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Société - Témoignages

Entre angoisse et débrouille, les Libanais face à la fin annoncée des subventions sur l’essence

Tandis que certains laissent désormais leur voiture au garage et optent pour les transports en commun, ces derniers deviennent, pour les plus démunis, inaccessibles.

Entre angoisse et débrouille, les Libanais face à la fin annoncée des subventions sur l’essence

Des voitures garées devant une station-service, à Beyrouth, en attendant son hypothétique ouverture. Photo João Sousa

Pour certains, elle signifie la fin de toute mobilité, faute de moyens. Pour d’autres, la fin d’un système intenable qui ne satisfaisait personne et la possibilité d’entrer dans une nouvelle « normalité », aussi brutale soit-elle.

Depuis l’annonce la semaine dernière par Georges Brax, porte-parole des propriétaires de stations-service, d’une levée « d’ici à quelques jours » des subventions sur le carburant, celle-ci occupe l’esprit de tous les Libanais. « Nous nous dirigeons vers un bidon de 20 litres tarifé entre 300 000 et 350 000 livres libanaises », avait précisé M. Brax le 7 septembre, tandis que le bidon se vendait alors autour de 130 000 livres. Il y a deux ans, au début de la crise, les 20 litres oscillaient autour de 30 000 livres.

« Quand les subventions sur l’essence seront levées, c’en sera fini pour nous », lâche Sawsan, 45 ans, dans la file qui s’étire devant une station-service sur la route de l’aéroport de Beyrouth. À vue de nez, un kilomètre sépare encore son véhicule de la pompe. « Je suis là depuis 8h et il est déjà 15h. Je sais que je ne vais pas obtenir d’essence aujourd’hui, mais je veux avancer autant que possible pour avoir une chance demain », explique-t-elle, presque blasée. Face à la pénurie de carburant qui sévit depuis des mois et à l’explosion des prix, Sawsan utilise de moins en moins sa voiture. C’est pour cette raison que cette année, elle a inscrit ses enfants dans une nouvelle école plus proche de chez elle.

Un peu plus loin dans la file, Ahmad pousse sa voiture en panne d’essence. « Quand les subventions seront levées, je vais la vendre cette voiture », lâche ce Palestinien de 27 ans. Et pourtant, elle lui est indispensable pour trouver et transporter le métal qu’il revend.

L’annonce de M. Brax était attendue, étant donné l’épuisement des réserves en devises de la banque centrale, par laquelle passe le processus de subvention. Mais depuis, un flou total règne. Si aucune date pour la levée effective des subventions n’a été fixée, une hausse de 38 % des prix à la pompe a été annoncée hier, tandis que la grande majorité des stations restait fermée. « Aujourd’hui déjà, les gens peinent à suivre la hausse des prix, alors comment feront-ils plus tard ? » lance Mohammad, un chauffeur de van qui doit relier le quartier beyrouthin de Cola à Iqlim el-Kharroub. Aujourd’hui, il facture le trajet 10 000 livres, contre 3 000 livres avant la crise. « Je ne peux pas continuer ainsi, je perds de l’argent en travaillant », affirme-t-il.

Depuis plusieurs mois, les subventions sur les carburants sont, de facto, levées progressivement. Ce qui entraîne une hausse des prix. À cette inflation s’ajoute la pénurie, pure et simple, d’essence. Ce sont justement les difficultés à faire le plein qui ont poussé Jihad, assis au fond du van, à commencer à avoir recours au réseau, précaire, de transports en commun.

Ce prof de français de 61 ans, qui touche deux millions de livres par mois (soit 125$ au taux de 16 000 livres pour un dollar), se rend dans l’Iqlim el-Kharroub justement, à Bourjein qui se trouve à une trentaine de kilomètres de la capitale. Avant la crise, il s’y rendait en voiture deux fois par semaine. « Quand le bidon passera à 300 000 livres, j’irai à Bourjein une fois par mois en transports en commun », dit-il d’une voix lasse, avant d’ajouter : « C’est la seule bulle d’oxygène qu’il me reste. »

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La voiture, Ahmad la laisse au garage depuis un moment déjà. Dans la rue principale de Mar Élias, où tous les magasins sont plongés dans l’obscurité, rationnement drastique d’Électricité du Liban et des générateurs privés oblige, Ahmad confie qu’il va devoir choisir entre son master en éducation sportive et son travail de professeur de sport. Chaque jour, il va de Mar Élias, où il réside, à Hamra, où se trouve l’établissement dans lequel il travaille, puis à Achrafieh, où se trouve son université. « Je gagne 1 500 000 livres (moins de 95$) par mois. Quatre-vingt pour cent de mon salaire part dans les transports en commun », souffle-t-il.

