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Tenez, mon brave !

Sous un mauvais gouvernement, la pauvreté est une honte, soutenait Confucius. Sous un bon gouvernement, ajoutait-il, la richesse aussi est une honte. On veut croire que l’immense sage chinois ne songeait là qu’aux biens mal acquis par les puissants, aux dépens du peuple. S’il vivait de nos jours, peut-être d’ailleurs Confucius peaufinerait-il sa lapidaire sentence, au vu de ce cas absolument hors normes qu’est celui du Liban.


Mercantilisme atavique oblige : jamais sur notre sol la légitime quête de prospérité n’a été, en soi, motif de honte pour la population. Aux côtés d’un féodalisme terrien bien ancré il est vrai, l’histoire du Liban regorge en effet de spectaculaires success-stories, d’extraordinaires entreprises et réalisations génératrices d’emplois et suscitant l’admiration bien au-delà de nos frontières. De ces richesses-là les Libanais n’ont pas à rougir, bien au contraire. Ce sont en revanche leurs actuels dirigeants qui leur font honte.


Le Liban n’est certes pas le premier pays, ni probablement le dernier, à être mis en coupe réglée par ceux-là mêmes qui en avaient la charge. Ses habitants ne sont guère les seuls à avoir été dépossédés, au-delà de toute imagination, par des responsables indignes. Mais rarement peuple dévalisé d’aussi éhontée manière aura, de surcroît, essuyé autant d’humiliations de la part de ses détrousseurs. Entre autres scandales, ce total mépris de la condition humaine s’est traduit, ces derniers temps, par les interminables attentes imposées aux automobilistes devant les stations d’essence, ou encore aux citoyens à la porte des boulangeries.


Plus avilissante encore peut s’avérer la mal gérance quand elle prétend se parer de préoccupations humanitaires. Quand le cartel mafieux qui a naufragé le pays, qui a réduit à la pauvreté 75 % de la population, a l’outrecuidance de se poser bruyamment en État providence : quand votre voleur vous consent une aumône, précisément prélevée sur ce qu’il vous a volé. Tel est bien le cas, avec ce projet de carte électronique d’approvisionnement destiné à secourir les familles libanaises dans le besoin.


Bienvenu est certes le concept, et c’est le moins que l’on doive au peuple victime de l’incroyable dépréciation de la monnaie nationale. Et c’est tant mieux si ce projet est le prélude à une levée des subventions étatiques. Car non contente de faire profiter indistinctement riches et pauvres de ses ruineuses largesses, la politique de soutien a favorisé l’éclosion des économies parallèles, de la fraude, des accaparements, des pénuries et de la contrebande. Mais comme le déplorent les experts, et du fait de cette maudite tradition d’improvisation et d’inavouables intérêts infectant toute action gouvernementale, le bel emballage dissimule mal les trous dont est criblé le produit. Faute de recensement sérieux et de contrôle fiable, sans oublier la sulfureuse réputation du pouvoir en place, la voie est largement ouverte aux resquilleurs, passe-droits et autres recrues du clientélisme pratiqué à grande échelle par les chefs politiques locaux. Significative est la féroce empoignade portant soudain sur l’attribution du ministère des Affaires sociales : valeur sûre, valeur en hausse rapide...


Quelques chiffres pour finir. Plus d’un demi-million de familles nécessiteuses sont censées être dotées de la carte d’approvisionnement. Nulle âme charitable, pourtant, n’a jamais fait mention de la masse de nouveaux pauvres : honnête, active petite bourgeoisie qui fit le gros de la société libanaise, aujourd’hui poussée au seuil de la pauvreté.


En voilà qui préféreront crever de faim, plutôt que de postuler pour la choquante aumône.

Issa GORAIEB

[email protected]


Sous un mauvais gouvernement, la pauvreté est une honte, soutenait Confucius. Sous un bon gouvernement, ajoutait-il, la richesse aussi est une honte. On veut croire que l’immense sage chinois ne songeait là qu’aux biens mal acquis par les puissants, aux dépens du peuple. S’il vivait de nos jours, peut-être d’ailleurs Confucius peaufinerait-il sa lapidaire sentence, au vu de ce cas...