois pays slaves orientaux...
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Poutine est fou enragé qui peut bombarder la cathédrale Sainte Sophie de Kiev avec la bénédiction du patriarche de Russie

Eleni Caridopoulou

20 h 39, le 07 mars 2022

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Commentaires (1)

  • Poutine est fou enragé qui peut bombarder la cathédrale Sainte Sophie de Kiev avec la bénédiction du patriarche de Russie

    Eleni Caridopoulou

    20 h 39, le 07 mars 2022

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