Rechercher
Rechercher

Idées - Commentaire

Le piège de la pauvreté intergénérationnelle risque de se refermer sur le Liban

Le piège de la pauvreté intergénérationnelle risque de se refermer sur le Liban

« Nourissez votre peuple », peut-on lire sur ce graffiti, sur un mur de Beyrouth, en septembre 2021. Photo P.H.B.

L’effondrement économique et social brutal que connaît le Liban depuis deux ans – avec une baisse du PIB par habitant d’une ampleur « généralement associée aux conflits et aux guerres », comme l’a souligné la Banque mondiale – a eu des conséquences quasi irréversibles sur des secteurs critiques de l’économie. Les ménages et les individus de différentes classes d’âge et de revenus ont vu leur pouvoir d’achat, leur bien-être et leurs opportunités chuter de façon spectaculaire, dans un contexte de dépréciation massive (d’environ 90 %) de la monnaie nationale, de graves pénuries de produits de base et d’un écroulement des services publics. La part des résidents dont les revenus sont considérés comme vulnérables est passée de 51 % à 75 % sur la période selon l’Organisation internationale du travail (OIT), tandis que celle des revenus extrêmement vulnérables a plus que doublé pour atteindre 32 %.

Face à cette crise sans précédent, l’échec persistant des autorités à mettre le pays sur la voie de la reprise s’est avéré désastreux. Comme le souligne la Banque mondiale, cette inaction est « délibérée » dans la mesure où la plupart des interventions nécessaires se seraient traduites par des pertes financières importantes pour des personnes et des institutions influentes. C’est donc les populations déjà pauvres ou souffrant de vulnérabilités structurelles antérieures qui ont dû assumer l’essentiel du fardeau de la crise. Avec un système de protection sociale profondément défectueux, les soins de santé, l’éducation, l’électricité, l’eau potable, un logement décent, les transports et les emplois décents ne sont plus accessibles qu’à un petit nombre.

Privations généralisées

Dans une étude publiée en septembre dernier, la Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Asie occidentale (Cesao) estime que « le taux de pauvreté au Liban a doublé, passant de 42 % en 2019 à 82 % de la population totale en 2021 – avec près de 4 millions de personnes vivant dans une pauvreté multidimensionnelle. Cela représentent environ 1 million de foyers, dont 77 % (soit environ 745 000) de nationalité libanaise. » Le rapport de la Cesao contribue à souligner les privations généralisées auxquelles les ménages libanais sont confrontés en matière d’accès aux ressources essentielles telles que l’électricité, l’eau, l’éducation, la santé et le logement, entre autres.

D’autres études sur l’accès aux ressources fondamentales pour mener une vie digne attirent également l’attention sur les effets interdépendants des multiples crises que traverse le pays. Une évaluation rapide des dommages et des besoins du secteur de l’éducation, réalisée en 2021 par la Fondation AVSI, souligne ainsi que : « La qualité de l’apprentissage dans les écoles a diminué et l’accès à l’apprentissage en présence et à distance est entravé par des problèmes tels que le transport et l’électricité. »

Il en va de même pour les pénuries drastiques de carburant et d’autres biens essentiels connus en 2021. La fourniture de courant par Électricité du Liban est par exemple tombée à seulement 2 heures par jour dans tout le pays, tandis qu’une multiplication par près de 15 du prix du gasoil dans les dix mois précédant octobre 2021 – de 17 360 LL/20 litres à 274 000 LL/20 litres – a rendu l’électricité provenant de générateurs privés inabordable pour la plupart des ménages, des entreprises et des prestataires de services.

Le secteur de la santé a aussi été particulièrement touché : outre les pénuries d’électricité et de carburant, des manques majeurs de médicaments, de fournitures médicales et de personnel « ont fait que certains hôpitaux ont fonctionné à 50 % », comme l’a rappelé le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, lors d’une visite à Beyrouth en septembre dernier. Ces conditions ont mis en danger l’ensemble de la population, et en particulier les groupes vulnérables, notamment les personnes handicapées et les quelque 450 000 personnes souffrant de maladies chroniques.

Même avec le maintien de certains services médicaux, l’inflation aiguë des prix, estimée à plus de 468 % entre 2018 et septembre 2021 par l’Administration centrale des statistiques, et la multiplication par près de 18 des prix des denrées alimentaires, ont obligé les ménages à prendre des décisions difficiles pour prioriser les dépenses liées à leurs besoins vitaux. Des enquêtes de l’Unicef indiquent que près de 60 % des ménages libanais ont récemment dû acheter de la nourriture à crédit ou emprunter de l’argent, et que plus d’un tiers des enfants sautent régulièrement des repas. Plus d’un ménage sur sept a dû interrompre complètement l’éducation de ses enfants et un sur dix a envoyé ses enfants au travail, ce qui souligne l’absence de protection sociale adéquate.

