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« Sous la paupière du mal endormi »


Le jour de ma première rencontre avec Racha el-Ameer, peu après l’assassinat de son frère Lokman Slim, est en fait un soir. La voie Moussa Sadr, qui fend une zone périphérique injustement exclue du Grand Beyrouth, bordée de hauts immeubles plus ou moins postmodernes, est vite désertée, passée l’heure de pointe. Elle dessert Haret Hreik, un quartier qui fut un village d’éleveurs de vers à soie, tranquille et sans vraie coloration confessionnelle, avant de se voir transformé en capitale de la banlieue sud. Une ville à part, encapsulée dans la ville, un ghetto volontaire où peu se hasardent s’ils n’y habitent déjà. Au milieu de ce secteur dystopique, orné de portraits de religieux et de jeunes « martyrs », juste au bord de la grande artère, une maison blanche à deux étages, entourée de mûriers centenaires, portail grand ouvert et jardin replié sur une inconcevable douleur. L’hiver a été doux, et un printemps impatient manœuvre déjà au fond de l’air. J’ai apporté des fleurs, les premiers cyclamens de la saison. Que faire de ses bras quand ils risquent de vous trahir, aller vers l’autre inconsidérément ? Y mettre un pot de cyclamens semblait raisonnable. Emprunter l’escalier avec ce chargement incongru l’était déjà moins. Les pires moments du journalisme sont ceux qui vous contraignent à de telles intrusions.


Sous les arbres, la grande dalle de marbre circulaire, calligraphiée des vers d’al-Moutanabbi choisis par Racha : « Debout face à une mort certaine, comme sous la paupière du mal endormi.  » La veille, autour de ce cercle qui fait foyer, avait eu lieu une cérémonie œcuménique. Un religieux chiite qui y avait participé s’était fait, si l’on ose dire, sonner les cloches. De grandes gerbes de fleurs blanches s’inclinaient dans la nuit tombante sur la sépulture de Lokman Slim, exactement à l’endroit où se tenaient, de son vivant, de brillants événements artistiques et de courageux débats, à un mur de la pensée unique et des idéologies meurtrières, mur que des inconnus avaient tagué de menaces. J’ai déposé parmi ces fleurs blanches la fausse note rose de mes cyclamens précoces. « À Adonis ! », un de plus, un de trop, me suis-je dit, et que son sang fleurisse cette terre encore et encore, et que nul n’en ignore.


À l’étage, le ballet médiatique s’est calmé. Trois femmes restent seules, chacune avec sa douleur. L’aîné de la fratrie, le juriste Hadi Slim, qui vit en France, est venu les soutenir. Trois intellectuelles : la mère, Salma Merchaq, l’épouse, Monika Borgmann, la sœur. Racha me met une infusion de gingembre dans les mains et m’invite dans une pièce encombrée de livres. Je suis frappée par l’harmonie particulière de sa voix. Elle me raconte le retard de Lokman, le pressentiment et puis le téléphone qui ne répond plus, la nuit d’angoisse, la confirmation du malheur advenu. L’éditrice de Dar al-Jadeed, cette maison fondée par Lokman, me parle de leur amour partagé pour la littérature, de leur ambition commune de créer une édition de niche, dans l’esprit de Fata Morgana, dédiée à la beauté du livre, à la réhabilitation des chefs-d’œuvre oubliés ou interdits, à la langue comme arme de destruction des idéologies rigides et mortifères, à l’écriture comme le mouvement suprême qui permet à la liberté de se délier, à l’intelligence de s’épanouir. Elle sait déjà, toute la famille le sait, qu’aucune enquête ne pourra aboutir, aussi grossières que soient les évidences. Lokman Slim a aussi fondé Umam, un centre de recherche et de documentation qu’il a installé dans le hangar attenant à la demeure pour sauver ce qui peut l’être de la mémoire de la guerre libanaise, notamment avec une exposition permanente, « Missing », sur les 17 000 disparus de cette sombre période. Il a travaillé sur la mémoire vive en réalisant en 2016 avec son épouse Monika Borgmann le documentaire Tadmor où témoignent des rescapés des prisons de Syrie.


Avant de rencontrer Lokman Slim, Monika Borgmann, alors jeune journaliste free-lance, avait conduit en 1993 une série d’entretiens avec Said Mekbel, journaliste et directeur du quotidien algérien Le Matin. C’est une époque où journalistes et intellectuels étaient, en Algérie, sous la menace d’assassinats systématiques, et nombre d’entre eux avaient choisi l’exil. Said Mekbel est assassiné le 3 décembre 1994. Dar al-Jadeed publiera ces entretiens sous le titre « Said Mekbel : une mort à la lettre ». Mekbel et Lokman affichaient la même lucidité face à leur destin. On ne braque pas impunément la lumière devant les paupières du mal endormi.

Le jour de ma première rencontre avec Racha el-Ameer, peu après l’assassinat de son frère Lokman Slim, est en fait un soir. La voie Moussa Sadr, qui fend une zone périphérique injustement exclue du Grand Beyrouth, bordée de hauts immeubles plus ou moins postmodernes, est vite désertée, passée l’heure de pointe. Elle dessert Haret Hreik, un quartier qui fut un village d’éleveurs de...
commentaires (2)

Est-ce qu’il avait des enfants pour prendre la relève ?

Eleni Caridopoulou

00 h 45, le 14 février 2022

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Commentaires (2)

  • Est-ce qu’il avait des enfants pour prendre la relève ?

    Eleni Caridopoulou

    00 h 45, le 14 février 2022

  • Merci Fifi! Un article subtile et doux en l'honneur de Lokman et de tous les martyrs de notre liban et de notre moyen orient meurtris.

    Wlek Sanferlou

    01 h 08, le 03 février 2022

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