Entretiens

Elsa Fottorino ou comment écrire tout bas

Elsa Fottorino ou comment écrire tout bas

© Jean-Christophe Marmara

Philosophe de formation, Elsa Fottorino a publié en 2010 un premier roman très remarqué, Mes petites morts (Flammarion), suivi en 2012 par Une disparition (Rivages), puis en 2017 par Nous partirons (Mercure de France). Elle est également rédactrice en chef du magazine Pianiste, exclusivement consacré au piano et à la musique classique, et productrice d’émissions musicales à la radio. Son dernier roman, Parle tout bas (Mercure de France), reçoit en cette rentrée un très bel accueil et fait partie de la première sélection du Goncourt et du Femina. Roman d’un viol, il se caractérise néanmoins par une écriture discrète, élégante, allusive, tenant à distance les émotions qui affleurent ; en clair, Elsa Fottorino invente sa manière propre d’écrire « tout bas ». Sa narratrice a 19 ans quand elle est victime d’un viol dans une forêt. Plainte, enquête, dépositions, interrogatoires : faute d’indices probants ou de piste tangible, l’affaire est classée sans suite. Des années plus tard, à la faveur d’autres enquêtes, un suspect est identifié et la narratrice va être convoquée par la police judiciaire pour le reconnaître. Point de départ d’un récit trop longtemps différé, mais qui exigeait d’être mis en mots afin que la peur se taise enfin. Un récit sobre, juste et saisissant.

Vous avez mis douze ans à revenir sur cet événement profondément traumatique que vous avez vécu alors que vous aviez 19 ans. Qu’est-ce qui vous a décidé à en parler, à écrire là-dessus ?

Il y a eu en effet un événement déclencheur qui s’est produit en 2016. J’étais enceinte de mon premier enfant et j’ai reçu un appel de la préfecture de Nanterre pour un rendez-vous à la Police judiciaire, après un long silence de leur part. Durant les douze années de l’instruction, j’avais eu de nombreux contacts avec la PJ, convocations, interrogatoires ou autres, mais là, cela faisait longtemps que rien ne se passait plus. Je suis arrivée à ce rendez-vous avec une grande distance, j’avais emporté mon ordinateur et du travail parce qu’il y a souvent de longs moments d’attente. On m’a emmenée dans une pièce où se trouvaient plusieurs filles et une psychologue, puis dans une autre où il y avait une glace sans tain et c’est à ce moment que j’ai commencé à comprendre. Lorsque le rideau s’est soulevé, j’ai reconnu immédiatement mon violeur. J’étais évidemment troublée, je ne m’attendais plus à ce qu’on le retrouve. Cette histoire, je l’avais mise à distance, mais elle était toujours dans un coin de ma tête, comme une onde de choc dont les effets se propagent sans cesse et qui vous rappelle que la douleur est toujours là. Voir cet homme arrêté, c’était pour moi, enfin, la fin de l’histoire. J’ai recommencé à faire des rêves, les cauchemars sont revenus, j’ai décidé d’écrire et j’ai commencé à le faire en 2017.

Dans votre écriture, vous avez cherché un équilibre entre distance et émotion, ce qui donne à votre texte son ton si particulier.

L’enjeu de l’écriture de ce livre après une si longue attente, c’était en effet de trouver la bonne distance. Si on se tient trop loin des événements, le résultat est trop flou, sans consistance ; mais si on se tient trop près, on y met trop de détails, on s’y perd. Il me fallait absolument trouver l’équilibre entre émotion, justesse et vérité. La mise en récit de soi est forcément une fiction ; on a besoin de créer une cohérence, de trouver une logique là où il n’y en a pas forcément. Ce que je voulais, c’est transposer cette histoire dans la littérature. Je n’y arrivais pas, c’est pourquoi j’ai tant attendu. C’est même de là que vient mon désir d’écrire : j’avais fait une première tentative, mon premier livre raconte cette histoire, mais je ne l’ai jamais publiée. J’en étais déçue. Il me semblait illisible parce qu’il racontait de trop près. Le viol, c’est la négation de soi, de son humanité ; la littérature, c’est la quintessence de la civilisation et du langage. Quand on a été nié dans son humanité, il faut accepter qu’il n’y aura pas réparation, mais peut-être transformation.

Vous avez inscrit en exergue des mots de Beckett qui parlent de l’impossibilité de dire en même temps que de l’impérieuse nécessité de trouver les mots.

Oui, l’ouvrage de Beckett s’intitule L’Innommable et exprime bien ce paradoxe à travers le monologue intérieur d’un homme qui dit tout à la fois son impuissance, son impossibilité de vivre et la force impérieuse de son désir de vivre. Deux sentiments puissants, deux extrêmes entre lesquelles il y a un interstice. C’est de là que la littérature peut jaillir comme une solution à l’impossible équation. Il y a aussi cette question du non-sens, de l’absurde, très présente chez Beckett. L’inutilité d’une expérience, sa dimension absurde, son mystère, sont difficiles à accepter. Pourtant on a besoin d’accepter ce qui nous arrive, de construire une explication. On se dit que c’était son destin.

Vous insistez sur la distance qui vous a permis de traverser cette expérience puis de l’écrire ; néanmoins la douleur est là, même si vous en parlez beaucoup moins.

