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Culture - Design

La colonne et les chaises allégoriques de Ziad Abillama

« Nous, nous savons qui nous sommes », une exposition à la galerie Arthaus Beirut où l’artiste Ziad Abillama tente de capturer l’essence d’un geste, l’invisible.

La colonne et les chaises allégoriques de Ziad Abillama

Les chaises de Ziad Abillama exposées dans l’écrin bijou qu’est l’espace Arthaus à Gemmayzé. Photo DR

Dans le contexte actuel du Liban où le mot d’ordre « il nous faut partir » résonne comme une complainte généralisée, comme si la réalité devait être forcément écrite dans le langage de la misère, de la peur et de l’impuissance, Ziad Abillama prend conscience de cette dynamique qui traverse toutes les classes sociales et face à ce langage de souffrance nécessaire (presque christique) utilisé par des partis libanais politiques, l’artiste crée un objet immaculé, complètement irrévérencieux « qui ne fait référence à rien, dit-il, qui se suffit à lui-même, une pure fantaisie. Ce n’est pas une colonne qui se veut un objet autosuffisant dans l’intention, le produit est une simple œuvre d’art ».

L’artiste libanais a toujours été très actif sur la scène contemporaine artistique. Ses œuvres se composent d’installations, de vidéos, d’interventions diverses, de sculptures et de designs. À Arthaus Beirut, il expose sa colonne (créée dans l’immédiateté) et ses chaises qui ont exigé deux années de réflexion.

Manipuler les codes

Interpellé par la « Colonne sans fin » de Constantin Brâncusi, Ziad Abillama avoue cheminer depuis longtemps avec l’artiste, une des figures les plus influentes de la sculpture de la première moitié du XXe siècle. La structure de l’artiste roumain, fondée sur la répétition des formes, s’inscrit dans un élan vertical, rythmé dans une harmonie des proportions et une simplicité des motifs. L’œuvre de Brâncusi semble s’étirer à l’infini, chargée d’une transcendance qui relie le sol et le ciel, le terrestre et le spirituel. « C’est un artiste qui se veut platonicien, précise Ziad Abillama. Pour lui, le monde sur terre et le monde de la chair sont une illusion et seul le monde des idées permet un accès au paradis, ce qui n’est pas sans renvoyer à une certaine idéologie des partis politiques libanais. » « Je m’attache à Brâncusi sans m’attarder sur son dogme, insiste le designer. C’était un artiste qui n’était pas à l’unisson avec la politisation de la société, qui a souffert, s’est nourri du sol et a trouvé plus tard sa raison d’être. Un artiste qui avait pour vertu d’être indépendant, mais qui a fini par être récupéré par les causes les plus réactionnaires. J’utilise la colonne de Brâncusi comme un moyen et m’appuie sur sa logique », ajoute-t-il. Abillama ne prétend pas se libérer de lui, il tente plutôt de l’inclure dans un langage qui montre les limites de son époque tout en étant très respectueux de son travail. « Le but n’est pas de démontrer que les artistes sont déterminés politiquement, dit-il . Il y a une pratique de liberté et cela se traduit dans son travail par une grande méfiance à l’endroit de l’originalité. » Ce qui intéresse Abillama, c’est de manipuler les codes et il reconnaît que sa sculpture a une étrange ressemblance avec l’œuvre de Brâncusi, mais il précise néanmoins qu’elle échappe complètement à l’univers de cet artiste. Contrairement à Brâncusi qui défendait le mysticisme du matériau (pour lui, le bois était une trace du primitivisme africain) on ne décèle dans l’œuvre de l’artiste libanais aucune sorte de fidélité au matériau. Le métal utilisé pour la colonne est peint en blanc et se veut aérien et léger.