Effondrement multisectoriel

La détérioration continue des conditions macroéconomiques et financières, conjuguée aux effets de la suppression totale des subventions – avant même le lancement ou l’extension majeure d’un programme d’aide sociale –, risque désormais de cimenter la hausse drastique de la pauvreté monétaire et multidimensionnelle en privant les ménages concernés d’accès à l’ensemble de ces services essentiels.

Les pénuries d’électricité et de carburant ont aussi un impact majeur sur le fonctionnement des systèmes publics d’approvisionnement en eau, risquent de priver plus des deux tiers de la population d’eau potable et d’assainissement selon l’Unicef – sachant que le coût d’approvisionnement à partir de sources alternatives estimé à près de deux fois le salaire minimum. La sécurité alimentaire est également devenue un sujet de préoccupation en raison de l’absence de stockage et de réfrigération adéquats – en août dernier, certains hôpitaux ont par exemple signalé jusqu’à cinq cas d’intoxication alimentaire requérant une hospitalisation d’urgence par jour.

Dans le secteur éducatif, le coût mensuel pour aller à l’école a grimpé à près d’une fois et demie le salaire minimum, soit 900 000 livres libanaises, selon les enquêtes de terrain menées dans tout le pays par l’Unicef. Or, si on y ajoute les dépenses en livres et en matériel scolaire – dont le prix est fixé en fonction du taux de change du marché noir (environ 21 000 LL/USD) –, la facture mensuelle de l’éducation pour les ménages représente désormais plus du double du salaire minimum.

Le coût inabordable des transports affecte également les travailleurs dont les revenus sont restés inchangés au cours des deux dernières années, notamment les enseignants du secteur public, les travailleurs de la santé et les travailleurs sociaux. Les travailleurs du secteur privé, en particulier ceux qui sont employés de manière informelle et qui n’ont que peu ou pas de droits et d’avantages sociaux – soit près de 55 % de la main-d’œuvre au Liban – voient leur situation se dégrader considérablement. Avant la levée des subventions sur les carburants, l’OIT avait estimé en mars dernier que près des trois quarts des individus vivent avec moins de 706 050 LL par mois – soit l’équivalent du prix d’un peu plus de 40 litres d’essence aujourd’hui. En l’absence de réformes de grande envergure visant à stabiliser le taux de change, l’inflation devrait continuer à réduire le pouvoir d’achat des travailleurs, même en cas de correction des salaires nominaux qui alimenterait par ailleurs la spirale inflationniste, aggravant ultérieurement les conditions de vie des personnes précaires.

Les chocs provoqués par l’effondrement économique du pays ont eu des effets disproportionnés sur les groupes vulnérables exposés aux inégalités systémiques et dépourvus de systèmes de protection sociale. Avant même le début de la crise, plus de deux tiers des personnes handicapées se situaient dans le dernier quintile de revenus. En l’absence de canaux formels de soutien financier et en raison des pertes subies dans les canaux informels, les personnes handicapées et les autres groupes vulnérables – notamment les personnes âgées, les femmes et les hommes qui s’occupent principalement d’enfants ou de parents dépendants – ont un besoin urgent d’aide sociale pour répondre à leurs besoins les plus fondamentaux. Soulignant les conséquences de l’effet combiné de la crise du pays sur les inégalités de genre existantes, une récente étude de la Banque mondiale et d’ONU Femmes a par exemple révélé que 75 % de femmes étaient économiquement inactives au Liban.

Enfin, l’insolvabilité du pays et le déclin drastique de ses infrastructures et secteurs d’activités cruciaux – dont le secteur financier – affecte ultérieurement la situation des ménages. Au cours des derniers mois, lorsque la crise de l’électricité était à son comble, le courant a été rationné jusque dans les distributeurs automatiques de certaines banques du pays, ce qui a rendu difficile le fonctionnement de nombreuses entreprises ou l’accès aux fonds des programmes d’aide financière par leurs bénéficiaires. Les transferts de fonds internes et externes, qu’ils proviennent de la famille, d’amis ou d’organisations internationales, sont essentiels à la survie de nombreux ménages et individus qui n’ont aucun autre moyen de subsistance. Les remises de la diaspora (à 6,9 milliards de dollars en 2020) et l’aide internationale (1,7 milliard), qui représentent ensemble près de 45 % du PIB nominal à prix courants en 2020, jouent aussi un rôle essentiel dans le financement des importations cruciales et l’atténuation de la dévaluation.

Crise de confiance

La gravité de la crise et l’inaction persistante des décideurs politiques ont naturellement généré une crise de confiance plus large, entraînant un exode massif des étudiants, des travailleurs et des investisseurs, ce qui laisse présager un déclin à long terme du capital humain et réduit encore les perspectives de reprise. Dans son Lebanon Economic Monitor du printemps dernier, la Banque mondiale a ainsi estimé que le Liban pourrait avoir besoin de 12 à 19 ans pour retrouver son niveau de PIB par habitant d’avant-crise.

