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Moyen-Orient - ÉCLAIRAGE

Libye : retour à la case départ ?

Après la nomination jeudi par le Parlement de Tobrouk d’un nouveau Premier ministre, le pays semble se diriger vers une énième crise institutionnelle sur fond de rivalité entre les forces de l’Est et le gouvernement de Tripoli.

Libye : retour à la case départ ?

Le nouveau Premier ministre par intérim Fathi Bashagha, élu par le Parlement de l’Est, arrivant à l’Aéroport international de Mitiga, dans la banlieue de Tripoli, le 10 février 2022. Hazem Ahmed/Reuters

De tous les scénarios qui étaient envisagés, c’est peut-être l’un des pires. Décembre 2021 : la hausse des tensions entre clans rivaux de l’Ouest et de l’Est libyens n’en finit plus de miner le processus électoral. Face à l’enlisement, les observateurs craignent une annulation du scrutin présidentiel, initialement prévu pour le 24 décembre. Alors que le vote est effectivement reporté moins de 48 h avant l’échéance, un autre problème menace de renvoyer le pays plus de cinq ans en arrière. L’arrivée à expiration du mandat de Abdulhamid Dbeibah, Premier ministre du gouvernement d’union nationale depuis mars dernier, relance les discussions en vue d’un nouvel exécutif. M. Dbeibah ne semble aucunement prêt à lâcher son siège, mais le Parlement de Tobrouk planche déjà sur un projet indépendant de gouvernement intérimaire… Tous les ingrédients sont en place pour ramener la Libye à une situation qu’elle a déjà connue entre 2014 et 2016, celle d’un double exécutif.

Chose faite. Depuis jeudi, la Libye est de retour à une situation de crise institutionnelle depuis que le Parlement de Tobrouk a désigné Fathi Bachagha pour remplacer l’actuel chef de l’exécutif basé à Tripoli en dépit des objections. Le divorce a lieu entre deux Premier ministres, tous deux originaires de la ville de Misrata, en Tripolitaine. Le premier, Abdulhamid Dbeibah, bénéficie de la légitimité internationale et des financements de la banque centrale. Le second, ancien ministre de l’Intérieur, est soutenu par le chef de l’ANL (Armée nationale libyenne) Khalifa Haftar et le Parlement de l’Est, mené par Aguila Saleh. Les deux disposent du soutien de certaines milices de l’Ouest, sans qu’aucun « des groupes armés à Tripoli ne soit prêt à se battre ni pour l’un ni pour l’autre », affirme Wolfram Lacher, chercheur à l’Institut allemand de politique internationale et de sécurité (SWP).

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Peu après le vote, M. Bashagha a atterri à l’Aéroport international de Mitiga, dans la banlieue de Tripoli, où il a tenu une conférence de presse au cours de laquelle il a remercié Abdulhamid Dbeibah pour le travail accompli. « Il n’a fait aucune mention du gouvernement d’union nationale, ni même du fait qu’il n’ait pas de gouvernement ou de bureau en tant que Premier ministre à Tripoli… » fait remarquer Anas el-Gomati, directeur du Sadeq Institute, un centre de recherches basé à Tripoli. L’influent ex-ministre dispose maintenant de deux semaines pour former un cabinet qu’il devra soumettre au Parlement pour validation. « Ses futurs appuis dépendront de la composition de ce gouvernement », estime Wolfram Lacher. « À moins que les soutiens de Dbeibah s’effondrent, le résultat pourrait être un retour au schisme institutionnel », poursuit ce dernier, pour qui le gouvernement de M. Bashagha pourrait choisir de siéger en dehors de la capitale, par exemple à Syrte.

