Bernard Tapie est mort. Vive Bernard Tapie ! Il débute sa vie dans un « tiroir du bas », comme il aime le rappeler. Son parcours est atypique. Il devient, entre autres, député, ministre, chef d’entreprise, président de club de football, acteur, chanteur, sportif, détenu. Dans cette vie publique incroyablement active et riche, il alterne les gloires et les déboires, les sommets et les vallées. Tout au long de sa vie, il se bat avec acharnement sans jamais baisser les bras, même si son corps est prostré sur une chaise roulante. Il continue de lutter jusqu’au dernier souffle, même si sa voix peine à sortir de sa gorge. À l’annonce de sa mort, le président Emmanuel Macron a salué la « combativité à déplacer les montagnes » de Bernard Tapie. S’il y a un mot pour résumer succinctement le caractère de cet homme hors du commun, c’est bien « la résilience ».
Qu’est-ce que la résilience ? À l’origine, la résilience est un terme de physique qui définit la capacité d’un matériau à résister à l’impact d’une force en se déformant longuement et en absorbant l’énergie. Jean de La Fontaine a mis en poésie cette notion fondamentale de la mécanique des matériaux avec Le Chêne et le Roseau. Dans cette célèbre métaphore, le chêne affiche arrogamment sa puissance face au frêle roseau. Le roseau lui répond qu’il plie mais ne rompt pas. La fable relate alors ce qui se produit lorsque survient soudainement une terrible tempête :
« Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.
L’Arbre tient bon ; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts. »
La morale de l’histoire est la suivante : comme le roseau, nous devons plier face aux tempêtes, mais nous ne devons pas nous briser. Face à l’adversité, nous devons toujours avoir de l’ambition, de l’énergie et de l’enthousiasme. Dans cette optique, Bernard Tapie n’est pas un chêne fort et robuste. En revanche, c’est un roseau flexible et malléable. Il surmonte les dures épreuves et les traumatismes en mettant en place des mécanismes de défense internes comme la détermination, la rêverie, l’intellectualisation, l’abstraction, voire l’humour.
La résilience reflète donc cette capacité humaine de s’adapter aux situations extrêmes et de continuer à fonctionner normalement suite à un choc. Une personne résiliente ne se décourage pas, ne se laisse pas abattre. Elle refuse d’assumer le rôle de victime passive et pitoyable. Dans sa forme suprême, la résilience comporte une double caractéristique : (1) une capacité de rebondir ; (2) une capacité d’apprendre et de grandir suite à un choc négatif. Sous cet angle, le choc négatif est perçu comme un évènement bénéfique dans la mesure qu’il contribue à l’apprentissage et au perfectionnement du soi.
Toutes les personnes n’ont pas le même degré de résilience. Certains individus résistent mieux que d’autres aux aléas de l’existence. La résilience est aussi dynamique. Elle évolue avec l’âge du sujet et les étapes de sa vie. Par exemple, des personnes non résilientes à l’adolescence peuvent le devenir à l’âge adulte. Certains comptent sur leur propre volonté pour être résilients. D’autres préfèrent s’appuyer sur leurs proches ou s’en remettre au destin.
On a souvent tendance à répéter que le peuple libanais est résilient. Il y a du vrai dans cela. Durant la guerre civile, les Libanais font preuve d’une grande capacité d’adaptation. Ils affrontent la terreur et l’affliction au quotidien. Ils connaissent le silence sinistre qui précède la terreur. Ils reconnaissent, en une fraction de seconde, la différence entre une décharge de M16 et une rafale de Kalachnikov. Ils s’acclimatent aux abris de fortune, aux nuits d’angoisse, aux pénuries d’eau et aux coupures de courant.
De nos jours, le mot résilience irrite les Libanais car ils en ont marre de mener une vie de chien. Pour eux résilience est synonyme de honte, d’humiliation et de déshonneur. Cependant, il serait bon de souligner que la résilience ne veut pas dire accepter le statu quo. Elle ne signifie pas non plus être naïf ou inconscient, à l’instar de l’optimisme béat de Candide dans le conte philosophique de Voltaire. Bien au contraire. La résilience est la capacité de voir les choses clairement et lucidement, d’évaluer la situation en fonction de nos qualités et de nos possibilités (même si elles sont limitées et latentes), de persévérer en restant positif, et d’opérer – au moment opportun – un changement salvateur.
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