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Rome, le Liban et la foi du savoir : redécouverte d’un héritage maronite


Rome, le Liban et la foi du savoir : redécouverte d’un héritage maronite

La découverte de trésors bibliographiques séculaires, dont l’existence était à peine soupçonnable, nous réserve l’une des plus belles surprises. Les œuvres latines composées par des auteurs maronites témoignent d’une fort surprenante activité intellectuelle, qui a débuté avec la naissance du Collège maronite à Rome au XVIe siècle.

Œuvre du pape Grégoire XIII, le Collegium Maronitarum a été depuis la date de sa fondation en 1584 le creuset d’une littérature riche en histoire, théologie et philosophie. D’abord hospice, ensuite institut académique, le Collège est destiné à accueillir, dès leur bas âge, des séminaristes recrutés au sein de familles maronites du Liban réputées pour leur piété et vertu. Les disciples sont voués ainsi à vivre un double épanouissement, d’abord sur la spiritualité catholique que sous-tendent dogme, articles de foi, rites et liturgie ; ensuite sur l’humanisme intellectuel, philosophique et linguistique, dont l’Europe de la Renaissance est le berceau.

L’édification du Collège maronite vient cependant reconsolider les ponts entre l’Occident chrétien protecteur et l’Orient chrétien, s’inscrire dans l’effervescence de la Contre-Réforme qui secoue l’Europe du XVIe siècle et inaugurer ce faisant une longue activité missionnaire. En témoignent la densité de la correspondance instaurée entre la Papauté et le Patriarcat maronite siégeant au Liban, et l’intensification des voyages et convois de disciples, annonçant une nouvelle vie apostolique. On reconnaît à cet effet l’œuvre de la Compagnie de Jésus, dont l’Italien Jérôme Dandini, envoyé spécial de Clément VIII, est sans doute l’exemple le plus illustre. Le Collège maronite devient ainsi la source d’où rayonneront plus d’un théologien, historien et anthropologue, tous auteurs d’essais et de monuments.

Jean Hesronite (Yuhanna al-Hasruni) et Gabriel Sionite (Gibrail al-Sahiuni)

Jean Hesronite, dont la date de naissance est incertaine, arrive au Collège maronite de Rome en 1603. S’étant essayé à la poésie dès son plus jeune âge, devenu ensuite traducteur, il est évoqué par le Patriarche Douaihy dans son ouvrage Tarikh al-azmina. Il est souvent présenté Docteur en philosophie et théologie sacrée, un peu mieux apprécié que son co-auteur et décrit tel un enseignant d’une singulière sagesse, expert et indéfectible. Après avoir été nommé « interprète du Roi de France », à savoir Louis XIII, pour les langues arabes et syriaques, il rentre au Liban, où il est sacré évêque de Tripoli, et meurt quelques mois après, en 1626. À la survenance de sa mort, de nombreuses oraisons dithyrambiques font l’éloge de son ingénuité et assiduité. Gabriel Sionite, quant à lui, connu également sous le nom de Gabriel de Sion, est né à Ehden vers 1575. Il arrive à Rome le 14 décembre 1583, achève ses études au Collège maronite, puis il publie en 1608 avec d’autres élèves du Collège une version syriaque de la vie de Saint Maron. En 1610, il obtient son doctorat en théologie ; quelques années plus tard il est ordonné prêtre et œuvre pour la fondation d’un Collège maronite à Paris. Et c’est en France que Sionite passe ses derniers jours, à Ligny-le-Châtel, où il meurt le 29 juin 1648.