Bien qu’il n’existe pas de chiffres précis sur l’émigration, divers syndicats – notamment ceux de médecins et d’infirmiers – ont indiqué que des milliers de travailleurs ont quitté le pays de 2019 à ce jour, tandis que selon l’Enquête sur la jeunesse arabe de 2020, environ 77 % des jeunes Libanais aspiraient à émigrer

Par ailleurs, en sus de l’absence de mesures stabilisatrices contre la crise, le refus de mettre en œuvre des réformes qui protègent contre ses facteurs sous-jacents – tels que la corruption, la mauvaise gestion et l’insolvabilité des institutions publiques – mine la confiance du public dans les piliers fondamentaux de l’État, de son économie et du contrat social du pays.

Par conséquent, pour se prémunir contre les conséquences humanitaires désastreuses d’une pauvreté multidimensionnelle généralisée suppose une augmentation urgente de l’aide sociale et une refonte du système de protection sociale libanais. Ceci implique toutefois une stabilisation économique et la mobilisation de ressources suffisantes, ce qui, à son tour, nécessitera un rétablissement fondamental de la confiance dans les institutions et l’économie du pays ; un exploit capital qui ne peut être réalisé qu’en s’attaquant à la crise de légitimité du gouvernement libanais. Autrement dit, de mettre en œuvre une réforme institutionnelle immédiate et crédible, et de s’engager sur la voie d’un redressement centré sur les personnes. Ce n’est qu’en renversant la nature délibérée de la dépression que le Liban pourra éviter que le piège de la pauvreté ne se referme durablement sur les libanais.

Ce texte est une traduction synthétique d’un article publié sur le site du Lebanese Center for Policy Studies.

Par Fadi Nicholas NASSAR

Chercheur principal au LCPS et professeur adjoint de sciences politiques et d’affaires internationales à la LAU.

Sarah HAGUE

Responsable des politiques publiques à l’Unicef Liban.

Walid SAYEGH

Expert en politique économique et sociale à l’Unicef Liban.


L’effondrement économique et social brutal que connaît le Liban depuis deux ans – avec une baisse du PIB par habitant d’une ampleur « généralement associée aux conflits et aux guerres », comme l’a souligné la Banque mondiale – a eu des conséquences quasi irréversibles sur des secteurs critiques de l’économie. Les ménages et les individus de différentes classes...

commentaires (3)

Et en attendant nous avons toujours le même président, le même président de parlement, le même gouverneur voleur de la banque centrale et tout le staff de pilleurs fossoyeurs pour achever le pays. Les libanais sont anesthésiés par, on ne sait quel barbiturique pou.r lequel on n’a pas trouvé d’antidote et le massacre continue en espérant une force divine pour nous sauver sans bouger le petit popotin.

Sissi zayyat

13 h 58, le 14 novembre 2021

Tous les commentaires

Commentaires (3)

  • Et en attendant nous avons toujours le même président, le même président de parlement, le même gouverneur voleur de la banque centrale et tout le staff de pilleurs fossoyeurs pour achever le pays. Les libanais sont anesthésiés par, on ne sait quel barbiturique pou.r lequel on n’a pas trouvé d’antidote et le massacre continue en espérant une force divine pour nous sauver sans bouger le petit popotin.

    Sissi zayyat

    13 h 58, le 14 novembre 2021

  • LE SPECTRE DE LA FAMINE PIRE QUE CELLE DES ANNEES 20 Y PLANE SUR LE PAYS. AILLEURS LES PEUPLES SE SOULEVENT ET EMPORTENT LE VERT ET LE PETRIDE POUR IMPOSER LE CHANGEMENT. PAR LA FORCE S,IL LE FAUT. NETTOYER LE PAYS ET DERACINER LES MERCENAIRES CHIITES ET LEURS COMPLICES CHRETIENS ET SUNNITES S,IMPOSE POUR SAUVER LE PAYS ET SON PEUPLE. UN CHARLES DE GAULLE LIBANAIS POUR LEVER LES PHALANGES MILITAIRES, SOIENT-ELLES, DE LA LIBERATION. HAKIM L,OPPORTUNITE SE PRESENTE UNE FOIS. POINT D,AUTRE A L,HORIZON POUR UN TEL TRAVAIL D,HERCULE.

    CENSURE + CARENCE + BOURDES = FUITE DES ABONNES.

    10 h 50, le 13 novembre 2021

  • Le Liban a tous les moyens de s'en sortir quand la raison politico militaire s'efface. Il est noyé exprès par la pauvreté.

    Esber

    05 h 40, le 13 novembre 2021

Retour en haut