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Lifestyle - La carte du tendre

Dans les coulisses de l’âge d’or libanais

Dans les coulisses de l’âge d’or libanais

Ouvriers du Casino du Liban lors d’une visite du président Camille Chamoun en 1958. Photo Issa Bros/Coll. Georges Boustany

Que sont nos villes, finalement, sinon des décors de cinéma, le produit de rêves de visionnaires et de la vanité d’individus plus riches que les autres ?

L’âge d’or libanais a été marqué par des réalisations emblématiques noyées dans l’invasion du ciment. Les urbanistes qui ont tenté de maîtriser cette course folle ont vite été dépassés par l’appétit du lucre et les entourloupes : ainsi fut coulé, littéralement sous le béton, le plan Écochard. Dans les coulisses de cette course, il y avait des hommes comme ceux de cette photo, cette main-d’œuvre invisible, pauvres bougres sans identité, enduits d’enduit de la tête aux pieds, de poussière de pierre, de stuc et de peinture ; ces anonymes qui ne laisseront rien à l’histoire que leur œuvre collective, comme une empreinte en creux fossilisée. Qui pensait les immortaliser, eux qui immortalisaient les rêves des autres ?

Pourtant, les voici rassemblés ce jour-là pour une pause photo : en les regardant, on les reconnaît presque tant ils ressemblent à tous les ouvriers passés, présents et à venir. Ils pourraient avoir construit des pyramides ou des tours de verre, la technique évolue mais eux ne changent guère. Quelques signes les distinguent tout de même les uns des autres, en particulier le keffieh : nous avons là certainement des Palestiniens, mais aussi des Syriens et des Égyptiens ; le Liban dans sa furie moderniste a recruté chez ses voisins tout ce qui se faisait de vigueur, de testostérone, mais aussi de misère et d’instinct de survie. Presque tous moustachus, l’attribut de base de la virilité à mesure que l’on va vers le sud et le brun, et même souriants, car enfin quelqu’un a daigné les voir ! Et puis avoir du travail, surtout comme ici dans le chantier du Casino du Liban, c’est quand même quelque chose ; se doutent-ils qu’ils en seront refoulés dès l’ouverture, qu’on les regardera de haut parce qu’ils ne portent pas la cravate ou le nœud papillon, parce qu’ils ne sont rien que des biceps payés à l’heure, et des clopinettes par-dessus le marché ? Ils feraient presque peur tant le communisme, l’envers symétrique du Casino, semble planté en eux comme une vilaine graine qui n’attend que les conditions idoines pour pousser le cri zolien de « Germinal » !

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Il n’avait pour tout territoire que sa personne

Il fait déjà nuit, en ce dernier printemps avant l’insurrection de 1958, lorsque le photographe qui a suivi la visite du président Camille Chamoun au chantier du Casino éprouve l’envie d’immortaliser ces misérables. La visite s’est effectuée en fin d’après-midi, sous la houlette du PDG du Casino Victor Moussa. Du beau monde est venu, dont Michel Touma, le commissaire au Tourisme initiateur du projet. Ils sont impressionnants dans ces costumes fifties avec leurs épaules larges et leur taille étroite : une autre image de la virilité, sans moustaches cette fois. Dans les photos, Chamoun ne sourit à aucun moment : jamais titre de fakhameh ne sera mieux porté que par lui et son successeur. De son côté, Victor Moussa sourit pour deux : le futur roi du Casino, qui s’apprête à devenir un des hommes les plus en vue de son temps, celui qui accueillera les stars du monde entier, qui assoira Yul Brynner, Johnny Halliday et Gilbert Bécaud à la droite de May, sa sculpturale épouse au visage solaire, cet avocat charismatique qui a pris le projet de sa vie à bras-le-corps fait pour l’instant des courbettes pour accueillir le président et sa suite.