En 1619, Gabriel Sionite et Jean Hesronite republient la Geographia Nubiensis, version abrégée du Kitab nuzhat al-mushtaq, œuvre du géographe arabe Al-Sharif al-Idrisi. Ils intitulent alors leur condensé De nonnullis Orientalium urbibus brevis tractatus et y retracent une anthropologie plus ou moins controversée de l’Orient du XVIe siècle. En outre, l’illustre orientaliste François Savary de Brèves, à l’époque ambassadeur de France à Constantinople, engage Jean Hesronite et Gabriel Sionite dans un projet de longue haleine, la Bible polyglotte. Néanmoins, voyant l’influence politique de Savary de Brèves s’étioler à partir de 1617 et le projet de la Polyglotte en pâtir, le tandem poursuit à titre individuel ses projets de publication, dont celui de la Bible lequel, malgré les nombreux démêlés de Sionite avec les autorités, prend un nouvel essor grâce à l’avocat Guy Michel le Jay, avant d’être achevé en 1645. Grâce à cette activité scientifique, le rôle des deux auteurs maronites étant ainsi consacré à la publication des textes arabe et syriaque et à leur traduction latine, on voit naître à Paris le goût des études orientales.

Abraham Ecchellensis (Ibrahim al-Haqlani)

L’illustre Abraham Ecchellensis qui avait fréquenté les hautes sphères religieuses, académiques et politiques, est né le 18 février 1605 dans le village de Haqel, à Jbeil. Fin diplomate, rusé, roué, variant son activité entre enseignement, missions politiques et éducatives, Haqlani est une figure emblématique des Maronites de Rome. Dans sa biographie, le juriste italien Carlo Cartari l’identifie comme le fils de Youhanna Ibrahim Haqlani et Marie Chibani. Le jeune Ibrahim perd à l’âge de neuf ans son père, notable distingué de Byblos, ville qui connaît une nette prospérité démographique et économique depuis la fin du XVe siècle. Il reçoit au Liban ses premiers rudiments en sciences et langues orientales et y excelle au point qu’en 1619 il attire l’attention du Patriarche maronite, qui recommande de l’envoyer à Rome en vue de lui faire acquérir une éducation de qualité et contribuer à la propagation de la foi catholique. Il y arrive le 8 janvier 1610. Une fois inscrit au Collège maronite, Ibrahim se consacre à l’acquisition du latin et de l’italien, langues des études théologiques classiques à Rome. Ses progrès furent tels que le père jésuite maronite Pierre Metoscita, professeur de langues orientales et auteur de l’ouvrage Institutiones linguæ Arabicæ, lui confie la tâche d’enseigner le syriaque à sa place. Al-Haqlani publie aussitôt la Grammaire syriaque et soutient ensuite sa thèse de doctorat au Collège romain. Louis Cheikho décrit comment Ibrahim Haqlani « s’est ensuite fait un nom grâce à ses exploits d’enseignant, de censeur de publications, de traducteur et d’auteur, traduisant de nombreux ouvrages en langues européennes ». Le 25 juillet 1631, de retour au Liban que gouverne à cette époque le prince Fakhr al-Din II al-Ma‘ani le Grand, déjà en conflit avec les Turcs, il est engagé par le prince pour ses services dans l’activité diplomatique. C’est donc dans la mouvance du Ma‘ani que Haqlani joue un rôle décisif entre l’Italie et le Liban au XVIIe siècle. Admis à l’intimité de l’Émir, Ibrahim reçoit de ce dernier une aide financière propre à construire un monastère au Mont-Liban, à la demande de la Congrégation de Propaganda Fide et conformément à ses instructions. En effet, après que le pape Urbain VIII eut constaté en 1624 les nombreuses difficultés rencontrées par les étudiants maronites à Rome, il juge bon de faire construire au Liban un institut ou école susceptible de les préparer avant le voyage. La Congrégation accepte la proposition d’Urbain, et la lettre de ce dernier, Cum nos nuper, publiée le 30 juillet 1625, recommande la promulgation de décrets qui définissent les conditions d’établissement de cette école, son emplacement et la nomination des autorités responsables de son administration. Le Patriarche Jean Makhlouf réussit alors à se faire accorder l’édification de l’école dans la région du Mont-Liban, compte tenu de sa valeur symbolique, alors que l’Ordre des Capucins exigeait de son côté son établissement à Beyrouth, où se trouve son siège.

