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La Consolidation de la paix au Liban - Septembre 2021

Ne laisser personne pour compte, surtout pas les femmes et les filles

C’est un défi, en des circonstances aussi désastreuses que celles qui prennent actuellement le Liban en otage, de se résoudre à ne laisser personne pour compte. La crise de santé publique causée par la propagation du Covid-19, l’explosion tragique au port de Beyrouth, alliées à l’une des pires crises économiques et financières du monde de ces dernières 150 années, ont gravement affecté les Libanais. La discrimination qui découle de ces crises superposées est ressentie plus intensément par les groupes vulnérables et marginalisés. Toutefois, « ne laisser personne à l’arrière », spécialement les femmes et les filles, ne nécessite aucune « nouvelle » stratégie. Au lieu de cela, il suffirait de reprendre les revendications scandées par les femmes pendant le soulèvement du 17 octobre 2019, en vue d’une égalité des genres incluse et respectée dans tous les secteurs.

Cet article discutera des barrières structurelles qui empêchent l’accès des femmes et des filles à leurs droits, et exposera les efforts nécessaires en vue de concrétiser le concept de « ne laisser personne à l’arrière », sachant que d’autres articles dans ce numéro mettront l’accent sur la détresse des groupes marginalisés. Bien que ne laisser personne pour compte n’est possible que dans le cadre d’une approche multisectorielle, ce texte ne traitera que des questions de genre.

Les femmes au Liban ont revendiqué haut et fort leurs droits dès le début des années 1900. En 1950, les femmes ont lutté pour leur droit de vote, et ont milité spécifiquement pour que celles qui sont illettrées n’en soient pas privées. Les années de guerre n’étaient pas une exception : les femmes ont pris en charge leurs foyers, prenant soin des enfants et des personnes âgées, tout en réparant le fragile tissu social brisé par le conflit.

L’activisme des femmes a été indéfectible durant des décennies, culminant pendant le soulèvement du 17 octobre 2019, dans lequel elles ont joué un rôle central. Elles sont descendues dans la rue pour revendiquer des droits qui auraient dû leur être accordés depuis longtemps, tels que celui de transmettre leur nationalité à leurs enfants et mari étrangers, celui de remplacer les codes de statut personnel communautaires par un code civil, de profiter d’un quota politique en leur faveur, d’avoir accès à des services de santé reproductive et sexuelle, et d’obtenir l’abolition du système de parrainage (kafala) appliqué dans le cas des employées de maison étrangères. Leurs demandes étaient intersectorielles, et leurs revendications exigeantes.

Suite à l’explosion au port de Beyrouth, les femmes et les filles se sont montrées infatigables. Elles étaient les premières à répondre présent, se réunissant en nombre important et lançant plusieurs initiatives en vue du nettoyage, de la levée de fonds et du volontariat. Et quand le plan de réaction gouvernemental a échoué à intégrer le concept du genre dans les actions de secours, ignorant que les femmes, les filles et les groupes vulnérables en général ont été les plus affectés par le drame, les femmes et les associations féministes ont été les premières à se mobiliser, publiant une Charte des demandes sous l’égide d’ONU Femmes.

Malgré cette action militante cependant, les circonstances socio-économiques actuelles et le paysage politique entravent toujours la justice de genre. Souad Joseph, docteure en anthropologie de l'Université Columbia, note plus particulièrement que « le patriarcat persiste parce qu’il s’infiltre dans tous les aspects de la vie sociale et personnelle, que ce soit aux niveaux économique, politique, idéologique ou psychologique – et chaque composante de la société doit être étudiée suivant ses pratiques et croyances patriarcales » . Le patriarcat est profondément ancré dans la société libanaise, au désavantage des femmes et des filles, dont il fait de simples subordonnées de leurs homologues masculins.

La manifestation la plus évidente de cet état de fait est le système confessionnel régnant, étant donné que les lois religieuses gouvernent toutes les affaires de famille telles que le mariage, le divorce, la garde des enfants ou encore l’héritage. Ces statuts de code personnel ôtent aux femmes et aux filles toute possibilité de bénéficier d’un statut légal équitable, comparé aux hommes et aux garçons. Malgré l’action des organisations des droits des femmes en faveur d’une élévation de l’âge de garde et de l’adoption de la loi sur la violence domestique en 2014, les Libanaises n’ont toujours que des droits fragmentés. Sans compter que les droits des femmes varient d’une communauté à l’autre, certaines s’en tirant mieux que d’autres.

