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Quand Metin Arditi ressuscite, à sa façon, une Istanbul disparue

Metin Arditi consacre un Dictionnaire amoureux très personnel à la ville de son enfance.

Quand Metin Arditi ressuscite, à sa façon, une Istanbul disparue

© Ara Güler

Même s’il est né à Ankara, en février 1945, Metin Arditi fut un enfant d’Istanbul, où il a passé ses sept premières années inoubliables, décrites comme les plus belles de sa jeunesse. Sa famille, des juifs sépharades chassés d’Espagne au XVe siècle et qui parlaient encore le ladino, habitait le Günes, un immeuble du quartier de Maçka, place Tesvikiye, son immeuble Yacoubian à lui. Il retourne le revoir, chaque fois qu’il revient dans sa ville. Comme en pèlerinage et avec nostalgie bien sûr. Arditi est demeuré quelque part le petit Metin d’Istanbul que l’on a envoyé étudier durant onze ans dans un pensionnat en Suisse. Il a d’ailleurs fort bien réussi, est devenu un scientifique de haut niveau et a fait sa vie dans son pays d’adoption. Écrivain francophone, il possède la nationalité suisse depuis 1968.

Auteur prolifique, Metin Arditi a déjà publié deux Dictionnaires amoureux, l’un de la Suisse, justement, en 2017, l’autre de l’esprit français, en 2019 : qui mieux que ce polyglotte, nourri de plusieurs cultures, qui a choisi de s’exprimer dans notre langue, pouvait le faire ? Il entraîne aujourd’hui ses lecteurs dans un passionnant voyage, mais à travers une ville qui a disparu : l’Istanbul de la diversité des peuples, cultures, langues et religions, qui faisait sa richesse inégalable, comme autrefois celle du Caire, d’Alexandrie, d’Alep… Les Turcs s’y mêlaient aux Grecs, aux Juifs, sépharades ou ashkénazes, aux Arméniens, aux Russes, aux Levantins… Et à des Occidentaux, en général fascinés.

Ainsi, les plus grands écrivains français ont accompli le voyage, à qui il consacre un long article. De Chateaubriand, qui fait du tourisme à Constantinople dès 1806, à Paul Morand, hôte du mythique Pera Palas, et qui, selon Metin Arditi, perçoit, lui, « la vraie Istanbul ». Entre les deux, il y eut Lamartine, au cours de son grand voyage en Orient, Nerval, Théophile Gautier et bien sûr Pierre Loti, le plus turcophile de tous. L’auteur d’Aziyadé se prit d’une véritable passion pour la Turquie, épousant sa cause, ses combats, de façon plus qu’excessive, turcolâtre. Istanbul était sa ville. Il y séjourna à plusieurs reprises, longuement, vivant comme et parmi les autochtones.

Mêlant souvenirs personnels (centrés autour de l’image de son père, dont il sent encore le parfum de l’après-rasage), promenades dans les hauts lieux touristiques de la ville, longue et complexe histoire qu’il connaît sur le bout des doigts, Metin Arditi est aussi un guide gourmand, des aubergines au yogourt en passant par le riz, ces « ingrédients phares de la cuisine turque ». Et notre homme de s’amuser : « Si Proust avait grandi en Turquie, sa madeleine aurait un arôme d’aubergines en train de griller sur le feu. »

On l’aura compris, le ton se veut léger, même si l’auteur n’est évidemment pas dupe. À un moment, il insère « Autoritariste » dans sa liste, et écrit : « Que le lecteur me pardonne, je n’ai plus de mémoire. (…) Mais à quoi donc pensais-je à l’instant où je l’ai (ce mot) inscrit ? » Par exemple à un certain président qui se prend pour un calife ottoman, rêve de ressusciter la Sublime Porte et tente d’effacer la révolution kémalienne, jugée trop occidentale, laïque et libérale ? Sans doute. Et l’on se souviendra que la première ville à lui résister, en élisant un jeune maire d’opposition qui pourrait bien un jour être son adversaire aux élections présidentielles, s’appelle Istanbul. Ainsi, tout n’est pas mort de cet esprit qui faisait la joie du jeune Metin Arditi et qu’il ressuscite à sa façon dans son volumineux et riche Dictionnaire.

Dictionnaire amoureux d’Istanbul de Metin Arditi, Plon/Grasset, 2022, 530 p.


Même s’il est né à Ankara, en février 1945, Metin Arditi fut un enfant d’Istanbul, où il a passé ses sept premières années inoubliables, décrites comme les plus belles de sa jeunesse. Sa famille, des juifs sépharades chassés d’Espagne au XVe siècle et qui parlaient encore le ladino, habitait le Günes, un immeuble du quartier de Maçka, place Tesvikiye, son immeuble Yacoubian...

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