Maameltein sur la carte touristique mondiale

Dans les images, on reconnaît le site : ces roches millénaires qu’il a fallu violer à la dynamite pour en dégager la charge de 5 500 gros camions afin de caser 10 000 mètres carrés de bâtiment ; cette vue sur ce qui est encore une baie de Jounieh encore intacte au pied de la Vierge, et puis les bâtiments dont l’exécution est en cours sous la supervision de Nicolas Bekhazi et Albert Manasseh. Ce dernier s’est entouré de techniciens européens, car les innovations acoustiques, les jeux d’orgue et d’éclairage, les scènes mécaniques mobiles, les cycloramas, les jeux d’eau du Casino n’ont jamais été vus jusque-là au Liban. C’est la décennie des visionnaires et Victor Moussa en est un de premier plan : pour la région jusqu’ici délaissée de Maameltein, même pas encore desservie par l’autoroute, il a vu les choses en grand avec le Casino qui détiendra le monopole des jeux de hasard ; un théâtre de 1 200 places qui accueillera dès la première année – première historique au Liban – la Comédie-Française ; une salle des ambassadeurs où se donneront des revues aussi célèbres que coquines sous la direction de Jean Bauchet, copropriétaire du Moulin Rouge et du Lido de Paris ; deux restaurants de 2 500 places et un immense parking avec des boys chauffeurs, ancêtres des valets parking. Le tout pour la coquette somme de 12 millions de livres. Et, en contrebas, Victor Moussa a imaginé un port de plaisance (l’ATCL de Kaslik n’existe pas encore), connecté à Beyrouth par un service de ferryboats, mais aussi un téléphérique reliant Jounieh et Harissa ! À la veille de l’inauguration, le 17 décembre 1959, Moussa promet de placer Maameltein sur la carte touristique mondiale. Il tiendra parole : l’année suivante a lieu un des événements les plus marquants de l’histoire du Casino : l’élection de Miss Europe 1961, rien que ça. Les stars accourent, dont une mémorable fois dans un paquebot entier. La mode Casino tient du délire : le maître coiffeur Sarkis crée pour l’occasion deux coupes qui font fureur, « Roulette » et « Baccara ».

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Nous partirons à l’aube

Dans une autre interview, Victor Moussa parle des ouvriers du Casino, mentionnant leur nombre – 250 sur le chantier et 250 pour les travaux de finition du marbre italien, de l’aluminium, de la ferronnerie –, mais il n’évoque ni noms ni nationalités. C’était le moins qu’il pouvait faire, mais il a le mérite de l’avoir fait. Que cette image soit donc pour nous l’occasion de rendre hommage à toutes ces petites mains qui se sont battues pour nourrir leurs familles dans des conditions souvent inhumaines. Sans elles, pas de grandes villes, pas de réalisations marquantes pour dirigeants éclairés, pas de place pour une nation sur la mappemonde. Et même de nos jours, il suffit de visiter un chantier au Liban, à Dubaï ou n’importe où ailleurs pour se rendre compte que c’est sur les épaules de ces anonymes que reposent les ambitions des visionnaires.

Auteur d’« Avant d’oublier » (Les Éditions L’Orient-Le Jour), Georges Boustany vous emmène, toutes les deux semaines, visiter le Liban du siècle dernier à travers une photographie de sa collection, à la découverte d’un pays disparu.

L’ouvrage est disponible au Liban à la Librairie Stephan et mondialement sur www.BuyLebanese.com

Que sont nos villes, finalement, sinon des décors de cinéma, le produit de rêves de visionnaires et de la vanité d’individus plus riches que les autres ?L’âge d’or libanais a été marqué par des réalisations emblématiques noyées dans l’invasion du ciment. Les urbanistes qui ont tenté de maîtriser cette course folle ont vite été dépassés par l’appétit du lucre et les...
commentaires (2)

Remarquable article d'une excellente qualité humaine et sociale. Hélas, de plus en plus rare dans le journalisme libanais en ces jours.

Souheil Mansour

14 h 56, le 13 novembre 2021

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Commentaires (2)

  • Remarquable article d'une excellente qualité humaine et sociale. Hélas, de plus en plus rare dans le journalisme libanais en ces jours.

    Souheil Mansour

    14 h 56, le 13 novembre 2021

  • Mais est-ce que le mot "age d'or" s'applique vraiment a la periode de l'insurrection de 1958 ? Comme l'article dit aussi a cette epoque il y avait des problemes, peut-etre le mot 'age d'or' c'est un peu trop nostalgique, ce temps avait ses propres difficultes.

    Stes David

    11 h 02, le 13 novembre 2021

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