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Boulevards de crises

Quels Libanais sensés voudraient-ils vraiment d’une nouvelle guerre ?


Certes, pas ceux qui ont survécu à celle de 1975-1990 et qui n’ont d’autre préoccupation, en ces temps calamiteux, que d’assurer la subsistance de leurs familles. Et encore moins, sans doute, les générations nouvelles, lesquelles aspirent à vivre pleinement, dans la normalité et la dignité, à l’ombre d’un État digne de ce nom, et que des dirigeants félons ou incapables s’acharnent à pousser à coups de pied sur les chemins de l’exode. Mais alors, par quelle funeste fatalité, quelle malédiction, par l’effet de quel enchevêtrement de noirs desseins le Liban se retrouve-t-il régulièrement, cycliquement, au bord de l’éruption ?


Posez la question autour de vous, et vous obtiendrez autant de réponses que notre minuscule pays compte de religions, de partis et de clans. C’est bien là que réside le mal libanais. Or, plus mortel encore est le mal quand c’est autour de la justice que tourne l’explosif débat. Car, mieux qu’un Parlement et qu’un gouvernement – organes dont peuvent aisément se doter les pires dictatures –, ce pouvoir, que l’on dit pourtant troisième, donne véritablement ses lettres de noblesse à tout État. Oui, c’est la justice qui, avant même la force publique, garantit, ou pour le moins défend, la sécurité des gens et des biens ; c’est elle qui réglemente le cours et le rythme de la société. Qui, au besoin, y met bon ordre.


Que le Hezbollah soit aujourd’hui au centre du débat, comme il l’était déjà lors de l’assassinat en 2005 de Rafic Hariri, est aussi dans l’ordre froidement logique des choses. Qualifiée de terroriste par une partie substantielle de la communauté internationale, accusée en outre de se livrer à mille trafics, la milice pro-iranienne n’est guère en odeur de sainteté dans les allées des tribunaux. Mais surtout, elle est prompte à passer à la vitesse supérieure, à l’offensive, dès lors que le glaive de la justice est brandi d’un peu trop près. Contrôlant déjà l’Assemblée et le gouvernement, c’est une OPA sur le pouvoir judiciaire, le joyau de la couronne, que lance Hassan Nasrallah à travers sa campagne contre le juge Tarek Bitar enquêtant sur le sanglant scandale du port de Beyrouth. Laisser faire serait un luxe que le Liban ne peut plus désormais s’offrir sans y perdre son âme.


Blocage des institutions, chantage à la guerre civile : sur ces deux rails, le Hezbollah a accompli son irrésistible ascension, aidé bien sûr en cela par la veulerie, l’arrivisme effréné ou la corruption d’un establishment politique accumulant concessions, compromissions et soumissions. Or, c’est sur un carrefour des plus périlleux que débouche aujourd’hui ce qui a longtemps été un véritable boulevard, une voie royale, bien que jalonnée de secousses. Vieux à peine d’un mois, le gouvernement Mikati est déjà paralysé, sinon menacé de sabordage, par la grève de ses membres chiites qui exigent le limogeage du magistrat Bitar ; quant au sang versé jeudi à Tayouné et qui a endeuillé le Liban tout entier, il ne pouvait que raviver, dans chaque foyer, avec plus d’intensité que jamais, le cauchemar de la guerre civile.


Qui a ouvert les hostilités ce jour-là ? Ce n’est pas faire insulte à tout ce sang (ce n’est surtout pas chercher des excuses à quiconque, bien au contraire) que de mettre en garde contre l’intense exploitation politique actuellement faite de ce premier coup de feu : lequel d’ailleurs pourrait très bien être l’œuvre de provocateurs, comme abondamment illustré durant la guerre de 15 ans. Toujours est-il que les organisateurs de la manif’ anti-Bitar savaient parfaitement quels risques de dérapage encourait celle-ci, dès lors que des hommes en armes se mêlaient en grand nombre à la foule de protestataires : ou encore à quels genres de riposte elle s’exposait quand des légions de militants hurlant des slogans sectaires se fourvoyaient dans une rue du quartier ultrasensible de Aïn el-Remmané et s’y livraient à des actes de vandalisme.


Ce croisement de tous les périls, le Hezbollah n’est pas seul, bien sûr, à l’aborder. Il faut donc espérer que les diverses formations armées que compte toujours le Liban sauront, de leur côté, faire preuve de retenue pour ne pas tomber dans le piège d’une guerre dont la seule évocation fait horreur au peuple tout entier. Last but not least, l’heure de vérité, celle des révisions déchirantes, a apparemment sonné pour le président Michel Aoun, à l’orée de la dernière année de son sexennat. Le Liban otage d’intérêts et de calculs particuliers, sacro-sainte indépendance de la justice, solution dans le strict cadre des institutions et non dans la rue : le chef de l’État n’a pas mâché ses mots pour se démarquer d’un allié auquel il doit pourtant son accession à la première magistrature de l’État.


Intenable, il est vrai, était devenue sa position. La fortune politique a beau requérir les contorsions les plus savantes, il lui sera difficile de rester assis entre deux chaises : quand bien même s’agirait-il de fauteuils présidentiels.


Issa GORAIEB

[email protected]


Quels Libanais sensés voudraient-ils vraiment d’une nouvelle guerre ? Certes, pas ceux qui ont survécu à celle de 1975-1990 et qui n’ont d’autre préoccupation, en ces temps calamiteux, que d’assurer la subsistance de leurs familles. Et encore moins, sans doute, les générations nouvelles, lesquelles aspirent à vivre pleinement, dans la normalité et la dignité, à l’ombre d’un...