J’en parle peu en effet, et je ne parviens à en parler que lorsqu’elle se manifeste physiquement, à travers mon dos, mes vertèbres lombaires et jusqu’à la pointe du pied. Ce serait comme une douleur qu’on met derrière soi, qu’on ne veut pas voir en face. Ce viol, ce n’est pas le point nodal de ma vie, même si c’est bien un événement cataclysmique. Mais je n’ai jamais éprouvé de colère ni de douleur, du moins pas de façon consciente. Je n’ai pas eu les réactions attendues. On a tous une certaine représentation de ce qu’est une victime, le côté éploré, cassé. Or je ne veux surtout pas être enfermée dans le statut de victime, je ne veux pas de cette identité-là et mon roman en est la manifestation, celle de ma volonté de m’affranchir de cette identité. Ça n’aurait pas été une honte d’être éplorée, mais je ne l’étais pas. Il n’y a pas de façon type de réagir, il y a autant de réactions que de personnes, il faut utiliser le mot « victime » avec toutes les nuances qui conviennent, il faut lui apporter de la complexité.

On peut aussi penser que vous aviez le désir de protéger vos proches.

Oui, certainement. On ne veut pas faire de peine aux autres, mais il y a autre chose : on ne se sent pas autorisé à exprimer cette humiliation et cette culpabilité. Quand on est humilié, on rase les murs. Or j’ai énormément d’orgueil, je voulais prouver que j’étais et que je restais invincible. Je n’ai pas écrit un livre militant, je n’avais aucun message à transmettre et aucune volonté de dénoncer. Ce sujet-là qu’on range au rayon des faits divers, je voulais en faire de la littérature. C’est pourquoi j’ai évité le voyeurisme et la crudité ; c’est aussi pourquoi je n’ai pas écrit la scène centrale, celle du viol.

Le processus d’écriture a-t-il été compliqué, avec plusieurs versions successives ?

C’est le livre que j’ai écrit le plus facilement parce que j’ai attendu d’être en paix avec cette histoire pour l’écrire et la transformer. J’ai pu m’émanciper de ce que j’avais vécu, la fiction est devenue possible et j’ai pris beaucoup de liberté pendant l’écriture. Tout est vrai et tout est inventé.

Vous parlez de fiction à propos d’un événement vécu. Par quoi passe la fiction ici ? Par l’architecture du récit, le choix de ce qui est raconté ou tu ?

Oui, mais pas seulement. Elle passe aussi par l’invention de personnages, de dialogues, d’épisodes… J’aimerais à ce propos aborder la question de la mémoire traumatique. C’est un phénomène très troublant, voire fascinant. Des pans entiers de la mémoire tombent dans l’oubli et à l’inverse, on peut se réinventer une mémoire à partir d’un récit en partie fictif. Les interrogatoires m’obligeaient à me souvenir de choses que j’avais complètement oubliées ; on n’a pas envie d’entendre ni de visualiser certains détails parce que le plus souvent, on oublie le pire. La mémoire triche sans arrêt. J’avais peur aussi que l’écriture du livre ne réveille la honte et l’humiliation, choses dont il est très difficile de parler.

Vous évoquez « le pourrissement des familles » suite à la survenue d’événements de cette nature.

Fort heureusement, il s’agit là d’un élément fictif. Mais j’ai voulu évoquer l’extrême de ce que peuvent provoquer la honte, le silence et l’autocensure qui s’ensuivent. Le silence, les autres nous l’imposent parfois pour ne pas déranger notre pudeur. Car comment réagir quand on est un proche d’une « victime » ? Et comment se tenir face aux autres avec sa honte, quand on est cette victime ? Personne n’est exemplaire, chacun fait avec les moyens du bord, mais ces situations peuvent provoquer un pourrissement des relations. Et on se bat sans cesse pour reconquérir sa dignité. Quant à la culpabilité, elle m’a hantée longtemps et les questions tournaient en boucle dans ma tête, notamment celle-ci : comment aurais-je pu échapper à ça ? Pourquoi ne me suis-je pas enfuie ?

L’écriture m’a donné une immense liberté face à ce traumatisme. J’ai pu raconter ce que je voulais et trouver de la cohérence là où il n’y en avait pas. C’était un affranchissement incroyable par la grâce du langage. Il me permettait de retrouver mon humanité, de revenir vers la civilisation.

À la toute fin du livre, vous écrivez : « Le désespoir n’a jamais empêché personne d’être heureux. »

Cette phrase résume mon rapport à la vie. Elle dit qu’on n’est pas réductible à son expérience, qu’on a le droit de s’émerveiller. Elle résume les émotions complexes que j’ai ressenties depuis la survenue de ce traumatisme. Comment vivre avec un tel désespoir au fond de soi ? C’est possible, et c’est même possible d’être heureux.

Parle tout bas d’Elsa Fottorino, Mercure de France, 2021, 160 p.


Philosophe de formation, Elsa Fottorino a publié en 2010 un premier roman très remarqué, Mes petites morts (Flammarion), suivi en 2012 par Une disparition (Rivages), puis en 2017 par Nous partirons (Mercure de France). Elle est également rédactrice en chef du magazine Pianiste, exclusivement consacré au piano et à la musique classique, et productrice d’émissions musicales à la radio....

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