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Sur un air de fantasme

Ne serait-ce là que les effets de cette atmosphère d’enfermement, d’emprisonnement, qui s’est abattue sur notre petit pays alors même, suprême ironie, qu’il vomit charretée sur charretée de volontaires pour l’exode ? Las de ressasser nos mille et une infortunes, de trouver tous les matins inchangé le panorama de nos misères, de broyer du noir dans le noir de nos villes éteintes, c’est au-dehors que se portent avidement nos regards ; car entre-temps la Terre continue, vaille que vaille, de tourner.


Mais c’est souvent peine perdue. Car nous sommes rattrapés à tous les coups par ce fameux nombrilisme que l’on reproche souvent à notre bon peuple, invariablement prompt en effet à tout ramener à son cas, à le transposer dans son minuscule quadrilatère. Après les longues semaines qu’ont passées les automobilistes libanais à mendier quelques gouttes d’essence devant les stations-service prises d’assaut, les internautes ont ainsi été nombreux à se gausser de la même mésaventure assez incroyablement survenue aux automobilistes british. Pas charitable, mais l’humour aidant, ce n’était pas, au fond, trop méchant ; derrière tous ces trésors de gouaille déployés sur la Toile, n’y avait-il pas toutefois comme un irrépressible besoin de revanche sur notre coquin de sort ?


Comme on s’en doute, ce sont d’autres genres de fantasmes qu’ont copieusement alimentés, sur les réseaux locaux, les tribulations judiciaires de Nicolas Sarkozy, condamné à un an de prison ferme pour corruption et trafic d’influence. Ferme n’est cependant que façon de parler, puisque l’ancien président français, qui a d’ailleurs fait appel, ne se retrouvera probablement pas derrière les barreaux, le tribunal ayant décidé d’aménager sa peine en le confinant, par exemple, chez lui, avec un bracelet électronique à la cheville. Corruption, trafic d’influence : peccadilles toutefois que tout cela quand on pense aux boisseaux de chefs d’accusation infiniment plus infamants que mériteraient nombre de dirigeants libanais, si seulement pouvait se mouvoir librement la justice.


C’est de manière bien moins anecdotique que nous interpellait vigoureusement, jeudi soir, la grandiose inauguration, dans un ruissellement de lumières et une profusion de spectacles, de l’exposition universelle de Dubaï. La raison en est ce mélange diffus d’admiration et d’envie, de regret, d’amertume, voire d’aigreur que suscite invariablement en nous, à chacune de ses évocations, une aussi époustouflante success story que celle de cet eldorado surgi à grand tapage du désert. Connecter les esprits, créer le futur : sous l’ambitieux slogan de cette Expo 2020, tout n’est pas idyllique cependant. Emboîtant le pas à de nombreuses ONG, le Parlement européen appelait dernièrement, mais sans grand succès, au boycottage de cette manifestation ; il entendait ainsi protester contre la violation des droits humains, notamment la liberté d’expression, et les dures conditions dans lesquelles la main-d’œuvre étrangère est vouée à des travaux proprement pharaoniques et dont le résultat, d’ailleurs, n’est pas toujours du meilleur goût.


Non, on n’a certes pas là un modèle de démocratie ; mais sans doute sommes-nous mal placés pour nier en bloc les autres progrès et bienfaits apportés à la population. Ces Bédouins-là (ainsi disait stupidement des Saoudiens un éphémère ministre libanais des AE) ont, avec l’aide, il est vrai, du dieu pétrole, transformé leur sable en pépites d’or. C’est à l’âge de pierre, par contre, que des dirigeants indignes ont réussi à ramener un Liban qui fut immensément riche, lui, de sa diversité, de sa vitalité, de son esprit d’entreprise. À force de dépouiller l’État de ses ressources, ceux-là ont fini par faire de l’État lui-même un chapardeur, acculé à piocher dans la poche des citoyens pour subvenir à ses dépenses. Non contents de ruiner économiquement et financièrement le pays, ils ont vidé de sa substance ce qui était la seule démocratie (bien qu’approximative) du monde arabe. Et voilà maintenant que ces territoires mafieux, hier rivaux et même ennemis, font cause commune pour empêcher que soient démasqués les responsables d’un massacre humain et urbain aussi épouvantable que celui de l’an dernier dans le port de Beyrouth.


Bien davantage que de claustrophobie ordinaire, c’est d’étouffement criminel que souffre la justice libanaise.


Issa GORAIEB

[email protected]


Ne serait-ce là que les effets de cette atmosphère d’enfermement, d’emprisonnement, qui s’est abattue sur notre petit pays alors même, suprême ironie, qu’il vomit charretée sur charretée de volontaires pour l’exode ? Las de ressasser nos mille et une infortunes, de trouver tous les matins inchangé le panorama de nos misères, de broyer du noir dans le noir de nos villes...