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Monde - Entretien

Azerbaïdjan : « La commémoration de la tragédie de Khodjaly a pris une place centrale dans la politique de mémoire »

Anthropologue sociale, Sevil Huseynova revient pour « L’Orient-Le Jour » sur la guerre des récits entre Erevan et Bakou.

Azerbaïdjan : « La commémoration de la tragédie de Khodjaly a pris une place centrale dans la politique de mémoire »

Des moutons paissent dans la zone montagneuse à l’extérieur du village d’Aghavno, dans le district de Lachin, au Haut-Karabakh, le 30 novembre 2020. Cette photo a été prise alors que Bakou était en passe de prendre le district de Lachin à Erevan, dans le cadre d’un accord de paix qui a mis fin à six semaines de combats. Karen Minasyan/AFP

L’Azerbaïdjan commémore aujourd’hui les trente ans du massacre de Khodjaly qui a pris place le 26 février 1992, dans le cadre de la première guerre du Haut-Karabakh opposant Arméniens et Azerbaidjanais pour le contrôle de l’enclave. Les troupes arméniennes s’étaient alors livrées à une tuerie contre la population civile azerbaïdjanaise. Selon Bakou, près de 600 personnes auraient péri. Cette tragédie, centrale dans la mémoire collective, n’échappe toutefois pas à la récupération politique par les autorités qui tentent de faire reconnaître un génocide. Hasard du calendrier, cet anniversaire funeste est chaque année suivi par un autre. Du 27 au 29 février, les Arméniens commémorent ainsi le pogrom de Soumgaït, dans la banlieue industrielle de Bakou, qui a eu lieu en 1988, alors que l’URSS agonisait. Trois jours d’une violence effroyable qui ont constitué un véritable tournant historique dans l’aggravation du conflit interethnique. À terme, cette haine s’est soldée par l’exode des Arméniens d’Azerbaïdjan et des Azéris d’Arménie. Anthropologue sociale et chef de projet au Centre pour la recherche social indépendante (CISR) à Berlin, Sevil Huseynova revient pour L’Orient-Le Jour sur cette guerre des mémoires, alors que Bakou est sorti vainqueur du conflit qui l’a opposé à Erevan à propos de l’enclave du Haut-Karabakh à l’automne 2020.

Aujourd’hui sera commémoré en Azerbaïdjan le 30e anniversaire du massacre de Khodjaly. Quel était le contexte autour de ce massacre et quelles ont été ses conséquences humanitaires et politiques ?

La tragédie de Khodjaly a eu lieu peu après la chute de l’URSS et durant la présidence de Ayaz Mutalibov, ancien premier secrétaire du Parti communiste de la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan. C’était une période de chamboulements sociaux et économiques, et de lutte politique interne entre les représentants des anciennes autorités soviétiques et du nouveau mouvement du Front populaire (Mouvement nationaliste pour l’indépendance, NDLR). En plus de cela, une guerre était en cours dans le Haut-Karabakh. Les deux armées formaient un mélange de reliquats des forces régulières soviétiques et de milices populaires. À Khodjaly par exemple, comme dans de nombreuses colonies de peuplement et villes du Karabakh, la population locale a participé à son autodéfense. Pourtant, certaines milices locales n’ont pas pu se défendre contre une offensive organisée menée par les formations militaires arméniennes, impliquant l’ancien 366e régiment soviétique. Khodjaly fut une tragédie majeure, principalement parce que de nombreux civils, ceux qui n’ont pas réussi à s’échapper de la ville assiégée, ont péri en une seule journée. Nous pouvons parler ici du rôle des autorités locales qui n’ont pas eu le temps d’évacuer la population, de la situation géographique qui a compliqué l’évacuation, etc. Mais tous ces facteurs ne justifient pas le massacre de civils par le camp arménien durant les hostilités.

Pour mémoire

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Sur le plan politique, le Front populaire a mis la faute sur les autorités en place et Mutalibov a dû quitter le pouvoir. À son tour, le Front populaire s’est montré incapable de gouverner le pays, et un an plus tard, a été pratiquement forcé d’inviter l’ancien premier secrétaire du Parti communiste, Heydar Aliyev – dont le fils, Ilham Aliyev, a pris la tête du pays depuis 2003 –, à revenir dans le pays. Malgré les rapports indépendants de Memorial (ONG russe dissoute fin 2021 par le régime russe, NDLR) et de la reconnaissance par Human Rights Watch de ce crime de guerre, ce dernier n’a pas été évalué légalement et les auteurs n’ont pas été tenus pour responsables.

Quelle est la place qui a été attribuée au massacre dans le processus de formation de la nation azerbaïdjanaise ?

La tragédie de Khodjaly en a fait le lieu de mémoire traumatique le plus important. On peut observer un consensus général au sein de la société à ce sujet. La commémoration de la tragédie de Khodjaly a pris une place centrale dans la politique de mémoire. Les autorités en Azerbaïdjan ont qualifié l’évènement de « génocide ». De toute évidence, la catégorie du « génocide » a été utilisée pour déshumaniser et marginaliser l’ennemi. Pour comparer « notre » génocide au génocide arménien. En cela, c’est une tentative de se disputer le statut de victime, afin de justifier la vertu de la partie azerbaïdjanaise.

