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Société - Crise

Face aux pénuries de médicaments, la galère des malades du cancer

Les sociétés d’oncologie se sont réunies pour dresser une liste unifiée des médicaments dans l’espoir de pouvoir se les procurer auprès d’organismes internationaux. Les importateurs ont, de leur côté, commencé à obtenir la permission de la Banque du Liban pour passer les commandes.

Face aux pénuries de médicaments, la galère des malades du cancer

En raison de la crise financière et de la pénurie des médicaments qui s’ensuit, les patients présentant un cancer ont du mal à recevoir leur traitement. Photo d’illustration Bigstock

Albert* avait 43 ans lorsqu’il a été diagnostiqué avec une tumeur au cerveau. La nouvelle était tombée comme un couperet, mais son attachement à la vie et le soutien de sa famille l’ont aidé à surmonter cette épreuve difficile. Douze ans plus tard, Albert est toujours sous traitement. « Il doit prendre à vie deux médicaments, l’un sous forme de comprimés et l’autre par injection », confie son épouse Alice*. À l’instar de la majorité de la population, elle a du mal à les trouver sur le marché libanais. En cause : la forte pénurie des médicaments – comme de plusieurs autres produits essentiels – en raison de la crise financière qui sévit dans le pays.

« L’un des traitements me coûte un peu plus de deux millions de livres par mois et l’autre près de 150 000 livres, explique-t-elle. Pour ce mois-ci, je me suis endettée pour pouvoir les lui acheter en Turquie. Je ne sais pas comment faire pour le mois prochain. »

Alice raconte qu’en plus, son mari prend des médicaments pour l’épilepsie, le cholestérol et l’hypertension, qu’elle trouve aussi difficilement. « Mais pour moi, ce sont ceux contre le cancer qui sont les plus importants. Comme il a une couverture médicale, nous ne pouvons pas les prendre du ministère de la Santé », affirme-t-elle, avant d’ajouter : « Je me sens impuissante. »

Depuis quelques semaines, la pénurie des médicaments oncologiques fait couler beaucoup d’encre. Les conférences de presse et sit-in insistant sur la nécessité d’assurer les traitements aux patients se multiplient et les voix appelant à ne pas laisser ces patients mourir faute de traitements s’élèvent. Dans certains hôpitaux, on demande même aux patients de se procurer par leurs propres moyens le médicament nécessaire à leur traitement. Ce qui implique un stress supplémentaire imposé aux malades. C’est le cas de Samia*, la trentaine. « À chaque fois, c’est la galère. J’essaie de trouver mon traitement à l’étranger puis de le faire parvenir au Liban. Mais ce n’est pas toujours évident », dit-elle.

Sami Rizk, directeur du Centre médical de l’Université libano-américaine (LAU)-hôpital Rizk, regrette que « les patients rentrent chez eux sans traitement ». « C’est terrible, se désole-t-il. Selon les cancers, on arrive à mélanger des molécules différentes. Quand on n’a pas les traitements, nous demandons aux patients soit de les trouver eux-mêmes à l’étranger, soit d’aller se faire soigner à l’étranger– encore faut-il avoir les moyens de le faire –, ou encore de nous recontacter. J’espère que le nouveau ministre de la Santé Firas Abiad, qui est du milieu, réussira à améliorer les choses et à assurer les médicaments et les équipements médicaux urgents. » Firas Abiad, directeur de l’hôpital gouvernemental Rafic Hariri de Beyrouth, fait partie du cabinet formé vendredi dernier par Nagib Mikati, treize mois après la démission de Hassane Diab.

Situation gérable

Nizar Bitar, président de la Société libanaise d’oncologie médicale, se veut, lui, rassurant. « Nous arrivons toujours à traiter les patients, bien que nous manquions de beaucoup de médicaments. La pénurie n’est pas totale », affirme-t-il à L’Orient-Le Jour. Près de 80 molécules sont utilisées pour le traitement du cancer au Liban. « Dans le cadre d’un protocole, nous associons trois à quatre molécules. Souvent, nous manquons d’une ou de deux, mais nous nous débrouillons pour donner le traitement », explique-t-il.

Le Dr Bitar précise que les spécialistes répartissent les cancers en trois catégories : ceux qui sont guérissables; ceux qui répondent à des traitements adjuvants ou néoadjuvants (traitement qui permet de réduire la taille d’une tumeur avant d’effectuer la chirurgie, NDLR), permettant d’améliorer la survie moyenne et dans certains cas aboutissant à une guérison ; et les cancers non guérissables, mais dont le traitement palliatif permet d’améliorer la qualité de vie du patient.

