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Moyen-Orient - Éclairage

L’influence de Riyad et d’Abou Dhabi à Khartoum confortée par le coup d’État au Soudan

Malgré l’accord passé avec le Premier ministre civil Abdallah Hamdok, le putsch du général Burhane en octobre dernier a renforcé la mainmise des militaires sur Khartoum, sécurisant ainsi l’influence des Saoudiens et des Émirats dans le pays.

L’influence de Riyad et d’Abou Dhabi à Khartoum confortée par le coup d’État au Soudan

De gauche à droite au premier plan : les militaires Mohammad Hamdane Daglo (dit Hemetti), Abdel Fattah Burhane et le représentant civil Ahmad el-Rabie lors de la signature de l’accord de transition, en 2019. Photo AFP

En cette fin de mai 2019, le général Abdel Fattah Burhane savoure sa consécration : un peu plus d’un mois après la chute du président soudanais Omar el-Bachir, à la suite de manifestations populaires massives, le nouvel homme fort du pays est invité aux sommets extraordinaires de la Ligue arabe et de l’Organisation de la coopération islamique en Arabie saoudite. Commandant expérimenté, M. Burhane vient de prendre la tête du Conseil militaire de transition qui dirige le Soudan après avoir renversé le dictateur déchu, proche des Frères musulmans. Pays hôte de ces sommets régionaux, le royaume wahhabite a convié ses invités à se retrouver dans la ville sainte de La Mecque, en vue de discuter de la menace iranienne dans la région. Danger qui l’a poussé, avec les Émirats arabes unis, l’Égypte et Bahreïn, à imposer à partir de juin 2017 un blocus au Qatar, accusé de proximité avec Téhéran et de financement des Frères musulmans, listés comme organisation terroriste par Riyad, Abou Dhabi et Le Caire. Dans ce contexte, M. Burhane et sa prise de pouvoir représentent pour l’Arabie saoudite et ses alliés, notamment les EAU, une victoire dans leur bras de fer contre l’axe irano-qatari, mais également dans leurs efforts contre-révolutionnaires face aux printemps arabes dont ils craignent un effet de contagion. Plus de deux ans après, alors que des questions d’avenir comme la place de l’armée dans l’économie soudanaise restaient sans réponse, l’alternance civile prévue pour novembre menaçait le pouvoir militaire. Utilisant une formule qui a déjà fait ses preuves, le général Burhane a renforcé sa mainmise à l’aide d’un nouveau putsch, le 25 octobre dernier, contre le Conseil de souveraineté, organe exécutif civilo-militaire instauré en août 2019.

Étonnamment, les pays du Golfe ont ensuite « fait pression sur les militaires au Soudan pour leur faire chercher une sorte de compromis avec les forces civiles », affirme Marina Ottaway, chercheuse au Wilson Center. Dans un semblant de retour au statu quo salué par la communauté internationale et notamment par Riyad et Abou Dhabi, la junte a ainsi trouvé dimanche dernier un compromis avec le Premier ministre destitué Abdallah Hamdok, pour le réinstaller à la tête d’un gouvernement de technocrates choisis par les militaires. Comme en 2019, si les parrains golfiques des militaires ont accepté de donner un visage civil au pouvoir de la junte, sous la pression internationale, c’est pour que les aspirations démocratiques des Soudanais ne viennent pas contrer « le modèle recherché par les capitales du Golfe : des hommes forts fiables et malléables, liés à leurs intérêts et besoins », estime Magdi el-Gizouli, blogueur et analyste politique soudanais. « En substance, Hamdok a accepté un poste de secrétaire pour le commandement militaire, une sorte d’administrateur général. Ce qui est un moyen certain de protéger les intérêts des pays arabes du Golfe contre toute forme de surveillance démocratique populaire », décrypte-t-il.

Dans le giron golfique
Les manifestants qui réclamaient déjà un gouvernement civil fin 2018 ne s’y étaient pas trompés. « Nous ne voulons pas de l’aide saoudienne, même si l’on doit manger des haricots et des falafels ! » clamaient-ils, après que les Saoudiens et les Émiratis ont promis aux militaires qui ont pris le pouvoir en 2019 trois milliards de dollars d’aide sous la forme d’un dépôt de 500 millions à la banque centrale, de nourriture, de médicaments et de produits pétroliers. Ce soutien avait alors permis aux militaires qui se sont éloignés de Bachir de garder la haute main sur l’État. Conséquence attendue : le pays a basculé alors dans le giron golfique, qui abhorre les Frères musulmans, craint les mouvements populaires d’opposition et se focalise sur la menace iranienne. Preuve en est, le parrain émirati a entraîné dans son sillage le Soudan dans son effort de normalisation avec Israël, en vue de renforcer le front anti-iranien dans la région, alors que Khartoum a officiellement signé les accords d’Abraham au début de l’année. Le chef du bureau de Khartoum de la chaîne qatarie al-Jazeera a en outre été arrêté mi-novembre avant d’être relâché deux jours plus tard, rappelant le retrait temporaire du permis de diffuser d’al-Jazeera peu après la prise de pouvoir par M. Burhane en 2019, en plein embargo contre Doha, alors que la fermeture de la chaîne d’information était une des conditions pour la levée du blocus.