En face, M. Dbeibah a assuré à plusieurs reprises qu’il ne céderait le pouvoir qu’en cas d’élection. « Je n’accepterai aucune nouvelle phase de transition ou autorité parallèle », a-t-il prévenu lors d’un discours télévisé mardi. M. Dbeibah pourrait également s’appuyer sur une base juridique, « en affirmant que seul l’actuel président, Mohammad el-Menfi, dispose des prérogatives nécessaires pour nommer un nouveau Premier ministre », relève Anas el-Gomati. Mais malgré la légitimité apportée par l’ONU, Tripoli n’a plus tous les atouts en main. Alors que le convoi du milliardaire a été la cible jeudi dans la matinée d’une tentative d’assassinat ratée, l’ancrage populaire du Premier ministre ne semble plus aussi prometteur qu’il y a quelques mois. L’échec du processus électoral, alors même que le Premier ministre présentait une candidature perçue comme contraire à ses engagements de début de mandat, avait déjà entamé le bilan de son gouvernement. À cela s’est ajouté un scandale portant sur l’acquisition de faux diplômes universitaires, qui a contribué à aliéner certains de ses soutiens locaux.

Gouvernement sans budget

Pour les observateurs, le vote est le résultat d’un accord passé entre, d’un côté, Fathi Bashagha et, de l’autre, Khalifa Haftar et Aguila Saleh. L’ancien ministre était le seul postulant encore en lice, après que « l’autre candidat (Khaled el-Baibas) se fut retiré mystérieusement quelques heures en amont du vote », note Anas el-Gomati. Au début de la séance, le Parlement a également voté pour un prolongement de 14 mois de son propre mandat qui avait expiré fin décembre en même temps que celui de l’exécutif. « Pourquoi établir un gouvernement parallèle, sans budget ? Tout simplement parce que cela leur permet de prolonger leur mandat en toute sécurité… » fait remarquer ce dernier.

La situation sécuritaire, pour l’heure, est restée sous contrôle. « Il n’y a aucun signe d’une mobilisation sur le plan militaire : des deux côtés, on attend le vote de confiance dans deux semaines », note Claudia Gazzini, spécialiste de la Libye à l’International Crisis Group. Malgré un climat tendu, les différents groupes armés présents à Tripoli et à Misrata n’ont pas réagi à l’annonce de la nomination. « Il s’agit d’un des rares moments où les forces de l’Ouest ont respecté le processus politique, alors même que l’alliance avec Haftar est politiquement choquante pour beaucoup d’entre eux », indique Anas el-Gomati, en référence à l’hostilité de la population de Tripolitaine contre celui qui a été à l’initiative d’une offensive contre la capitale, en avril 2019. Certes, le risque d’une escalade violente n’est pas totalement exclu, notamment « à Tripoli si Bashagha essaye de prendre le pouvoir (par la force) après avoir formé son gouvernement », souligne Wolfram Lacher.

Mais au-delà des enjeux sécuritaires, la séquence de jeudi enterre surtout les espoirs d’une tenue prochaine de l’élection. « La Libye est de retour à la case départ, maintenant que le processus politique (parrainé par la communauté internationale depuis plus d’un an, NDLR) a été complètement neutralisé », regrette Anas el-Gomati. Les Libyens comptaient jusque-là sur les scrutins présidentiel et législatif afin de sortir de la tourmente, plus de dix ans après la mort de l’ancien dictateur déchu Mouammar Kadhafi. Pour beaucoup, la nomination d’un nouveau président démocratiquement élu aurait notamment permis l’unification des institutions militaires et économiques, l’adoption d’une Constitution et une solution à la présence de milliers de mercenaires étrangers sur le sol libyen. Fin décembre, le scrutin avait été annulé en raison des disputes entre clans rivaux et de l’incapacité de la Haute Commission électorale libyenne (HNEC) à publier une liste finale de candidats autorisés à concourir. À ces difficultés, toujours sans solutions, s’ajoute désormais la présence de deux centres de pouvoir rivaux. « La nouvelle feuille de route du Parlement de Tobrouk prétend conduire à des élections dans un avenir lointain, mais en réalité, c’est une garantie de stagnation politique… » conclut Wolfram Lacher.

De tous les scénarios qui étaient envisagés, c’est peut-être l’un des pires. Décembre 2021 : la hausse des tensions entre clans rivaux de l’Ouest et de l’Est libyens n’en finit plus de miner le processus électoral. Face à l’enlisement, les observateurs craignent une annulation du scrutin présidentiel, initialement prévu pour le 24 décembre. Alors que le vote est...
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