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Confiance, disent-ils...


Rarement ce mot de confiance aura autant paru de circonstance ; la raison première ne saurait en être toutefois le feu vert parlementaire octroyé lundi au nouveau gouvernement de Nagib Mikati.


Acquise d’office, annoncée, cette confiance-là n’était, en fait, qu’une simple et morne formalité. Depuis que l’exigence de consensus est venue vicier le fonctionnement de la démocratie libanaise, l’Assemblée nationale a renoncé à son rôle de censeur du gouvernement. Quelle dérive de l’exécutif pourrait-elle donc sanctionner encore, du moment que la composition de tout gouvernement n’est plus désormais qu’un reflet du camembert parlementaire et que la Chambre se retrouve, tout à la fois, juge et partie ?


De la séance de lundi, le public aura surtout retenu une série de pitoyables gags. Signe de la déglingue générale dans laquelle se débat le pays, les élus auront d’abord dû attendre, une heure durant, que soit ranimé un générateur électrique en panne sèche, afin que descende sur eux la lumière et que l’air climatisé vienne rafraîchir les esprits. Toujours prêts à se substituer à un État défaillant, les secouristes du Hezbollah étaient aussitôt sur place, proposant bruyamment leurs services à l’aide de deux générateurs mobiles et d’un camion-citerne chargé de bon fuel iranien. Selon la version officielle, le retour du courant a rendu superflu le recours à la charitable initiative.


Quant aux interventions télévisées des députés, elles auront donné lieu, une fois de plus, à un hallucinant concours oratoire de vertu et de rectitude politiques. On aura même vu le parti le plus notoirement impliqué dans le scandale de l’électricité réclamer à cor et à cri un audit comptable visant tous les ministères, à commencer par celui où il s’est tristement distingué. Il y en a qui ont vraiment toutes les audaces. Mais au fond, n’est-ce pas le Liban tout entier qui patauge dans l’absurde, puisque l’on attend des mêmes forces politiques responsables du désastre qu’elles procèdent aux réformes et extirpent la corruption ?


Tout cela pour dire que même si le gouvernement de Nagib Mikati a droit au classique délai de grâce, ce qu’il lui faut quêter sans délai, actes concrets à l’appui, c’est plutôt la confiance d’un peuple martyrisé et qui ne croit plus aux promesses. Reste aussi à s’assurer les bonnes grâces d’une communauté internationale désireuse de venir en aide au Liban. Mais patatras ! Voilà soudain qu’elle se retrouve elle-même, dans sa composante occidentale la mieux disposée envers notre pays, en proie à une monumentale crise de confiance.


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De ce grand schisme qui a éclaté la semaine dernière, la victime désignée est, à l’évidence, ce pays cher aux Libanais qu’est la France ; mais en sera-t-elle la seule ? C’est comme Monsieur Tout le Monde, par le canal des médias, que Paris a pris connaissance de la douche froide (à double jet !) qui venait de lui être administrée par ses alliés au sein de l’OTAN. Était brutalement résilié, comme on sait, un fabuleux contrat portant sur la livraison de sous-marins à l’Australie, lesquels seront remplacés par des engins américains à propulsion nucléaire. En même temps était proclamée une alliance stratégique groupant, autour des États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie ; baptisée Aukus, celle-ci est appelée à contrecarrer la présence croissante de la Chine dans l’Indo-Pacifique, immense espace maritime englobant de larges portions de ces deux océans ainsi que des mers qui les relient.


Rupture de confiance, duplicité, mépris, mensonge : les Français n’ont pas mâché leurs mots pour dénoncer ce coup dans le dos et sont même allés jusqu’à rappeler leurs ambassadeurs à Washington et Canberra. Mais il est douteux que l’intendance européenne suive, même si cette alliance à trois enclavée dans l’Alliance atlantique n’est pas sans rappeler aux membres de l’Union la désinvolture qu’affichait Donald Trump dans ses rapports avec le Vieux Continent. Les petits meurtres, ça se pratique bien entre amis…


Il est clair en tout cas que l’Amérique, fidèle à sa stratégie de l’endiguement (containment) pratiquée autrefois contre l’Union soviétique, l’Iran et l’Irak, s’emploie maintenant à conjurer un péril jaune devenu prioritaire, car revêtant un aspect aussi bien commercial que militaire. Le déploiement naval projeté n’est autre chose, dès lors, qu’un retour à la vieille diplomatie de la canonnière, en version nucléaire et high-tech cette fois.


Cette débordante, accaparante obsession chinoise, rien ne l’illustre mieux, et ne la rend plus préoccupante encore, que le processus de désengagement US observé au Moyen-Orient, dont le dernier épisode était la lamentable débandade d’Afghanistan. Dans plus d’un pays de la région, c’est bien la confiance, encore elle, qui est inévitablement mise à rude épreuve. Mais si on regardait un peu de l’autre côté de l’écran ?


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Les débâcles nationales sont rarement le seul fait de machinations étrangères, et c’est bien le cas de notre pays. Ses indignes dirigeants ne se sont pas contentés de voler et la République et le peuple. Ils ont eux-mêmes dévalorisé le Liban, l’ont coupé d’un environnement arabe au sein duquel il occupait une place particulière. Ils en ont fait un misérable cloaque plongé dans l’obscurité et livré à l’obscurantisme. Un simulacre d’État aux frontières béantes et ouvert à tous les trafics. Un mini-espace de non-droit où les membres pourtant rivaux de la mafia politique se liguent pour bloquer le cours de la justice, notamment dans une affaire aussi effroyable que l’explosion de 2020 au port de Beyrouth. Une jungle où la milice en vient même à menacer le persévérant, l’imperturbable, l’héroïque juge d’instruction chargé du dossier, sans que s’en émeuvent les autorités.


En un mot comme en mille, les dirigeants se seront acharnés à désacraliser un modèle libanais naguère qualifié de message à l’adresse de la planète. La confiance entre États, ne l’oublions pas, est censée être une route à deux voies, un mécanisme d’aller-retour, même si la bombe Aukus vient de montrer que ce n’est pas toujours le cas.


Quelle confiance, en vérité, peut encore inspirer aux puissances un tel Liban ?


Issa GORAIEB

[email protected]


Rarement ce mot de confiance aura autant paru de circonstance ; la raison première ne saurait en être toutefois le feu vert parlementaire octroyé lundi au nouveau gouvernement de Nagib Mikati. Acquise d’office, annoncée, cette confiance-là n’était, en fait, qu’une simple et morne formalité. Depuis que l’exigence de consensus est venue vicier le fonctionnement de la démocratie...