Rechercher
Rechercher

Idées - Point de vue

Retrouver un certain niveau de protectionnisme pour stabiliser la livre libanaise

Retrouver un certain niveau de protectionnisme pour stabiliser la livre libanaise

Photo d’archives Reuters

Le cours de change de la livre libanaise continue de faire l’objet d’une inquiétude majeure de la part de la population comme des autorités. En deux ans, la monnaie nationale a subi une dépréciation massive sur le marché noir, passant – après une multitude de variations brutales dues à des évènements majeurs (révolte du 17 octobre, défaut de paiement sur les eurobonds, formation du gouvernement, etc.) de 1 500 LL/USD (soit le taux officiel toujours en vigueur) à plus de 20 000 LL. Si le cours semble s’être stabilisé autour de ce niveau depuis plusieurs semaines, pour de nombreux Libanais l’angoisse demeure : jusqu’où peut-il dégringoler ?

Une angoisse en partie née du souvenir des années de guerre civile et de l’hyperinflation qui les a caractérisées. Un souvenir par ailleurs assez imprécis, puisque, dans un premier temps, la livre avait connu une hausse raisonnable pour un pays en guerre civile, entre 1975 et 1984; le cours est ainsi est passé de 3 LL à 6 LL/USD. C’est en réalité à partir de 1985 que le cours a fortement déraillé pour atteindre 500 LL/USD à la fin des événements. De même, on oublie souvent que les premières années de la paix retrouvée ont connu une très forte tension inflationniste : la chute de la monnaie peut être tout autant un phénomène de paix que de guerre.

Depuis le début de la crise, plusieurs solutions sont évoquées par de nombreux économistes pour inverser cette spirale hyperinflationniste, tandis que d’autres restent étrangement absentes du débat public, à commencer par la fixation de tarifs douaniers plus élevés dans un pays très largement importateur. Pour comprendre comment ces derniers pourraient jouer un rôle en ce sens, un bref détour par la théorie économique s’impose.

Pouvoir d’achat de la monnaie

La monnaie obéit à trois forces, économiques ou psychologiques : l’offre et la demande ; la spéculation ; et la distribution des revenus en parallèle à la production des biens et services. Ce dernier élément correspond à la « valeur travail » mise en avant par les économistes classiques (Ricardo, Marx).

Selon l’économiste français Bernard Schmitt (La formation du pouvoir d’achat ; l’investissement de la monnaie, Sirey, 1960), le pouvoir d’achat de la monnaie naît dans la production des biens et services et s’éteint dans l’acquisition de ces mêmes produits. Les invendus sont pratiquement rachetés par la firme qui les a produits. Les services et leurs revenus sont concomitants. Le pouvoir d’achat naît et s’éteint en même temps; il est cependant comptabilisé dans le PIB.

En parallèle de la production, la firme distribue des salaires (revenus du travail), des intérêts et des profits (revenus du capital). D’après Schmitt, la rémunération du travail correspond exactement à la production nationale, tandis que la rémunération du capital, tout aussi nécessaire, est un revenu de transfert. D’après cette thèse, le travail est plus efficace associé au capital, mais le capital ne produit rien s’il n’est associé au travail.

Dans cette optique, à mesure que la productivité s’améliore, les salaires vont hausser ou les prix baisser, et le niveau de vie s’améliorer d’autant – et réciproquement. Mais le capital peut tout aussi bien capter la plus-value ou subir la moins-value. Toute chose égale par ailleurs, le pouvoir d’achat de la monnaie est donc défini par le niveau général des salaires. À court terme, la parité de la monnaie obéit à la loi de l’offre et de la demande. Si l’offre de dollar est pléthorique, la livre tend à s’apprécier, et si l’offre est limitée, le dollar tend à s’apprécier. La stabilité d’une monnaie flottante vient de l’équilibre des échanges des biens et services avec l’étranger.

Au Liban, le flux de devises est constaté par trois balances. D’abord, la balance commerciale qui enregistre l’importation et l’exportation des biens – entre 2018 et 2020, son déficit s’est réduit d’environ 66 % à 7,75 milliards de dollars, du fait surtout de la baisse des importations (de 41 % sur la même période). Ensuite, le compte courant avec l’étranger, qui, en plus de la balance commerciale, enregistre le commerce des services et le transfert de revenus, comble habituellement une partie du déficit des échanges – en 2020, les remises ont baissé de 15,9 % à 6,29 milliards de dollars. Enfin, la balance des paiements qui cumule en plus du compte courant le transfert de capitaux aux fins de dépôt au Liban ou d’investissements directs étrangers – en 2020, le déficit de la balance des paiements s’est creusé de 81 % à 10,5 milliards de dollars.

