Photo S. Assaf
Il n’est pas à nier que cette année, l’ensemble du corps éducatif fait face à une rentrée scolaire très spéciale. Après deux ans d’enseignement à distance, les apprenants retournent officiellement aux institutions scolaires. Ça fait longtemps que ces écoliers n’ont pas fréquenté « l’école ». La décision du retour en présentiel est quasi unanime de la part des spécialistes, des praticiens et des organisations internationales : l’école à la maison, ce n’est pas l’école. La campagne de l’Unicef (2021) justifie ces propos. Sous le slogan « Reopen Schools There’s No Time To lose », les chiffres sont alarmants : la pandémie a emporté les salles de classe à quelque 77 millions d’enfants, au cours des 18 derniers mois. Les écoliers du monde entier ont perdu 1 800 milliards d’heures en raison du confinement. Le droit d’aller à l’école et d’apprendre est au cœur du développement, de la sécurité et du bien-être de chaque enfant. Pourtant, dans beaucoup de pays, les salles de classe restent fermées tandis que les rassemblements sociaux continuent d’avoir lieu dans les restaurants, les salons et les gymnases. Cette génération d’enfants et de jeunes ne peut plus se permettre d’avoir leur éducation perturbée. C’est pourquoi l’Unicef n’a cessé d’inciter les gouvernements à rouvrir les écoles dès que possible et à remettre l’éducation sur les rails. Toujours selon le rapport, le coût des fermetures d’écoles sur l’apprentissage, la santé et le bien-être des élèves a été dévastateur. Les répercussions sur chaque enfant, sa famille, sa communauté et son économie se feront sentir au cours des années à venir. Beaucoup d’enfants ne rattraperont jamais leur retard. Les fermetures d’écoles ont un impact sur tous les enfants, mais les enfants les plus vulnérables sont le plus durement touchés. Certains élèves ont pu accéder à l’apprentissage à distance pendant la fermeture des écoles, mais beaucoup d’entre eux ont eu des difficultés : au moins un tiers des écoliers du monde n’avaient aucun accès à l’apprentissage à distance. Suite à ces données inquiétantes, le rapport est conclu par le slogan suivant : « Schools should be the last to close and the first to reopen. » (Les établissements scolaires devraient être les derniers à fermer et les premiers à rouvrir leurs portes).Malheureusement, ce n’était pas le cas ; ni au niveau mondial ni au niveau national. Au Liban notamment, pays touché par une grave crise économique, cette ouverture a eu lieu, malgré tout. Malgré le manque de ressources et de matières premières, elle a vraiment vu le jour ! L’ensemble des institutions scolaires a ouvert ses portes, public comme privé. Sauf que cette année, un nouveau souci apparaît : le bien-être de l’apprenant. En effet, si un apprenant n’est pas bien dans sa peau, ses résultats scolaires seront affectés négativement. D’ailleurs, le Centre de recherche et de développement pédagogiques (CRDP) a consacré toute la première semaine du retour à l’école aux activités socio-émotionnelles et à la gestion de la classe, surtout au cycle primaire. Ceci est mis en relief dans le Programme de récupération dans les écoles sur quatre semaines, publié sur son propre site (www.crdp.org). Cet éveil au niveau national est rassurant ; surtout que pendant les cours en ligne, l’accent était plutôt mis sur les contenus livresques et les savoirs cognitifs. On se demandait alors à quel point le savoir-être de l’apprenant est négligé. Comment se déroulait la transmission des valeurs, de l’éthique, de la gestion pacifique des conflits, de la tolérance, de l’esprit critique, de l’ouverture aux différences, de l’inclusion sociale ? Aucun spécialiste de l’éducation ne peut nier l’importance de la transmission des compétences sociales et socio-émotionnelles. Nombreuses sont les écoles qui ont gardé les séances d’EMC (éducation morale et civique) mais ça restait uniquement au niveau de la théorie ; car le vivre ensemble ne s’acquiert que par la pratique (et dans ce cas, pratique équivaut à vie collective). Vivre ensemble requiert donc une présence physique au sein d’une collectivité. C’est l’unique façon qui fait des apprenants des citoyens de demain et des personnes équilibrées à tous les niveaux (niveau cognitif, social, relationnel, psychologique et émotionnel). Mme Mary Ghazarian Grunulian, doctorante en sciences de l’éducation et spécialiste en l’apprentissage socio-émotionnel, souligne l’importance de l’intégration des activités socio-émotionnelles au cours de cette période sensible. Elle en témoigne : « Les apprenants post-Covid sont si différents et leurs activités de retour à l’école doivent répondre à ces différents besoins académiques et émotionnels. Que nos élèves soient brillants sur le plan académique, ou qu’ils aient des difficultés, ils ont tous besoin d’un soutien social et émotionnel. Lorsque les activités de retour à l’école permettent aux apprenants de verbaliser leurs émotions, de prendre conscience