« La mort est plus digne »

Dans un pays où, selon le dernier rapport de l’Escwa publié début septembre, près de 74 % des résidents vivent désormais sous le seuil de pauvreté, nombreux sont ceux pour qui même les transports en commun vont devenir un luxe. « Depuis la levée partielle des subventions, c’est déjà difficile. Alors quand elles sauteront totalement, je ne sais pas comment je vais faire », déplore Anwar, un ouvrier de 64 ans au chômage. Son fils, qui gagne trois millions de livres par mois, l’aide quand il peut, dit-il avant d’ajouter : « La mort est plus digne. » Anwar attend sa petite fille à la sortie d’une école d’Achrafieh. « Je ne peux pas me payer un service tous les jours, donc je vais marcher vingt minutes avec une petite dans les bras alors que je suis blessé », dit-il en montrant son genou enveloppé d’un bandage. À l’évocation de la carte d’approvisionnement, censée apporter un soutien financier aux plus précaires, notamment en réponse à la levée des subventions, Anwar pouffe. Il en est certain, l’attribution de cette carte se fera sur une base clientéliste.

L'éditorial de Issa GORAIEB

Huiles lourdes

Le 8 septembre, au lendemain de l’annonce de Georges Brax, les ministres d’alors de l’Économie et du Commerce, Raoul Nehmé, et des Affaires sociales, Ramzi Moucharrafiyé, avaient annoncé, après des mois de tergiversations, le lancement de la distribution de cette carte qui devrait permettre à environ 500 000 familles de recevoir, dès octobre, un montant moyen de 93 dollars ou son équivalent en livre au taux du marché.

« Il faut oublier cette carte, parce que la classe politique ne veut pas nous aider », s’emporte Leila, 64 ans, assise dans un coin de sa supérette à Ouzaï. La perspective d’une levée totale des subventions arrache un long soupir à cette femme au cœur fragile. « Mon fils et mon mari vont travailler en voiture. Chaque jour. Or nous avons déjà du mal à couvrir les frais d’alimentation… » souffle-t-elle. Pour tenir, Leila a vendu presque tout son or. « Il m’en reste un peu avec al-Qard al-Hassan (organisation de microcrédits affiliée au Hezbollah). Nous n’avons quasiment plus rien », dit-elle en fondant en larmes.

Au Akkar, la région la plus pauvre du pays, la crise de carburant prend une autre ampleur encore. Cette région a été endeuillée par l’explosion, dans la nuit du 14 au 15 août, d’une citerne d’essence dans le village de Tleil, faisant plus de 30 morts. Dans cette région où la plupart des stations-service sont fermées, des dizaines de personnes s’étaient attroupées au milieu de la nuit autour de cette citerne, sur laquelle l’armée avait mis la main quelques heures plus tôt dans le cadre d’une opération contre la contrebande.

« J’ai très peur, ici ce n’est pas comme Beyrouth, nous sommes coupés du monde. La pharmacie la plus proche se trouve à 25 kilomètres de chez moi », explique Ahmad qui réside au fin fond du Akkar. Son fils, Chaoukat, passe douze heures par jour sous dialyse péritonéale à la maison. La hausse des prix à venir, après la pénurie d’essence, est vécue par cet homme comme un énième obstacle qui va rendre un peu plus compliqué encore d’assurer les soins de son fils de 8 ans. Au moins une fois par mois, Ahmad doit emmener Chaoukat à l’hôpital de la Quarantaine à Beyrouth, avant de sillonner le pays pour trouver les médicaments de son fils. Pas question dès lors que le réservoir soit vide. « Ça va me détruire cette levée de subvention, mais même si le bidon est à un million de livres, je vais l’acheter pour mon fils », dit-il. Pour tenir financièrement, Ahmad, qui travaille dans l’aluminium mais a de moins en moins de clients, compte sur l’aide de ses frères et sœurs et s’endette aussi parfois. Aujourd’hui, il envisage de ne plus payer la scolarité de ses filles de 12 et 10 ans.

