Les sièges de G. Geara rassemblés autour du feu. Photo G.R.
C’est au son de la Sonate nº 16 de Mozart que la rencontre s’opère. Architecte de formation et diplômé du Conservatoire de Beyrouth, les mains de Georges Geara manient avec autant de brio le clavier que le « T » et l’équerre. Placées en demi-cercle, les créations colorées et ludiques de l’artiste, sous le label Amalgam (fusion entre l’artisan et la machine), semblent fixer le feu qui crépite dans l’âtre, invitent à la détente, mais aussi à la réflexion. Intitulée « Autour du feu », cette mise en place renvoie à cette période difficile toute en braises que traverse le peuple libanais où la communication et les échanges humains se perdent. Comme une symphonie à plusieurs mains, ce siège a nécessité l’intervention de plusieurs corps de métier, le marqueteur, le tourneur fraiseur, le tapissier, le menuisier, le ferronnier et la création de Georges Geara. Amalgam est une rencontre pour créer un objet moderne où l’artisan et la machine se complètent.
« L’architecture est une musique pétrifiée et la musique une architecture passagère »
Né à Jbeil d’un père entrepreneur et d’une mère couturière, Georges Geara, à l’heure de choisir une carrière, hésite entre le monde de la musique et celui de l’architecture. Enfant, il traînait dans l’atelier de son père, grand bricoleur et qui, se souvient l’architecte-designer, avait l’art de transformer les objets : une armoire finissait en meuble télé et une échelle en porte-manteaux. « Je dessinais beaucoup, avoue Geara, mais dénigrais les paysages et les personnages au profit des lignes géométriques, des formes et des volumes. Mon père m’emmenait avec lui sur les chantiers et traçait déjà pour moi un sillon vers le monde de l’architecture. » Et pourtant, à l’USEK où il poursuit ses études, il reprochait à l’architecture d’être un chemin trop rigide comparé à la musique. Et de souligner : « La musique est toujours en mouvement, on ne peut l’embrasser d’un coup alors qu’il suffit d’un regard en architecture pour absorber une œuvre d’art, le facteur temps est inexistant. » Sa thèse de diplôme aura d’ailleurs pour titre : « L’architecture est une musique pétrifiée et la musique une architecture passagère. »
« J’excellais dans le travail de la conception et la réalisation de maquettes, le résultat importait peu, c’était le chemin qui me motivait. » Lorsque pour un projet à l’université, on demande au jeune étudiant de réaliser un design industriel, celui de transformer un simple morceau de tissu en volume, Georges Geara, encouragé par son professeur Pierre Hajj Boutros, a une révélation : désormais, il se consacrera à la création de meubles et d’objets. « C’était la première fois que je laissais ma créativité s’exprimer, j’allais définitivement me diriger vers le design. » Il obtient son diplôme d’architecte et s’envole pour l’Espagne afin de suivre un programme spécialisé en design industriel.
Georges Geara architecte et designer rassembleur. Photo Diala Shuhaiber
Répondre au standard international
Pour s’être longtemps penché sur l’école du Bauhaus, la nécessité de passer de l’objet artistique au monde industriel devenait une évidence. « C’était l’époque, précise l’architecte, où l’industrie se devait de se mettre au service de la création et de l’artisanat. Le monde évoluait. À New York, on transformait les usines en appartements, la machine entrait en scène et l’objet suivait la tendance. On pouvait ainsi retrouver dans la forme d’une télévision de l’époque celle du casque des astronautes, le design allait de pair avec l’industrie et le mobilier cessait d’être juste un objet pratique, mais devenait social et moderne. Il allait enfin trouver ses lettres de noblesse aux cotés de la peinture, de la sculpture et des arts nobles. » Désormais, le travail artisanal et manuel en accord avec le monde de l’industrie sera au cœur de la vision de Georges Geara. Concevoir des objets esthétiques, fonctionnels et innovants, les tester avant de les destiner à la production en masse pour fusionner l’art et la technique. De retour au Liban, il constate, malgré l’excellence de la main-d’œuvre, que la perspective des artisans était limitée. Le fait de réaliser un objet avec une finition impeccable ne suffisait pas et le concept de la reproduction en masse était inexistant. À ces hommes et femmes penchés religieusement sur leurs ouvrages, il manquait l’esprit d’organisation. Et de relever avec humour : « Leurs cahiers regorgeaient de chiffres, mais il manquait la discipline et le sens de la planification. » Voilà comment l’aventure prendra son départ. Il installe son atelier au cœur de la fourmilière, la cité industrielle de Beyrouth, pour comprendre le mode de fonctionnement de cette communauté.
C’est à coups de café et de galettes au thym partagés que Georges Geara va infiltrer ce monde pour le porter aussi loin que son ambition lui dictait. « Je construis mon propre cercle, mais il me fallait trouver les gens qui écoutaient plus qu’ils ne parlaient, et, à mon tour, m’enrichir de leur forte expérience. On m’appelait le philosophe. Mon devoir n’était pas de leur apprendre le métier, mais de le parfaire et de le moderniser. L’essentiel était de suivre un plan bien réfléchi. » D’artisans forts d’un métier hérité, ils se transformaient en artistes accomplis et rigoureux dont le travail allait répondre au standard international.
Pour Georges Geara, l’objet est une réflexion sociétaire qui répond à des besoins et au cœur duquel s’instaure une relation entre le volume et l’humain. Les sièges issus de la collection Amalgam exposée à la galerie Arthaus, à la base réalisés en métal coupé au laser et peints, au siège tapissé, au dossier à la volumétrie compliquée ne pouvant être réalisé en machine, à l’ergométrie étudiée, à la parfaite mobilité avec un montant qui soutient le dossier sculpté à la main, à la marqueterie de nacre et un petit écrou comme point de rencontre, sont le concentré parfait entre le monde industriel et le monde des artisans.
« Et un brin d’imperfection dans le bois sculpté à la main, car, conclut Georges Geara, l’imperfection est toujours belle, elle atteste d’un travail réalisé avec le cœur. »




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