de leur bien-être émotionnel, d’identifier leurs forces et leurs faiblesses, ils peuvent alors s’autoévaluer et entreprendre un voyage de découverte de soi. Les activités qui créent de l’empathie et une régulation émotionnelle permettront aux apprenants d’extérioriser leurs peurs, leurs préoccupations et leurs inquiétudes ; et d’aller de l’avant vers une prise de décision efficace et vers l’établissement de relations durables. » Le bien-être de l’élève et sa capacité de vivre au sein d’une communauté deviennent alors les deux piliers les plus fondamentaux de cette rentrée scolaire. D’ailleurs, les enseignants ont accueilli dans leurs salles de classe, une génération un peu « spéciale ». Layal, enseignante depuis une vingtaine d’années, partage son expérience : « La rentrée de septembre 2021 s’annonçait bien corsée. Pandémie à gérer, problèmes économiques, problèmes familiaux, perte du rythme après l’année passée à la maison, devant les écrans. La seule solution était de parer au plus urgent et de s’adapter aux besoins des élèves afin de les réintégrer dans l’ambiance de travail. Après avoir établi une liste des gestes barrières à respecter scrupuleusement, l’équipe des professeurs a dû mettre en place un système permettant aux élèves de combler les lacunes des prérequis, de revoir les notions essentielles pour pouvoir démarrer l’année. D’une part, le travail pédagogique et les cours “revisités ”ont été mis en pratique mais il a fallu, d’autre part, remédier à certains comportements résultant de tout ce par quoi les élèves sont passés. Le confinement a réellement laissé des traces. Certains élèves ont du mal à se tenir sur les chaises le temps du cours, d’autres n’ont plus la patience d’écrire des paragraphes, d’autres encore ressentent le besoin fréquent de sortir de la salle de cours pour respirer et revenir. Si le fait de se retrouver et de retrouver les profs et les cours en présentiel a été un réel soulagement, il n’en reste pas moins que la discipline souffre parce que les élèves ont perdu le pli : ils parlent et interviennent quand bon leur semble, ils sont impulsifs et inquiets face à ce que leurs parents endurent, ils sont conscients de certaines pénuries, ils doivent supporter le fait de limiter les trajets non nécessaires à cause de la flambée du prix du carburant, ils savent aussi qu’ils ne pourront pas porter les habits qu’ils veulent ou qu’ils ne pourront plus acheter ce qu’ils aiment manger, ni même faire des sorties au resto avec leurs amis. Sans oublier la fatigue que génèrent les troubles du sommeil dont le cycle a été perturbé durant le confinement. Certains élèves ne supportent pas le bruit, s’étant habitués à être seuls dans leur chambre à travailler sur Teams ou sur Zoom ; d’autres souffrent d’un manque de concentration ou de peur panique devant un contrôle allant quelquefois au blocage total devant une épreuve, nécessitant l’intervention du prof, rassurant, réexpliquant ce qui est demandé. Ces deux dernières années et leurs événements ont vraiment chamboulé notre quotidien et celui de nos apprenants qui reprennent petit à petit les bonnes habitudes afin de réussir leur année scolaire. » En somme, cette situation inhabituelle fait surgir les questions suivantes : comment évaluer les compétences sociales des élèves après cette rentrée scolaire ? Quels en seraient les outils d’évaluation ? Y a-t-il un moment propice pour que cette évaluation soit vraiment fiable ? Comment procéder pour que le bien-être de l’apprenant devienne toujours primordial, et ne soit pas uniquement mentionné lors des moments de crise ? Ces questions ouvertes génèrent, par conséquent, plusieurs pistes de réflexion. Entre-temps, le plus important pour les spécialistes du domaine de l’éducation est de se rappeler que, comme le dit Jean-Jacques Rousseau : « [...] la plus importante, la plus utile règle de toute l’éducation ? Ce n’est pas de gagner du temps, c’est d’en perdre. » Peut-être s’agit-il, dans le contexte actuel, de perdre du temps à faire naître l’humain en chacun des apprenants ? En guise de conclusion, rien ne résume parfaitement l’enjeu ultime de toute éducation comme le fait le célèbre philosophe dans l’Émile : « Dans l’ordre naturel, les hommes étant tous égaux, leur vocation commune est l’état d’homme, et quiconque est bien élevé pour celui-là, ne peut mal remplir ceux qui s’y rapportent. Qu’on destine mon élève à l’épée, à l’église, au barreau, peu m’importe. Avant la vocation des parents, la nature l’appelle à la vie humaine. Vivre est le métier que je lui veux apprendre. En sortant de mes mains, il ne sera, j’en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre : il sera premièrement homme ; tout ce qu’un homme doit être, il saura l’être au besoin tout aussi bien que qui que ce soit ; et la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à la sienne. »
Docteure en sciences de l’éducation
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