Les tuk-tuk, un moyen de transport alternatif dans la Békaa. Photo João Sousa

Moyens de transport alternatifs

Dans la Békaa, les tuk-tuk ont envahi les rues comme moyen de transport alternatif. À Tripoli, c’est la bicyclette. « La ville est comme éteinte, il y a de moins en moins de voitures et même de mobylettes dans les rues », raconte Moustapha, un avocat du quartier Abou Samra. Aujourd’hui, il angoisse au sujet du bus de ramassage scolaire pour son fils. « L’école nous a dit que l’autocar était à 300 000 livres par mois, mais ça c’est le tarif correspondant à une levée partielle » des subventions, dit-il. Des frais de transport qui s’ajoutent au coût des fournitures et aux frais de scolarité. « On vit avec un couteau sous la gorge, je ne pourrai plus tenir longtemps. »

À l’autre bout du pays, à Saïda, ont fleuri de nouvelles affiches sur les vitrines de certains commerces. « Les employés démissionnent parce qu’ils ne peuvent plus payer le transport », peut-on lire. « Je pense quitter mon job et en chercher un près de chez moi. (Les responsables) ont tué toute ambition en nous », martèle Hussein, un fonctionnaire qui vit à Tyr et travaille à Saïda. L’aller-retour lui coûte 40 000 livres par jour. L’hyperinflation qui touche tant de secteurs a également contraint Hussein à mettre un frein à l’organisation de son mariage.

La hausse des prix du carburant entraîne une cascade de privations. « On mangeait moins bien, maintenant on mange moins », s’énerve Mohammad, 35 ans, dans l’Iqlim el-Kharroub. Cet enseignant a acheté une mobylette avec ses économies. « Mais avec la rentrée, je ne peux pas transporter ma femme et mon fils dessus. » Sa voiture reste désormais la plupart du temps au garage. Et la famille, souvent, marche, du moins pour les trajets relativement courts.

Un creusement des inégalités

Si elle plonge certains dans des abysses d’angoisse, pour ceux payés en devise, la levée totale des subventions a des avantages. Elle ne pèsera pas lourdement sur leur budget et aura le mérite de sortir des pénuries. « Mieux vaut en finir avec ces subventions, que le marché reprenne ses droits », dit Samer, 43 ans. « Au moins, il n’y aura plus de queue aux stations », dit Tarek, 54 ans, chef d’une entreprise dans le secteur de la pub, en attendant sa fille à la sortie de l’International College de Beyrouth.

Même dans les couches moins favorisées de la population, la perspective de ne plus avoir à subir les files d’attente de l’humiliation, comme elles ont été baptisées, devant les stations-service semble presque faire passer la pilule d’une explosion des prix. « Je ne veux plus avoir à attendre quatre heures devant une station sans pouvoir faire le plein », s’insurge Karim, un livreur. « Aujourd’hui, nous sommes contraints de nous approvisionner sur le marché noir à des prix supérieurs à ceux qui devraient être affichés après la levée totale des subventions, renchérit son collègue Brahim. Qu’ils les lèvent ces subventions, que l’on sorte enfin de cette phase infernale. »


Pour certains, elle signifie la fin de toute mobilité, faute de moyens. Pour d’autres, la fin d’un système intenable qui ne satisfaisait personne et la possibilité d’entrer dans une nouvelle « normalité », aussi brutale soit-elle.Depuis l’annonce la semaine dernière par Georges Brax, porte-parole des propriétaires de stations-service, d’une levée « d’ici à...

commentaires (2)

Comme par hasard, je tombe à l’instant sur ce papier du Monde: https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/09/19/a-paris-aux-heures-de-pointe-les-velos-sont-plus-nombreux-que-les-voitures-sur-certains-axes_6095203_4355770.html

Marionet

10 h 37, le 19 septembre 2021

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Commentaires (2)

  • Comme par hasard, je tombe à l’instant sur ce papier du Monde: https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/09/19/a-paris-aux-heures-de-pointe-les-velos-sont-plus-nombreux-que-les-voitures-sur-certains-axes_6095203_4355770.html

    Marionet

    10 h 37, le 19 septembre 2021

  • Malgré cette crise épouvantable, personne ne se déplace à vélo. C’est pourtant une bonne solution pour des distances relativement courtes, à Beyrouth par exemple. En Belgique, aux Pays-Bas, en France et ailleurs, les cyclistes sont très nombreux à aller tous les jours à la fac ou au boulot en deux roues. Allez les ONG;: distribuez des vélos, lancez des appels aux dons.

    Marionet

    09 h 07, le 19 septembre 2021

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