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Les fraternités singulières

Amicale visite officielle, ou plutôt condescendant tour du propriétaire ?


Le fait est que durant son bref séjour au Liban, le ministre iranien des AE n’a pas ménagé ses effets. À sa descente d’avion déjà, le protocolaire comité d’accueil qui l’attendait mercredi soir passait quasiment inaperçu, noyé qu’il était dans la foule d’apparatchiks venus saluer bruyamment l’envoyé de la vaillante République islamique. Le lendemain, Hossein Amir-Abdollahian se rendait tour à tour auprès du président de la République, du président de l’Assemblée, du Premier ministre et de son homologue libanais. Mais il est clair que par-delà les amabilités échangées avec les hauts dirigeants libanais, c’est durant son entretien avec le chef du Hezbollah qu’était définie, avec le plus de netteté, dans ses moindres tours et détours, la feuille de route iranienne en terre libanaise.


En fait d’amabilités, réitérées hier dans une conférence de presse qui clôturait sa visite, le ministre iranien a donné à voir un aperçu des mirifiques présents qu’était capable de transporter, puis déverser, son tapis volant. Vivres, médicaments, réhabilitation du port de Beyrouth, métro souterrain et, de manière moins futuriste, deux centrales électriques livrées clé en main en 18 mois : cette dernière perspective fait effectivement saliver, dans un pays où les forbans qui se sont succédé depuis des années à la tête du département de l’Énergie ont englouti des dizaines de milliers de dollars en pure perte, et où l’on nous promet le black-out total dans les tout prochains jours ! Dans un immédiat plus proche, les fournitures de mazout commandées en solo par Hassan Nasrallah se poursuivront imperturbablement, encore que Abdollahian, bon prince, préférerait que soit légalisée la situation, cela par respect d’une souveraineté libanaise tous les jours bafouée pourtant par une milice qu’a créée, armée et financée le même Iran !


Mais une aussi outrageuse démonstration d’humour noir, pourquoi Abdollahian s’en priverait-il, au fond ? Nul en effet des principaux dirigeants libanais ne s’est hasardé à lui faire reproche de cette monumentale atteinte à la souveraineté qu’était la triomphale irruption des caravanes de carburant persan ; et même si d’aventure l’un ou l’autre de ces messieurs s’y était risqué, il s’est bien gardé, en tout cas, de rendre public son très hypothétique acte de bravoure.


Plus grave encore, le ministre iranien, sans jamais se faire contredire, a paru enrôler d’autorité notre pays dans un front d’opposition active à un prétendu blocus américain du Liban. Ce faisant, il nous a généreusement décerné le label de pays frère, ami et partenaire. Or cet excès d’honneur appelle plus d’une mise au point, même si le Liban a toujours cultivé une tradition d’amitié avec les peuples les plus divers. Pour ce qui est de la fraternité, le problème ne se limite guère, on l’aura deviné, aux critères anthropologiques, ethnologiques ou linguistiques qui distinguent Persans et Arabes. Même avec ses partenaires de la Ligue arabe, le Liban a eu trop souvent à pâtir de débordantes, déstabilisantes, envahissantes entreprises mensongèrement menées sous le signe de la fraternité. La plus récente de celles-ci a prétendu faire des peuples libanais et syrien des jumeaux (non égaux, bien entendu), et même un seul peuple injustement parqué dans deux États.


De telles dérives pseudo-familiales, ça ne s’oublie évidemment pas. Et rien que d’évoquer des liens d’étroite parenté entre un régime théocratique et un pays pluraliste tel que le nôtre relève carrément de la langue de bois.


Issa GORAIEB

[email protected]


Amicale visite officielle, ou plutôt condescendant tour du propriétaire ? Le fait est que durant son bref séjour au Liban, le ministre iranien des AE n’a pas ménagé ses effets. À sa descente d’avion déjà, le protocolaire comité d’accueil qui l’attendait mercredi soir passait quasiment inaperçu, noyé qu’il était dans la foule d’apparatchiks venus saluer bruyamment...