Critiques littéraires Essai

Inconscient individuel et historicité collective

Inconscient individuel et historicité collective

Norbert Elias D.R.

L'Inconscient ou l'oubli de l'histoire. Profondeurs, métamorphoses et révolutions de la vie affective d’Hervé Mazurel, La Découverte, 2021, 590 p.

Ce livre, très riche et important, annonce dès ses premières pages son ambition : contester un point fondamental de la psychanalyse et poser l’inconscient comme un invariant en dehors de l’histoire. En quelque sorte, Freud a fait l’erreur de prendre sa clientèle viennoise de la fin du XIXe siècle et des premières décennies du XXe siècle comme l’homme éternel. Il faut arriver à penser les relations de l’inconscient individuel et de l’historicité collective. Le problème cardinal se situe dans l’appréhension des rapports entre individu et société.


© Charlotte Krebs

L’auteur est un historien des sensibilités qui a déjà produit deux ouvrages remarqués. Il n’est pas un analyste, mais un praticien et un érudit des sciences sociales. Il procède ainsi à un parcours historique qui débute par la genèse de la psychanalyse. Très tôt attaquée et divisée en différentes écoles, elle a « canonisé » Freud et ses écrits, les retirant en quelque sorte de l’histoire, d’où les attaques continues contre eux jusqu’à aujourd’hui.

En fait, depuis les débuts du romantisme jusqu’aux psychologues contemporains du grand Viennois, il a été question d’inconscient. Son génie propre, sans doute, fut d’avoir su rassembler comme aucun autre ces idées encore émergentes et diffuses pour décrire l’inconscient dans ses dynamiques propres et encore largement méconnues.

La première application de la psychanalyse à l’histoire a été de nature biographique. Les résultats sont très décevants, étant de nature réductionniste et ignorant l’immense part de social dans chaque individu. Il en a été assez de même pour les historiens professionnels qui en sont restés à l’invariance historique des concepts freudiens.

En revanche, il y a eu rencontre sur la notion d’après-coup, c’est-à-dire la longue trace dans le temps d’un événement/trauma avec ses refoulements et ses retours du refoulé. Le temps des historiens et celui des psychanalystes tendent ainsi à converger.

Celui qui a montré combien les mœurs pouvaient changer dans l’histoire et par conséquent l’organisation psychique est Norbert Élias dans son célèbre processus de civilisation. Il insiste sur le passage de la contrainte sociale à l’autocontrainte. Il affirme ainsi que le déploiement de structures sociohistoriques porteuses de contraintes extérieures aux individus (dont celle de l’État central) produit des effets majeurs jusque dans le for intérieur des individus, par le biais justement de l’intériorisation de ces mêmes contraintes. C’est pourquoi l’évolution que l’on peut observer au niveau collectif (la sociogenèse) doit nécessairement être observée aussi au niveau individuel (la psychogenèse).

Il faut bien admettre l’indissociabilité du psychologique et du sociologique. On retrouve ainsi la notion d’habitus allant d’Aristote à Bourdieu.

L’enquête se poursuit par l’exploration des liens complexes entre l’anthropologie et la psychanalyse, c’est-à-dire la question des cultures et de l’universel. On trouve ici un exposé fouillé de la question du « culturalisme », de l’ethnopsychiatrie, des invariants des structuralistes.

On en arrive ainsi à considérer que les pulsions ont une histoire et sont dans l’histoire. Pour cela, il faut abandonner des pans entiers de la psychanalyse, entre autres le naturalisme caché du complexe d’Œdipe, le caractère biologisant de la théorie des pulsions, la vision fixiste des identités sexuelles ou encore la préférence accordée à la norme hétérosexuelle. De là l’extrême importance de savoir mieux repérer les transformations historiques des désirs, des fantasmes et des cartographies érotiques, de mieux saisir les troubles psychiques nés de la misère sexuelle et de l’excessif refoulement des pulsions, de mieux cerner aussi l’évolution parallèle de la construction sociale et culturelle du masculin et du féminin selon les lieux, les temps et les milieux, comme les mutations qui affectèrent les relations intimes entre personnes du même sexe, de sexe différent ou transgenres.

Autrement dit, il faut bien comprendre qu’un siècle après Freud on n’est plus dans le même monde et en tirer les conséquences. Là apparaît le second héros du livre après Norbert Élias, Michel Foucault, qui a historicisé l’idée même de sexualité. Le premier s’intéressait à la longue durée, le second aux ruptures plus ou moins franches. Il en est de même de la question de l’agressivité et du traumatisme comme le montre l’histoire contemporaine du syndrome post-traumatique.

L’évolution des nosologies psychiatriques témoigne du fait qu’il ne s’agit pas seulement de progrès de la science et de variations de discours mais aussi de changements d’époques. L’étude des maladies de l’esprit comme celles du corps passe par celles des milieux sociaux.

En conclusion : « Non, l’inconscient n’est pas éternel, invariable et monotone ; il se métamorphose silencieusement et mue imperceptiblement. Sa vie ressemble à celle d’un continent à la dérive. Et, d’un groupe à l’autre, la culture d’en sculpter ainsi les contours et processus, d’en peupler les figures et d’en distribuer les objets. Chaque fois différemment. En sorte qu’il faille à la fois apprendre à mieux rattacher, d’un côté, l’histoire singulière des individus sur l’inconscient historique des cultures dont ils émanent, et, de l’autre, l’historicité de ces mêmes cultures sur l’inconscient des individus. »

Outre la démonstration recherchée, l’auteur nous livre une vaste enquête dans le domaine des sciences sociales. C’est un livre dense dont on sort enrichi.



L'Inconscient ou l'oubli de l'histoire. Profondeurs, métamorphoses et révolutions de la vie affective d’Hervé Mazurel, La Découverte, 2021, 590 p.Ce livre, très riche et important, annonce dès ses premières pages son ambition : contester un point fondamental de la psychanalyse et poser l’inconscient comme un invariant en dehors de l’histoire. En quelque sorte, Freud a fait...

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