« En temps de crise, la priorité est d’assurer le traitement aux personnes présentant une tumeur guérissable », insiste le Dr Bitar, soulignant que le taux de guérison dépasse les 60 % à 70 % tous cancers confondus. « Il est dommage que certains de ces médicaments soient en rupture de stock, parce que nous ratons une chance de guérison, regrette-t-il. Il n’en reste pas moins que la situation est toujours gérable. »

Prise en charge déficiente

Pour ne pas priver leurs patients de traitement, les médecins œuvrent tous azimuts pour le leur assurer. « C’est pénible, mais jusque-là, nous nous débrouillons dans la mesure du possible », insiste le Dr Bitar. Il note que les molécules chères, comme l’immunothérapie, sont introuvables sur le marché. « Mais cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas traiter le patient, insiste-t-il. Nous revenons aux protocoles qui étaient en vigueur avant que ces molécules ne soient adoptées. Par ailleurs, l’immunothérapie est surtout utilisée pour les traitements adjuvants et néoadjuvants, et elle est administrée sur une durée minimale de deux ans. Sans oublier qu’elle est onéreuse. Donc nous perdons à entamer une immunothérapie dans les conditions actuelles au Liban, d’autant qu’elle pourrait être interrompue dans quelques mois. »

Pour le Dr Bitar, ce qui est encore plus grave, c’est de savoir si les hôpitaux sont capables d’acquérir ces produits onéreux et, au vu de la crise, d’attendre d’être remboursés. « De leur côté, les patients ne peuvent pas non plus débourser des milliers de dollars par mois pour acquérir ces produits, fait-il remarquer. C’est au système de santé de les assurer. Avec le mécanisme économique en vigueur, cela est difficile. » Et d’insister : « Il existe un manque dans toute la chaîne de prise en charge du patient depuis le diagnostic. Avec la pénurie observée dans tous les secteurs de la santé, nous ne sommes pas sûrs de pouvoir faire tous les tests nécessaires pour diagnostiquer un cancer. Il n’en reste pas moins que nous essayons de résoudre ces problèmes et d’assurer les traitements aux patients. »

Traitement en groupe

Le problème est tout aussi pesant en oncologie pédiatrique. Peter Noun, oncologue pédiatre et fondateur de l’ONG Kids First qui prend en charge les enfants présentant un cancer dans plusieurs hôpitaux, affirme à L’OLJ que « grâce aux efforts personnels des médecins conjugués à ceux déployés par l’ONG et les parents, nous arrivons, mais avec une grande difficulté, à soigner les patients ». « Jusqu’à présent, aucun enfant n’a été privé de son traitement, se réjouit-il. Mais la situation est très pénible. Nous sommes tous au bout du rouleau. » Dans les hôpitaux où il exerce, explique-t-il, « nous essayons de réunir les patients qui suivent un même protocole pour leur administrer le traitement en groupe, afin de faire profiter le plus grand nombre d’enfants d’une même unité du produit ». « De nombreux parents essaient par ailleurs d’acheter les traitements de leurs enfants en Turquie ou en Égypte, poursuit le Dr Noun. Ce qui pose un problème, parce que nous ignorons dans quelles conditions ils ont été transportés. Néanmoins, nous prenons le risque de les utiliser pour ne pas interrompre le traitement. » Mais, dit-il encore, « nous ne pouvons pas continuer à fonctionner de la sorte longtemps. Cette situation draine toute notre énergie. C’est d’autant plus frustrant que le cancer des enfants est guérissable dans plus de 80 % des cas. »

Pour remédier au problème, poursuit le Dr Noun, « les sociétés libanaises d’oncologie se sont réunies pour dresser une liste unifiée des médicaments dont nous avons besoin, dans l’espoir de pouvoir les acquérir par le biais des associations internationales, de l’Unicef, de l’Organisation mondiale de la santé et de la Banque mondiale ».

Un début de solution

Et le problème commence, doucement, à être résolu. Karim Jebara, président du syndicat des importateurs de médicaments, assure ainsi à L’OLJ que récemment, « la banque centrale a commencé à accorder des approbations préalables, qui sont une permission d’importer un produit précis pour une quantité précise et sans lesquelles nous ne pouvons pas passer les commandes ». « Cela ne veut pas dire que toutes les molécules seront disponibles dès le premier jour, parce que tous les importateurs n’ont pas encore reçu ces approbations préalables pour leurs produits anticancéreux. Personnellement, je n’ai pas encore obtenu cette permission d’importer les médicaments que les patients achètent en pharmacie. Donc, progressivement, les différentes molécules seront disponibles dans les hôpitaux et en pharmacie au cours des prochains jours et semaines. »

*Les prénoms ont été changés à la demande des personnes interviewées.


Albert* avait 43 ans lorsqu’il a été diagnostiqué avec une tumeur au cerveau. La nouvelle était tombée comme un couperet, mais son attachement à la vie et le soutien de sa famille l’ont aidé à surmonter cette épreuve difficile. Douze ans plus tard, Albert est toujours sous traitement. « Il doit prendre à vie deux médicaments, l’un sous forme de comprimés et l’autre par...

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