Quelle est la position officielle de l’Arménie par rapport au massacre de Khodjaly ?

Le camp arménien n’a pas reconnu son rôle dans la tragédie de Khodjaly. Bien évidemment, il est impossible de nier que l’armée arménienne ait pris part à la prise de la localité. Néanmoins, tout est une question d’interprétation sur ce qui est arrivé. En résumé, la version arménienne est la suivante : les évènements de Khodjaly sont le résultat d’une lutte politique interne. Le Front populaire avait besoin de discréditer Mutalibov, et par conséquent, les Azerbaïdjanais ont livré la ville sans évacuer sa population. Selon certaines versions, les Azéris eux-mêmes ont été impliqués dans le massacre de civils. Ce sujet a longtemps été tabou en Arménie, mais ces dernières années, de plus en plus de médias et de militants civiques ont commencé à poser des questions sur Khodjaly. En général toutefois, on ne peut pas dire que les discussions publiques sur le sujet entraînent une réelle réflexion sur les évènements.

Un jour après la commémoration par Bakou du massacre de Khodjaly, Erevan commémore le pogrom de Soumgaït. Comment cet évènement est-il interprété aujourd’hui par l’Azerbaïdjan ?

On trouve beaucoup de littérature au sujet des évènements de Soumgaït en Azerbaïdjan, de nombreux articles et livres ont été écrits. N’importe qui peut parler tranquillement de Soumgaït tant que sa version des évènements ne contredit pas le discours officiel. Malgré le fait que des témoins sont encore vivants, et que le procès des participants à ce pogrom a eu lieu, une seule version des pogroms de Soumgaït s’est imposée en Azerbaïdjan. Plus précisément, ils ne sont pas appelés des pogroms, mais des tragédies ou des évènements. Selon cette version, il y a eu une provocation des services spéciaux arméniens à Soumgaït. Selon la théorie conspirationniste la plus populaire, les Arméniens eux-mêmes auraient provoqué les pogroms pour présenter le camp azerbaïdjanais comme « barbare » et « meurtrier ». Parmi les preuves pour appuyer cette version, une des plus importantes est le fait que l’un des condamnés était un résident de Soumgaït au nom de famille arménien. Dans le même temps, le pogrom de Soumgaït n’est pas mentionné dans les manuels scolaires et il est impossible de trouver des versions alternatives des évènements en langue azerbaïdjanaise.

Quel a été l’impact de la guerre de 2020 dans le Haut-Karabakh sur ces mémoires conflictuelles ?

Après la victoire de Bakou dans cette guerre, le traumatisme collectif a été remplacé par le triomphe. La tragédie de Khodjaly reste le plus important lieu de mémoire traumatique, mais son statut est désormais nettement moindre. Pour la simple raison que le lieu de mémoire le plus important devient la guerre et la victoire qui lui est attachée.

Quelles seraient les conditions d’une réconciliation durable entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ?

Nous avons beaucoup en commun avec l’Arménie, notamment l’expérience d’une coexistence pacifique pendant les années soviétiques, des mariages mixtes, qui sont facilement oubliés à présent. Il y a des centaines de milliers d’Arméniens et d’Azerbaïdjanais qui vivent actuellement ensemble en Russie. Malheureusement, il y a aussi des pages tragiques dans notre histoire commune. Les pogroms de Soumgaït et de Bakou, la tragédie de Khodjaly et bien d’autres encore des première et seconde guerres du Karabakh. Il est regrettable que les deux camps adhèrent à des positions rigides de non-reconnaissance des victimes et de la violence commise à l’encontre de l’autre. L’expérience d’autres pays montre que pour une transformation pacifique des conflits, il est nécessaire d’initier une discussion et un réexamen de ces thèmes, de conduire des recherches indépendantes, de s’habituer à discuter de cela dans l’espace public. Et, évidemment, d’apprendre à écouter l’autre partie et de ne pas la voir seulement comme un agresseur et un ennemi mais aussi comme une victime. Cela requiert des contacts à plusieurs niveaux. (...) Bien sûr, du travail a été fait au niveau de la société civile, au niveau académique. Malheureusement, nous pouvons constater qu’aucune solidarité durable, par exemple parmi les activistes pour la consolidation de la paix, n’a émergé.

L’Azerbaïdjan commémore aujourd’hui les trente ans du massacre de Khodjaly qui a pris place le 26 février 1992, dans le cadre de la première guerre du Haut-Karabakh opposant Arméniens et Azerbaidjanais pour le contrôle de l’enclave. Les troupes arméniennes s’étaient alors livrées à une tuerie contre la population civile azerbaïdjanaise. Selon Bakou, près de 600 personnes auraient péri. Cette tragédie, centrale dans la mémoire collective, n’échappe toutefois pas à la récupération politique par les autorités qui tentent de faire reconnaître un génocide. Hasard du calendrier, cet anniversaire funeste est chaque année suivi par un autre. Du 27 au 29 février, les Arméniens commémorent ainsi le pogrom de Soumgaït, dans la banlieue industrielle de Bakou, qui a eu lieu en 1988, alors que l’URSS agonisait....
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