Rechercher
Rechercher

Monde - Témoignages

À la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, des milliers de migrants vivent l’enfer

En représailles aux sanctions européennes instaurées contre la répression menée dans son pays, le président Loukachenko a choisi d’utiliser la détresse de milliers de candidats à l’exil pour faire pression sur l’Union européenne.

À la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, des milliers de migrants vivent l’enfer

Une photo prise le 8 novembre 2021 montrant des migrants à la frontière biélorusse, tentant de passer en Pologne malgré les barbelés installés entre les deux pays. Leonid Shcheglov/Belta/AFP

Il a fallu du temps pour les convaincre. Les convaincre de témoigner, de raconter les détails des dix-huit jours passés dans cette immense forêt froide et humide entre la Biélorussie et la Pologne. Après plusieurs échanges de messages, et la garantie que leur anonymat sera préservé, Abdallah*, Mazen* et Hamza*, encore sous le choc, ont finalement accepté de répondre à nos questions via WhatsApp. Les trois Syriens étaient alors encore en Biélorussie, cachés à Minsk dans l’attente d’une solution pour sortir du pays. « Il y a beaucoup de gens dans cette forêt. Il y a des enfants. Il faut les aider », lance d’emblée Abdallah. « Ce qui se passe est honteux. Vraiment honteux. Je veux vous raconter pour que d’autres personnes ne tombent pas dans le piège que l’on a vécu », ajoute ce Syrien de 32 ans, le souffle court.

En représailles aux sanctions européennes instaurées contre la répression menée dans son pays, le président biélorusse Alexandre Loukachenko a choisi d’utiliser la détresse de milliers de candidats à l’exil pour faire pression sur l’Union européenne. Cet été, il a ouvert son pays sans limite aux Syriens, aux Irakiens, aux Jordaniens, aux Afghans, aux Yéménites… Tous peuvent aujourd’hui avoir un visa pour Minsk, et tenter ainsi leur chance pour entrer dans la forteresse européenne.

« No Poland, go to Bielorussia ! »

Le 15 octobre dernier, c’est donc plein d’espoir que Abdallah, Mazen et Hamza s’installent à bord d’un avion en partance pour la Biélorussie. Les trois amis veulent fuir la Syrie pour échapper au recrutement forcé au sein de l’armée du régime de Bachar el-Assad. En quelques semaines, un passeur a tout organisé pour eux. « Nous étions censés nous rendre en Biélorussie avec un billet d’avion et un visa, puis traverser les frontières pour nous rendre en Pologne de manière sûre. Puis, de la Pologne, une voiture devait nous prendre en charge jusqu’en Allemagne », explique Abdallah. Les trois Syriens déboursent chacun 5 300 dollars. Le prix, très lourd pour eux, d’une vie meilleure et d’un avenir plus sûr. Lorsqu’ils quittent Damas, ils sont persuadés d’avoir fait le bon choix.

Lire aussi

L'ONU dénonce une "situation intolérable"

Mais, une fois à Minsk, rien ne se passe comme prévu. Le passeur disparaît. Mazen trouve alors d’autres contacts. « Des hommes qui vivent en Grèce et en Turquie », explique le jeune homme de 25 ans. Ces passeurs les amènent jusqu’à la frontière avec la Pologne. Chacun détaille aux Syriens une stratégie différente pour contourner les barbelés. De l’autre côté, les autorités polonaises ont déclaré l’état d’urgence et déployé plus de 10 000 soldats. Pendant deux jours, avec des Irakiens, les trois amis vont errer dans l’immense forêt de la Podlachie. « On n’avait plus rien à boire ou à manger, mais un homme qui se noie s’accroche à n’importe quelle bouée », confie Mazen.