Les revendications du soulèvement du 17 octobre ont souligné l’importance de remplacer ces lois archaïques du statut personnel par un texte unifié et civil, qui inclurait une législation condamnant le mariage des mineurs et le viol conjugal, octroyant aux femmes le droit de demander le divorce, les protégeant contre la violence sexiste et assurant l’application d’une loi claire sur la garde des enfants, qui placerait leur bien-être en tête des priorités.

Outre les lois sur le statut personnel, les structures familiales et les institutions publiques contribuent à l’inégalité dont souffrent les femmes et les filles. Par exemple, les femmes n’ont pas accès aux différents secteurs professionnels, ce qui les relègue généralement à la sphère privée ou au secteur des services, où elles se retrouvent souvent sous-payées ou non-payées. Les femmes ont souvent recours au travail informel où elles subissent les discriminations et n’ont aucun droit. Le travail domestique en est un exemple éclatant : dans les stéréotypes, le travail domestique est considéré comme « un emploi de femmes », et n’est pas couvert par le code du travail. Cela affecte les femmes arabes de pauvre condition (spécifiquement syriennes, palestiniennes ou libanaises) et piège les femmes migrantes non-arabes qui se retrouvent soumises au système abusif de tutelle appelé kafala.

De plus, les femmes sont mises à l’écart des postes décisionnels et de la politique. Elles sont gravement sous-représentées dans les structures politiques libanaises, au sein desquelles sévissent la corruption et une dynamique de pouvoir sectaire. La présence des femmes au Parlement et au gouvernement est négligeable : bien que les femmes forment 50 % de la société libanaise, elles sont seulement six dans un Parlement de 128 députés, et également six dans le gouvernement sortant actuel formé de trente ministres, ce qui reflète les taux de participation et de représentation désastreux de la population féminine. A titre d’exemple, lorsqu’au début de la crise économique actuelle, une commission ministérielle a été formée dans l’objectif d’établir une liste des denrées devant être subventionnées par le gouvernement, les femmes n’étaient pas autour de la table. Par conséquent, les serviettes hygiéniques et autres produits d’hygiène étaient absents de cette liste, alors que les rasoirs pour homme y figuraient.

Toutefois, intégrer les femmes dans la politique n’est pas suffisant. Bien que le nombre de femmes au gouvernement soit actuellement le plus élevé dans l’histoire du Liban, celles-ci n’ont entrepris aucune action en faveur des intérêts de leurs congénères. Il serait préférable que les femmes et les hommes en politique militent pour l’égalité des genres et œuvrent en faveur des droits humains et de la justice sociale. Il est indispensable d’adopter au gouvernement une perspective féministe qui se traduise par des politiques, dans le sens d’une réforme des pratiques discriminatoires qui ont duré trop longtemps, et de l’application d’autres réformes répondant à des normes internationales d’égalité des genres.

En conclusion, la structure globale de l’État libanais est sans équivoque patriarcale, et de nature sectaire. Celui-ci dépossède les femmes et les autres groupes vulnérables de leurs droits. La voie vers la déconstruction des barrières qui mènent à la discrimination est trop longue. Toutefois, le Liban n’a pas besoin d’élaborer de nouvelles stratégies en vue de s’assurer que personne n’est laissé à l’abandon. Il pourrait simplement capitaliser sur celles qui existent en vue d’une application des stratégies des organisations pour les droits des femmes. Le pays devrait répondre favorablement aux revendications des femmes durant le soulèvement d’octobre 2019, et assurer une meilleure protection des droits liés au genre. Avec la crise économique invalidante qu’il traverse, le Liban devrait opter pour une stratégie de diminution de la pauvreté et un plan de protection sociale qui donne la priorité aux femmes, particulièrement les plus vulnérables.


C’est un défi, en des circonstances aussi désastreuses que celles qui prennent actuellement le Liban en otage, de se résoudre à ne laisser personne pour compte. La crise de santé publique causée par la propagation du Covid-19, l’explosion tragique au port de Beyrouth, alliées à l’une des pires crises économiques et financières du monde de ces dernières 150 années, ont gravement...

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