Joseph Assémani (Youssef Semaan al-Semaani)

Né à Tripoli le 27 juillet 1687, Assémani se rend vers 1696 au Collège maronite où il achève de brillantes études qui poussent Clément XI à lui confier le catalogage des manuscrits orientaux. En 1710, il est nommé scriptor à la Bibliothèque Vaticane, et custode plus tard en 1739. Il se lance par la suite dans la quête effrénée des manuscrits en Égypte, au Liban et à Chypre, avant de se consacrer à l’organisation en 1736 du Synode libanais, auquel il est affecté à titre de légat du pape Clément XII. C’est précisément ce rôle de promoteur du Synode libanais qui lui vaut d’être considéré comme pionnier de l’Église d’Orient, établissant et codifiant les règles du monachisme maronite au Liban. Quand bien même ses œuvres, nombreuses selon toute apparence, n’auraient pas encore fait l’objet d’un recensement exhaustif, il est auteur de la Bibliotheca Orientalis Clementina Vaticana, qui fait renaître de leurs cendres les splendeurs manuscrites des Églises orientales enfouies pendant des siècles, et publiée pour la première fois à Rome par la Sacrée Congrégation de Propaganda Fide entre 1719 et 1728, et du Bibliothecæ apostolicæ Vaticanæ codicum manuscriptorum catalogus, dont la première parution remonte à 1759. L’éminent scriptor finit ses jours le 15 janvier 1768. Sa mort, vivement déplorée en Europe, succède tragiquement au désastre de l’incendie qui ravage sa bibliothèque le 30 août 1768.

Les bulles

Lettre pontificale scellée par la bulle de plomb qui lui vaut son nom générique, la bulle est un genre épistolaire bien spécial véhiculant histoire, théologie et liturgie, soutenu cependant par une langue formulaire, dont la rigidité stylistique se veut, comme le prescrit l’immuabilité de la langue de l’Église romaine, reflet de l’éternité de l’Église elle-même, qui est éternelle comme Dieu. Un monument libanais, le Bullarium Maronitarum recueilli par l’abbé Toubia Anaissi dans les archives du Saint-Siège et dans la Bibliothèque Vaticane, rassemble 213 pièces de longueur variable que l’abbé publie en 1911 chez Bretschneider à Rome. Les premières bulles commencent au XIIIe siècle, puis gagnent particulièrement en densité à partir de la fondation du Collège maronite. Le but étant de raffermir l’Église maronite dans l’obédience catholique du Siège romain, les bulles célèbrent la ténacité des fidèles et déploient des citations vétérotestamentaires à cet effet, dont tout particulièrement, velut rosæ inter spinas (Comme un lis au milieu des épines, Cantique 2, 2) et quique genua non incurvaverint ante Baal (Qui n’ont jamais fléchi le genou devant le Baal, 1 Rois 19, 18), toutes deux flattant l’enracinement des maronites dans leur rattachement abhorrant toute hétérodoxie.

Les effets de la surprise n’ont de cesse, tant que la découverte de chaque trésor en dévoile aussitôt un autre et qu’elle entretient ce labeur personnel qui se prolonge depuis bien une vingtaine d’années, montrant que le rappel du passé de ses ancêtres, en ces circonstances sinistres, ne saurait être que bénéfique.

La découverte de trésors bibliographiques séculaires, dont l’existence était à peine soupçonnable, nous réserve l’une des plus belles surprises. Les œuvres latines composées par des auteurs maronites témoignent d’une fort surprenante activité intellectuelle, qui a débuté avec la naissance du Collège maronite à Rome au XVIe siècle.Œuvre du pape Grégoire XIII, le Collegium Maronitarum a été depuis la date de sa fondation en 1584 le creuset d’une littérature riche en histoire, théologie et philosophie. D’abord hospice, ensuite institut académique, le Collège est destiné à accueillir, dès leur bas âge, des séminaristes recrutés au sein de familles maronites du Liban réputées pour leur piété et vertu. Les disciples sont voués ainsi à vivre un double épanouissement, d’abord sur la...
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