Depuis deux ans, les importateurs sont en concurrence pour l’acquisition des dollars nécessaires à l’importation – la BDL limitant autant que possible les devises mises directement à leur disposition – et les industriels ne sont pas mieux lotis pour l’achat des matières premières. Étant donné que les besoins du pays n’ont pas pu changer en l’espace de quelques mois, on comprend que la baisse de plus de 40 % des importations sur cette période n’est due qu’à la carence de l’offre de devises.

Naturellement, les spéculateurs sont conscients de cette pression sur les devises et viennent par conséquent nourrir la demande de dollars. Dès lors, qui des importateurs ou des spéculateurs a plus alimenté la montée du dollar ?

Économie à deux vitesses

D’après Keynes, la consommation équivaut à la somme d’un « revenu incompressible » permettant d’assurer les dépenses minimum vitales et de la part du revenu disponible destinée à la consommation plutôt qu’à l’épargne. Le niveau de cette part étant déterminé par qui constitue la « propension à consommer ».

Le Liban est une économie à deux vitesses. La majorité de la population est désormais passée sous le seuil de pauvreté et son revenu est par conséquent insuffisant à couvrir les besoins. La moyenne des salaires avant la crise, d’après la CNSS, était de 1 500 000 LL par mois. Certaines sources donnent actuellement le chiffre de 2 500 000 LL pour tenir compte du soutien que les entreprises qui travaillent accordent à leur personnel. Une enquête de télévision a estimé qu’une famille a besoin aujourd’hui de 16 millions de livres par mois pour acheter les produits habituels qu’elle prenait dans le supermarché avant la crise. Même si cette indication n’a pas une valeur scientifique, elle est assez symptomatique de ce qui se passe avec le dollar à 20 000 LL.

Cependant, ceux dont le revenu est en dollars et/ou qui reçoivent des revenus de l’étranger demeurent insensibles à la hausse des devises. Quel que soit le cours du dollar au Liban, la hausse représente un avantage pour eux plutôt qu’un handicap et ne réduit en rien leurs achats, au contraire. Aussi, les importateurs sont prêts à payer un prix plus élevé chaque mois – et ce tant que va durer ce système – du fait que la clientèle dont le revenu est en dollars n’est nullement affectée. La détresse est au niveau de la majorité de la population dont le revenu est en monnaie locale.

L’unique solution est par conséquent d’agir sur la « propension à consommer » des bénéficiaires de revenus en dollars en orientant au maximum celle-ci vers la production nationale. Cela ne peut se faire qu’en restaurant une certaine dose de protectionnisme vis-à-vis des produits importés. Faute de quoi, il est difficile d’imaginer un plafond au taux de change avec le dollar dans le contexte actuel ; et aucune disposition visant à assouplir le coût de la vie ne durerait plus d’un mois ou deux, le temps d’un nouveau pallier de hausse.

Par contre, si la demande de devises, limitée par la consommation des produits importés, rentrait dans les normes de l’offre de devises, la spéculation agirait à rebours et la monnaie retrouverait son niveau rationnel, c’est--dire celui que déterminent l’ensemble des salaires qui concourent à la production.

Pas d’échappatoire

Depuis l’indépendance jusqu’à la fin des années 1990, le gouvernement déléguait au Conseil supérieur des douanes les prérogatives de légiférer en matière douanière. Cela avait notamment pour avantage de maintenir la confidentialité du changement de tarifs à venir jusqu’à son adoption et de prévenir ainsi les pratiques spéculatives nées de son anticipation par certains agents – en stockant les denrées conservées pour les revendre plus tard par exemple. Compte tenu de la crise actuelle et du retour en force de la spéculation, cette pratique doit être restaurée. Il serait donc judicieux dans un premier temps de revenir sur la décision prise en 2000 par le gouvernement de Rafic Hariri de réduire ou de supprimer la plupart des tarifs douaniers, dans un but d’ouverture commerciale amplifiée ultérieurement par la signature d’accords de libre-échange (dont celui avec l’UE en 2003).

En attendant de planifier une politique rationnelle du commerce extérieur plus favorable à la croissance et à l’emploi, cette première mesure aurait l’avantage de freiner la chute de la livre et de permettre sa stabilisation à un niveau bien en deçà du cours actuel.

S’il n’est pas possible de déterminer ce cours théorique, car il dépend de la politique économique qui sera adoptée, une restauration du protectionnisme douanier au début de l’année 2020, pour orienter la consommation en dollars vers les produits locaux et de stabiliser le flux devises, aurait permis, d’après mes calculs, de fixer le cours rationnel autour de 2 500 LL/USD. Cependant, comme cela n’a pas été fait, la plupart des entreprises ont dû réajuster leur taux d’indexation des salaires par rapport au dollar. Dès lors, on peut estimer de manière approximative que, dans l’état actuel des salaires et des transferts, un retour des tarifs douaniers permettrait de stabiliser le cours dans une fourchette comprise entre 6 000 et 10 000 LL/USD.