La pratique de Ziad Abillama questionne la réalité libanaise religieuse, enfermée dans des enjeux politiques. Quant à la question qui le taraude, il la formule et la résume ainsi : « Que peut-on faire à l’ombre des grands arbres, est-ce qu’il faut les couper, bénéficier de leur fraîcheur ou accrocher une balançoire à leurs branches ? »

La sculpture suggère une aspiration vers le haut « comme si le paradis existait au-dessus de nous ». Photo DR

L’identité libanaise

Pour son étude de la forme, Ziad Abillama s’est intéressé à l’ogive sur laquelle certains architectes s’étaient penchés pour déterminer, dans cette forme architecturale, un des fondements de l’identité libanaise.

« J’ai voulu cette colonne aérienne et légère, une forme de libération comme pour tromper notre violente réalité », dit-il. La colonne est réalisée en fer, mais sans aucun signe d’exaltation du matériau, de couleur blanche et neutre, elle trompe, selon l’artiste, la logique du matériau des sculpteurs des années 20. « Les formes sont intrusives, elles font écho aux arcades de l’espace d’Arthaus – c’est lorsque j’ai vu le site que j’ai décidé d’y placer la colonne –, je n’étais pas pressé de montrer un travail fait dans la douleur, sans urgence de dénoncer ou casser, mais de réaliser un objet qui ne glorifie pas l’agressivité, pour mieux m’en débarrasser. Ma sculpture veut se débarrasser de la douleur, de l’idée que le travail manuel sacralise une œuvre, elle suggère une aspiration vers le haut comme si le paradis existait au-dessus de nous. J’ai épousé la colonne de Brâncusi pour en faire un genre de trublion, un objet qui se détache complètement de son univers dont je veux me distinguer. »

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Les chaises ont été faites sur deux années. Elles cherchent à dénoncer le fonctionnalisme, la violence du fer et à nous rappeler l’aspect très germanique de la forge et du feu, qui sont « le cauchemar des Libanais depuis 30 ans, estime Abillama. En dénonçant la violence du fer, c’était ma façon de retourner le fer contre lui. Les chaises créent une ambiguïté, car on ne peut s’asseoir dessus, elles sont lourdes et difficiles à déplacer, il y a donc une sublimation du matériau et de l’agressivité du fer. La colonne est faite de châssis de chaises, elle est née par accident, non prévue, comme une chose qui n’avait pas sa place un peu comme le Liban d’aujourd’hui, mais l’objet doit se détacher de mes intentions, il appartient à tout le monde ».

Le projet de Ziad Abillama veut s’inscrire dans un effort de lecture du présent et cherche à sortir d’un discours au cœur duquel les corps humains sont déshumanisés et où chaque citoyen libanais est condamné à devenir touriste dans son propre pays.

« Nous, nous savons qui nous sommes », Ziad Abillama

Espace Arthaus Beirut, Gemmayzé

Jusqu’au 20 octobre 2021.


Dans le contexte actuel du Liban où le mot d’ordre « il nous faut partir » résonne comme une complainte généralisée, comme si la réalité devait être forcément écrite dans le langage de la misère, de la peur et de l’impuissance, Ziad Abillama prend conscience de cette dynamique qui traverse toutes les classes sociales et face à ce langage de souffrance nécessaire...

commentaires (1)

J'ai aimé cet article et les photos à cause de la beauté des objets et aussi par la lumière de l'espace d'exposition (très beau endroit il me semble cet Espace Arthouse Beirut). Aussi je ne connaissais pas Constantin Brancusi mais cette article m'a appris quelque chose .. Apparement cet artiste roumain et chrétien orthodox (mort en France) il est né en Roumanie en 1876 à une époque que Roumanie et Liban étaient encore ensemble dans l'empire Ottoman ...

Stes David

19 h 29, le 18 octobre 2021

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Commentaires (1)

  • J'ai aimé cet article et les photos à cause de la beauté des objets et aussi par la lumière de l'espace d'exposition (très beau endroit il me semble cet Espace Arthouse Beirut). Aussi je ne connaissais pas Constantin Brancusi mais cette article m'a appris quelque chose .. Apparement cet artiste roumain et chrétien orthodox (mort en France) il est né en Roumanie en 1876 à une époque que Roumanie et Liban étaient encore ensemble dans l'empire Ottoman ...

    Stes David

    19 h 29, le 18 octobre 2021

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