Modèles de la collection Chanel « Métiers d’Art » 2021-22. Photo DR
En 1985, Paris comptait déjà sur les doigts ses métiers d’art, ateliers éparpillés dans la capitale, où se transmettait l’excellence artisanale avec laquelle la haute couture entretient une relation organique. Craignant que ces métiers se perdent, Karl Lagerfeld, alors directeur artistique de Chanel, entreprend de faire petit à petit racheter par la maison ces temples du savoir-faire pour les sauver de l’effondrement. En 2002 est lancée la première collection Métiers d’Art de Chanel qui s’ajoute aux cinq collections annuelles. Depuis lors, cette collection est toujours présentée la première semaine de décembre. Cette année, Chanel regroupe ces fleurons sur une même couronne : un espace dédié de 25 000 m2, conçu par l’architecte Rudy Ricciotti dans le 19e arrondissement de Paris, à la frontière d’Aubervilliers, et baptisé 19M, en référence à sa position géographique. Le 19 est aussi un des nombres fétiches de Gabrielle Chanel, née un 19 août, et le nom d’un des parfums emblématiques de la marque. Ajoutons que ce bâtiment innovant, réalisé dans le respect des normes environnementales, et accueille 600 personnes qui y travaillent au calme d’ateliers lumineux et pluridisciplinaires où la part belle est faite à la recherche et à l’expérimentation.
Modèles de la collection Chanel « Métiers d’Art » 2021-22. Photo DR
Des artisans d’exception
« Ce souci de préserver un héritage ne va pas sans une farouche volonté de regarder vers l’avenir, d’inspirer de nouvelles vocations comme d’expérimenter de nouvelles techniques », explique Chanel dans un communiqué. « Pour cela, il fallait incarner ce patrimoine en un lieu concret, le 19M. Onze Maisons d’art sont réunies depuis cette année dans ce nouveau site dédié aux « Métiers d’Art » et voulu par Chanel, à la frontière de la commune d’Aubervilliers et du 19e arrondissement de Paris : les ateliers des brodeurs Lesage – avec Lesage Intérieurs et son École de broderie d’art – et Montex – avec son département de décoration MTX –, du bottier Massaro, du plumassier et fleuriste Lemarié, du chapelier et modiste Maison Michel, du plisseur Lognon, du spécialiste du flou Paloma et de l’orfèvre Goossens », ajoute la maison.
Ces artisans d’exception y tissent, brodent, façonnent en lien direct avec le studio de création de Chanel et les studios des autres maisons de mode qui font appel à eux. À cette liste prestigieuse s’ajoute Eres, marque de référence de lingerie et de maillots de bain, reconnue pour son savoir-faire et sa créativité.
Modèles de la collection Chanel « Métiers d’Art » 2021-22. Photo DR
Un œil sur la Corée du Sud
La façade de cet espace immense entourant un jardin a été imaginée par Ricciotti comme un métier à tisser symbolisé par d’immenses lignes irrégulières représentant les fils d’une trame. L’environnement, caractéristique de la banlieue parisienne, est fleuri de tags et de peintures murales. Ces deux éléments esthétiques, celui de l’architecture et celui du street-art et du graffiti, ont été intégrés dans cette collection-événement avec subtilité, entre motifs, broderies, bijoux couture et détournement du logo, par la directrice artistique des collections mode, Virginie Viard.
Modèles de la collection Chanel « Métiers d’Art » 2021-22. Photo DR
Les collections « Métiers d’Art » sont souvent des clins d’œil à des villes ou des événements liés aux activités de la maison. À cet égard, cette nouvelle collection, à la fois urbaine et sophistiquée, est discrètement tournée vers la Corée du Sud à travers notamment l’apparition, lors du final, de la DJ, mannequin et ambassadrice de Chanel, Soo Joo Park, sous son nom de scène Ether, qui a rejoint l’artiste Daniel Lopatin sur scène afin d’interpréter un titre spécialement composé par le musicien pour la playlist de la collection. Un film de présentation a également été tourné sur une chorégraphie du danseur Dimitri Chamblas dans l’esprit des bandes dessinées et du cinéma coréens.
Modèles de la collection Chanel « Métiers d’Art » 2021-22. Photo DR
Une place pour la littérature
En amont de la collection, des textes littéraires ont été commissionnés à des auteurs comme Sarah Chiche, Anne Berest ou Nina Bouraoui et des rappeurs comme MC Solaar ou Abd al-Malik, racontant leur vision des Maisons d’art qui résident au 19M. Le recueil a été distribué avec les invitations. On y lit entre autres, sous la plume de Sarah Chiche, parlant des artisans rencontrés : « Leurs silhouettes heureuses passèrent devant moi puis s’éloignèrent, comme passe l’aiguille sur le métier du temps où, jour après jour, année après année, accrochés au fil de la vie, nous sommes, nous aussi, tantôt projetés en avant, tantôt retenus en arrière, dans l’entrelacs perpétuel de la nuit et de la clarté, de la beauté et de sa ruine, de l’amour et de son ombre. » Salomé Kiner, de son côté, adresse à Coco Chanel une lettre en vers où elle écrit notamment : « Derrière les vitres du bâtiment/il paraît que coule la Seine/et j’entends le chant des sirènes/passer la porte d’Aubervilliers. » Nina Bouraoui compare joliment le métier du tissage à celui de l’écriture et confie : « Mes pensées intimes s’étirent sur l’étoffe, puis se confondent au dessin du créateur. Nous sommes à présent liés, vous qui dessinez, vous qui regardez, vous qui porterez le vêtement, moi qui brode le fil tissé avec celui de mes pensées. »
Lilia Hassaine traduit ce que lui inspirent les fleurs de soie en ces termes : « L’odeur inodore des camélias immaculés, boulés, brodés,/qui réveille des souvenirs proustiens de fleurs amoureuses./Cattleyas./Aubépines. » MC-Solaar décrit en ces termes son expérience : « J’y ai vu des plumes, des fausses fleurs, des broderies des tisseurs. Des paruriers, des modistes, décorateurs et plisseurs. Des gantiers, des apprêts, la minutie du métier, des lampes à alcool, de l’amidon, du feu, des bottiers. De vieux emporte-pièces, des instruments de joaillerie et des pièces iconiques, du XIXe à la décennie… Tout cela made in France. » Clara Ysé, qui a parlé avec Patrick Goossens, de la maison éponyme spécialisée dans le bijou couture, le cite : « Il n’y a pas de vrai ou de faux bijou. Ce qui compte, c’est le geste. »
Modèles de la collection Chanel « Métiers d’Art » 2021-22. Photo DR
Et au fond, n’est-ce pas cela : le geste, la main, l’intelligence de la main menacée par l’assaut du digital qui justifie l’existence et du prodigieux bâtiment et de la belle collaboration entre tous ces artisans auxquels Chanel offre non seulement un lieu de travail privilégié, mais surtout une sorte de conservatoire où l’on continuera à produire de la beauté et de l’émotion tant que durera, on l’espère, l’humanité.


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