Certes, plusieurs objections, plus ou moins légitimes – comme ses effets sur la contrebande ou la nécessité de renégocier certains accords commerciaux –, ont jusque-là empêché les autorités de recourir à cette solution. Mais il n’y a en définitive pas d’échappatoire, vu que nous sommes à la veille de la course prix-salaires et des conséquences que cela implique. Surtout que l’alternative serait un retour la formule qui a caractérisé la politique monétaire et financière depuis la fin de la guerre civile, à savoir pratiquer des intérêts réels prohibitifs et/ou à utiliser les dépôts pour soutenir la monnaie administrée. Dès lors, plus tôt on restaurera la protection, le temps que notre « productivité » soit remise à niveau, plus tôt nous éviterons des misères et des drames nationaux inutiles.

Par Roger E. KHAYAT

Conseiller économique auprès de la Chambre de commerce, d’industrie et d’agriculture de Beyrouth et du Mont-Liban. Ancien président de la commission des politiques économiques du Conseil économique et social.


Le cours de change de la livre libanaise continue de faire l’objet d’une inquiétude majeure de la part de la population comme des autorités. En deux ans, la monnaie nationale a subi une dépréciation massive sur le marché noir, passant – après une multitude de variations brutales dues à des évènements majeurs (révolte du 17 octobre, défaut de paiement sur les eurobonds, formation...

commentaires (6)

Beaucoup de mots pour une rustine. L'assainissement politique, les réformes, la confiance qui va avec et donc le retour de l'investissement privé (y compris pour recapitaliser les banques) et des embauches dans le privé ne seraient pas mal non plus et, s'il s'agit de produire pour l'export, les mesures protectionistes pourraient déclencher des mesures de rétorsion préjudiciables à cet investissement. La seule baguette magique durable, c'est la compétitivité et le seul modèle qui vaille, c'est l'imitation servile des pays qui marchent (ceux où les Libanais cherchent à émigrer).

M.E

06 h 23, le 22 novembre 2021

Tous les commentaires

Commentaires (6)

  • Beaucoup de mots pour une rustine. L'assainissement politique, les réformes, la confiance qui va avec et donc le retour de l'investissement privé (y compris pour recapitaliser les banques) et des embauches dans le privé ne seraient pas mal non plus et, s'il s'agit de produire pour l'export, les mesures protectionistes pourraient déclencher des mesures de rétorsion préjudiciables à cet investissement. La seule baguette magique durable, c'est la compétitivité et le seul modèle qui vaille, c'est l'imitation servile des pays qui marchent (ceux où les Libanais cherchent à émigrer).

    M.E

    06 h 23, le 22 novembre 2021

  • Pas de redressement économique avant le redressement sécuritaire traduit par l'abolition du rôle des armes illégales dans les décisions politiques au niveau de toutes les institutions officielles gouvernementales, législatives, et surtout judiciaires. Le taux de change ne serait qu'un détail entre autres.

    Esber

    18 h 58, le 20 novembre 2021

  • A force d’essayer de décrire l’économie libanaise sans se baser sur les lois de thermodynamique, on se retrouve avec le cycle de Carnot sans avoir les moyens de le reproduire dans la nature. Les fonds se trouvent autre part. Évaporés sous d’autres cieux. Nous ne sommes plus capables de les rapatrier. Le travail de compression n’en n’est pas un si le cycle tourne à vide.

    Evariste

    18 h 46, le 20 novembre 2021

  • Révolte du 17 Octobre ? Ou clôture des banques après le 17 Octobre?

    Evariste

    18 h 33, le 20 novembre 2021

  • Ce qui est regrettable selon moi dans cet article se situe dans l'objet d'étude. Au lieu de faire un exposé théorique, il aurait fallu examiner la question du marché noir, le pourquoi de son existence et sa légalité (pour aller plus loin, le rôle de l'état, le marché mondial des devises, etc...). Par ailleurs, il était opportun de rappeler que le Liban était principalement importateur mais c'est dommage de ne pas avoir creusé un peu plus sur la question des salaires, le rôle joué par les banques... Un goût d'inachevé selon moi mais bon toutes ces questions ne mériteraient pas un seul article de presse. Sinon sur le fond, la monnaie va être dévaluée de plus en plus à l'instar de la monnaie du Vénézuela car les dettes ne sont pas honorées et en l'état actuel des choses il va y avoir de moins en moins d'entrées d'argent vu le départ croissant de la classe moyenne

    Georges Olivier

    18 h 33, le 20 novembre 2021

  • Encore un cours de sciences économiques destiné à montrer la science de son auteur. Il ne fait qu’énumérer des faits connus de tous les universitaires et ne propose aucune solution. Pire, où était ce grand savant avant que le crise ne se produise?

    Censuré par l’OLJ

    10 h 28, le 20 novembre 2021

Retour en haut