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Cet alignement n’est néanmoins pas venu comme une surprise. L’ex-président Omar el-Bachir avait déjà commencé à se rapprocher du royaume wahhabite et de son allié émirati après la sécession du Soudan du Sud en 2011, qui a coupé Khartoum de ses principales réserves pétrolières. L’objectif étant de profiter des pétrodollars du Golfe et de contourner ainsi les sanctions internationales contre le pays, placé sur la liste américaine des États parrainant le terrorisme. En 2015, il fait participer le Soudan à la coalition militaire menée par l’Arabie saoudite au Yémen en soutien aux forces gouvernementales contre les rebelles houthis soutenus par Téhéran, en échange de dépôts dans les caisses de l’État et du paiement des salaires et indemnités des mercenaires envoyés au front. Ce rapprochement pragmatique lié aux difficultés économiques et politiques auxquelles Bachir était alors confronté avait cependant un prix : la relation du Soudan avec Téhéran, qui utilisait notamment le pays comme porte d’entrée de ses armes en Afrique. Cependant, la position du dirigeant proche des Frères musulmans, qui s’était abstenu de prendre parti durant le blocus contre le Qatar, a eu pour conséquence d’assécher le robinet de pétrodollars vers Khartoum, et ainsi de précipiter sa chute. Les pays du Golfe ont ainsi misé sur les militaires non islamistes pour s’assurer de l’alignement du Soudan et de la sécurisation de leurs intérêts dans le pays. Notamment sur les deux militaires les plus hauts placés dans l’appareil d’État, désormais relais de l’influence golfique dans l’ère post-Bachir : le général Burhane, chef de l’État de facto, et son vice-président Mohammad Hamdane Daglo (connu sous le nom d’Hemetti), commandant des Forces de soutien rapides (RSF). Les deux hommes « ont établi d’étroites relations professionnelles avec l’Arabie saoudite et les EAU pendant le déploiement des RSF et des Forces armées soudanaises au Yémen et en Libye en soutien aux intérêts des deux pays golfiques », explique Jonas Horner, directeur adjoint pour le projet Corne de l’Afrique et chercheur sur le Soudan au International Crisis Group. Considéré comme le protégé des Émiratis, le brutal chef milicien Hemetti a déjà placé ses pions pour l’après-transition en signant au nom du gouvernement l’accord de paix de Juba en 2020, parrainé par Abou Dhabi et qui prévoit à terme une participation au pouvoir de la plupart des groupes rebelles des périphéries de Khartoum.

Des intérêts considérables
Hemetti trempe aussi dans l’économie et possède avec ses proches des mines d’or depuis l’époque d’Omar el-Bachir, alors que le quasi unique importateur d’or soudanais n’est autre que la fédération émiratie (pour une valeur de près d’un milliard de dollars pour la première moitié de 2021). « L’Arabie saoudite et les EAU ont des intérêts considérables dans les exportations soudanaises de bétail et dans le potentiel agricole du pays, qui possède une vaste superficie de terres arables non cultivées. Ils restent très intéressés par un contrôle futur des ports soudanais de la mer Rouge. Les pays du Golfe sont aussi très conscients de l’importance du Soudan pour la sécurité et la stabilité, alors que le carrefour de la Corne de l’Afrique et du Sahel est de plus en plus volatile », résume Jonas Horner. Ce dernier volet intéresse aussi particulièrement le puissant voisin égyptien du Soudan, qui cherche un allié dans son différend avec l’Éthiopie sur le dossier du barrage de la Renaissance. Si Le Caire se place habituellement du côté de l’axe émirato-saoudien, le président Abdel Fattah al-Sissi – très proche du général Burhane, qui lui a secrètement rendu visite la veille du 25 octobre – s’est abstenu de signer avec ses alliés la déclaration condamnant le coup d’État. en outre, il soutient l’aide apportée par M. Burhane aux rebelles éthiopiens contre leur gouvernement. Un position qui le distingue notamment des EAU et de leur homme à Khartoum, Hemetti, qui considèrent ce soutien comme un facteur de déstabilisation régionale.


En cette fin de mai 2019, le général Abdel Fattah Burhane savoure sa consécration : un peu plus d’un mois après la chute du président soudanais Omar el-Bachir, à la suite de manifestations populaires massives, le nouvel homme fort du pays est invité aux sommets extraordinaires de la Ligue arabe et de l’Organisation de la coopération islamique en Arabie saoudite. Commandant...

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