Ils sont finalement arrêtés par les soldats biélorusses, et sans qu’ils s’en rendent compte, le piège se referme sur eux. Après avoir été battus, ils sont conduits dans un camp improvisé. Abdallah, Mazen et Hamza sont rassemblés avec d’autres réfugiés venus de plusieurs pays. À la nuit tombée, les mêmes soldats les font grimper de force, avec une trentaine d’autres personnes, dans un camion et les déposent au bord d’une rivière. De l’autre côté, c’est la Pologne. Mazen ne sait pas nager. « Il y avait des enfants, des femmes. Certaines étaient enceintes. La rivière faisait près de quatre mètres de largeur. L’eau était très froide, sa température était probablement proche de zéro », se souvient-il. Mais les tirs de sommation des Biélorusses ne leur laissent pas le choix, le groupe traverse. De l’autre côté, les soldats polonais les attendent et leur ordonnent de s’allonger au sol. Hamza, le plus jeune des trois amis syriens, pense qu’il va mourir. « Ils ont commencé à nous taper dessus. Ils nous ont dit en anglais “No Poland, go to Bielorussia !”, relate-t-il. C’était un passage à tabac. On n’avait ni mangé ni bu depuis trois jours. Mon corps était épuisé, c’était insupportable. Pour la Pologne et la Biélorussie, nous sommes comme des animaux. » Hamza a laissé derrière lui en Syrie sa femme enceinte, persuadé de pouvoir la faire venir de façon légale une fois qu’il serait arrivé en Allemagne.

Urgence humanitaire

Les trois Syriens sont finalement repoussés, avec le groupe, vers la rivière, qu’ils franchissent à nouveau. Mais, sur l’autre rive, ils sont bloqués par l’armée biélorusse. « Le ton est monté entre les deux côtés. Ils s’insultaient et hurlaient », raconte Mazen. « Les militaires biélorusses tiraient des balles en l’air. Les militaires polonais lançaient des fusées éclairantes dans le ciel. Certains réfugiés s’évanouissaient. Nous venions à leur secours pour qu’ils ne meurent pas noyés dans la rivière », confie-t-il. Au bout d’une demi-heure, ils sont à nouveau arrêtés et conduits dans un autre camp improvisé surveillé par l’armée biélorusse. Il n’y a ni tente ni nourriture. Pour survivre, « on buvait l’eau des marécages. Il fallait bien boire pour ne pas mourir de soif. Pour nous nourrir, nous n’avions que de l’herbe. Dans ce camp, se trouvaient des gens de toutes les nationalités : des Égyptiens, des Iraniens, des Turcs, des Irakiens », se souvient, avec émotion, Abdallah. Les autorités polonaises et biélorusses évoquent une dizaine de morts dans cette forêt, mais Abdallah assure que le bilan est plus lourd. « Une quarantaine de morts au moins. »Les trois amis ne se souviennent pas exactement combien de temps ils sont restés dans ce camp, piégés dans un froid glacial. Ce dont ils sont sûrs, c’est qu’ils y sont restés plusieurs jours. L’un d’eux est grièvement blessé au pied.

Lire aussi

La Pologne interpelle des dizaines de migrants, accuse Minsk d'orchestrer la crise

De nombreuses ONG ont qualifié la situation, dans cette forêt, « d’urgence humanitaire », et appellent les gouvernements concernés à laisser les organisations internationales y accéder. Pour le moment, la zone reste toutefois interdite, confirme Hamza. « Nous avons contacté une organisation humanitaire en Biélorussie qui a essayé de nous aider, mais elle n’avait pas la possibilité de se rendre à l’endroit où nous étions. » La haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, a également réclamé mercredi un accès humanitaire « immédiat ». Une dizaine de jours plus tard, les soldats tentent une nouvelle fois de renvoyer les Syriens au bord de cette rivière gelée. Les réfugiés parviennent toutefois, cette nuit-là, à s’échapper et à rejoindre Minsk où un nouveau passeur les cache dans un appartement pour 20 dollars par jour.

Aux dernières nouvelles, les trois amis sont parvenus à quitter la Biélorussie mercredi dernier. Encore terrorisés par leurs dix-huit jours passés au cœur du néant, ils n’ont pas voulu nous communiquer leur destination. « Si nous rentrons chez nous, en Syrie, nous serons emprisonnés. Moi, par exemple, je suis appelé pour rejoindre l’armée du régime. Nous allons donc rejoindre un autre pays. Parce que tout ce que nous cherchons, c’est un endroit sûr où vivre dignement », dit Abdallah. Après une pause, il ajoute : « Nous demandons juste à être traités comme des êtres humains. »

*Les prénoms ont été modifiés.

Il a fallu du temps pour les convaincre. Les convaincre de témoigner, de raconter les détails des dix-huit jours passés dans cette immense forêt froide et humide entre la Biélorussie et la Pologne. Après plusieurs échanges de messages, et la garantie que leur anonymat sera préservé, Abdallah*, Mazen* et Hamza*, encore sous le choc, ont finalement accepté de répondre à nos questions...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut