Dossiers Flaubert

La clef des champs

Flaubert a 25 ans lorsqu’il entame à pied, avec Maxime Du Camp, un voyage de deux mois et de 160 lieues à travers la Bretagne. « Il y a aussi du sauvage sur le continent. La mer ! la mer ! le grand air, les champs, la liberté, j’entends la vraie liberté. »

La clef des champs

Portrait supposé de Flaubert à 25 ans. D.R.

Par les champs et par les grèves de Gustave Flaubert et Maxime Du Camp, François Bourin éditeur/Les Pérégrines, 2011, 424 p.

À lire également :

Flaubert voyageur d’Éric Le Calvez (dir.), Classiques Garnier, Paris, 2019, 359 p.

L’encens d’une église a une aura unique depuis ma première lecture de Madame Bovary. Et pourtant, en cette célébration du bicentenaire flaubertien où articles et numéros spéciaux portant sur l’immense romancier et son œuvre abondent, une envie d’école buissonnière m’est venue. Je découvre ainsi les écrits de voyage de Gustave : en France (Provence, Corse, Pyrénées, Bretagne), en Italie, en Proche-Orient et en Afrique du Nord. Cap sur son escapade bretonne, non loin de sa Normandie natale, en compagnie de l’ami Maxime Du Camp.

Grand voyageur, Max ou sieur Du Camp incitera Flaubert à visiter avec lui en 1949 l’Orient : Égypte, Nubie, Palestine, Syrie, Anatolie, Grèce, avec, entre Alexandrie et Jérusalem, une halte au Liban où ils sont mis en quarantaine pour suspicion de choléra. Les textes de Du Camp portant sur leur aventure bretonne sont publiés de son vivant, ceux de Flaubert paraissent à titre posthume. Bien plus tard viendra Par les champs et par les grèves, rassemblant leurs écrits dans un ouvrage à deux voix où les chapitres pairs sont consacrés aux textes de Du Camp, et ceux impairs à ceux de Flaubert.

« Le 1er mai 1847, à huit heures et demie du matin, les deux monades dont l’agglomération va servir de barbouiller de noir le papier subséquent sortirent de Paris dans le but d’aller respirer à l’aise au milieu des bruyères et des genêts, ou au bord des flots sur les grandes plages de sable. » Les teintes, les reliefs, les climats de Bretagne imprégnés de hautes herbes, d’iode et de varech, s’épanouissent et reprennent vie dans les mots de Flaubert. Foule de menhirs aussi se bouscule sous sa plume alors qu’il s’évertue à les ramener au statut de pierres.

Cette escapade, ode à la nature et aux personnes rencontrées en chemin – voyageurs ou habitants des lieux – a ses dimensions documentaires, ses climax romanesques (anticipant les chefs-d’œuvre à venir), ses envolées lyriques, ses élans philosophiques voire mystiques, sa veine écologique et ses temps d’érudition. Fréquentes sont les incursions dans l’histoire, la géographie et la culture bretonnes, Flaubert mettant en perspective passé et présent, citadins bourgeois et campagnards, croyances et faits réels.

Les personnes rencontrées prennent d’emblée l’étoffe de personnages romanesques dans le regard que Flaubert pose sur elles. Humour, sarcasme burlesque quelquefois, critique acide non dénuée de sympathie envers celles et ceux qui sillonnent ce voyage, font pétiller son récit. Les invariants de la bêtise et de la condition humaines sont repérées chez l’autre et de manière plus nuancée chez l’auteur même.

Le génie de Flaubert est assurément là, dans des passages brefs où chaque décor excelle, par le raccourci ou l’esquisse, à représenter au-delà du visible et du dicible, un trait unique, quelque chose d’essentiel de la personne décrite. Sa capacité à autopsier l’âme et la psyché, impitoyable et empathique, est déjà là.

Les textes écrits par Du Camp ont pu être injustement décriés. Si son style est plus académique, sa narration moderne en maints aspects, son analyse fine, ses descriptions toutes en nuances et les épisodes atypiques qui retiennent son attention livrent bien de beaux passages. Ils n’ont cependant pas le magnétisme des passages de Flaubert. Pourtant, au fil de la lecture, l’alternance de leurs deux univers et de leurs expériences du même voyage impulse une atmosphère spécifique qui fait le goût de cet ouvrage. Flaubert et Du Camp parlent peu l’un de l’autre, mais leur amitié transparaît et porte ce livre. Leur capacité de faire route ensemble, tout en restant chacun seul et disponible à la rencontre, fait la douceur du récit.

Par les champs et par les grèves est l’histoire d’une soif menant par instants à une « effusion contemplative » avec la nature. L’idée est de laisser libre cours à l’aventure spontanée, à l’inconnu, à la perte des repères. Deux amis prennent « la clef des champs, et sans guide ni renseignements (c’est là la bonne façon), (se mettent) à marcher (…) ». Dans cette longue marche dont les rythmes respirent dans l’écriture, la sensation du mouvement est vivifiée par les perceptions, les émois et la réflexion de Flaubert. Son texte hétéroclite s’éloigne des marqueurs du récit de voyage romantique. S’y déploient subjectivité, esprit critique loin du politiquement correct, goût des transcriptions parcellaires et de l’inachevé.

On marche aux côtés de Flaubert dans les champs, les grottes merveilleuses, les chemins sablonneux, les barques, les soupers d’auberge, les chemins menant nulle part. Il y a la liberté et la « joie démesurée » de « s’assimiler » à la nature. Au grand air de la jeunesse ingénue, de ses idéaux, et de la précoce maturité littéraire de Flaubert, Par les champs et par les grèves est une échappée belle racontée en voix off par Flaubert. Dépaysé et dans son élément, Gustave est heureux tout le long du voyage.



Par les champs et par les grèves de Gustave Flaubert et Maxime Du Camp, François Bourin éditeur/Les Pérégrines, 2011, 424 p.À lire également :Flaubert voyageur d’Éric Le Calvez (dir.), Classiques Garnier, Paris, 2019, 359 p.L’encens d’une église a une aura unique depuis ma première lecture de Madame Bovary. Et pourtant, en cette célébration du bicentenaire flaubertien où...

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