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Société - Double explosion au port

Quel va être le sort de l’enquête que tente de saboter la caste au pouvoir ?

Deux possibilités se présenteraient au juge Tarek Bitar : soit il se démettrait ou serait démis de ses fonctions, soit il publierait un acte d’accusation malgré tous les défis, estiment plusieurs observateurs interrogés par « L’Orient-Le Jour ».

Quel va être le sort de l’enquête que tente de saboter la caste au pouvoir ?

Le port de Beyrouth, après la double explosion du 4 août. Photo d’archives AFP

Ce n’est plus simplement un parcours semé d’embûches dans lequel est engagé le juge d’instruction près la Cour de justice Tarek Bitar, pour lever le voile sur les circonstances et les responsables de la double explosion au port de Beyrouth, mais bel et bien une multitude d’impasses qui semblent tristement infranchissables. En riposte à chaque démarche de M. Bitar visant à interroger un haut responsable, les composantes politiques, religieuses et judiciaires se dressent en effet comme un seul homme pour empêcher la poursuite du processus de l’enquête, brandissant des arguments basés sur des textes constitutionnels et juridiques qu’elles interprètent à leur manière, de façon à invoquer une prétendue incompétence du juge d’instruction. Face à ce torpillage orchestré, Tarek Bitar a-t-il encore la possibilité de parvenir à des résultats tangibles dans cette enquête lancée par son prédécesseur Fadi Sawan il y a plus d’un an et dont il a lui-même la charge depuis février dernier ? Ou au contraire les manœuvres et combines récurrentes de la classe au pouvoir finiront-elles par le mettre à court de moyens juridiques efficaces ? Interrogés par L’Orient-Le Jour, plusieurs observateurs évoquent deux cas de figure : soit une démission du juge ou encore sa mise à l’écart à l’instar de celle de M. Sawan, soit l’émission malgré tout d’un acte d’accusation élucidant les circonstances du cataclysme et identifiant ses auteurs. La dernière tentative de M. Bitar visant à auditionner un responsable dans le cadre du dossier date de jeudi, jour où le chef du gouvernement sortant Hassane Diab n’avait pas répondu à sa convocation. Le juge d’instruction a alors émis un mandat d’amener à son encontre, fixant sa prochaine audience au 20 septembre. Cette mesure lui a valu des attaques de toutes parts : les ex-Premiers ministres Fouad Siniora, Saad Hariri, Tammam Salam et le chef du gouvernement désigné Nagib Mikati se sont aussitôt offusqués de ce « précédent dangereux » ; le mufti de la République Abdellatif Deriane a qualifié la démarche de M. Bitar de « répréhensible », jugeant qu’elle contrevient au traitement réservé à la fonction de chef du gouvernement ; le groupe parlementaire de la Rencontre consultative formé de députés sunnites proches du Hezbollah ont estimé que seul le Parlement peut accuser un Premier ministre car il s’agit de « négligences et de manquements » ; le secrétaire général du parti chiite Hassan Nasrallah a pour sa part réitéré ses accusations quant à « une politisation » du dossier ; le Parlement s’est également invité dans la partie, affirmant par le biais de son secrétaire général Adnan Daher que le juge d’instruction est incompétent pour demander la comparution de M. Diab et exhortant le parquet de cassation à prendre les « mesures appropriées ».

On sait que le mandat d’amener ne peut être exécuté qu’à travers cette instance habilitée à donner des instructions à la police judiciaire pour conduire devant le juge la personne mise en cause. Contactée par L’OLJ, une source proche du parquet affirme que celui-ci décidera ou non d’exécuter la requête de M. Bitar 24 heures avant l’audience du 20 septembre, mais de nombreux médias affirment que la balance penche vers un rejet de la demande. Avant cette levée de boucliers sur tous les fronts, Tarek Bitar s’était heurté au refus du ministre sortant de l’Intérieur Mohammad Fahmi, autorité de tutelle du directeur de la Sûreté générale Abbas Ibrahim, d’autoriser la convocation de ce dernier. Une décision entérinée par le parquet de cassation. Dans le même cadre, le directeur de la Sûreté de l’État, Antoine Saliba, avait bénéficié de la couverture du Conseil supérieur de défense présidé par le président de la République Michel Aoun. Auparavant, le Parlement n’avait pas voulu trancher la question de la demande de levée de l’immunité des députés Nouhad Machnouk, Ghazi Zeaïter et Ali Hassan Khalil, ministres à l’époque des faits. Des députés avaient, dans ce sillage, présenté en juillet dernier une pétition pour soumettre ces responsables à la compétence de la Haute Cour de justice chargée de juger les présidents et les ministres, une juridiction qui n’a jamais siégé. Le procureur général près la Cour de cassation Ghassan Oueidate, qui s’était récusé du dossier en décembre dernier pour cause de parenté avec Ghazi Zeaïter, a dans le même esprit invoqué lundi la seule compétence de la Haute Cour, devant des parents de victimes interloqués par ses propos.

Quel qu’en soit le prix

Tarek Bitar continuera-t-il de se hasarder sur ce terrain truffé de mines? Une source qui accompagne le dossier affirme à L’Orient-Le Jour que le juge reste, à ce jour, déterminé à poursuivre son enquête, « quel qu’en soit le prix ». Mû par la conviction qu’il faut absolument demander des comptes à toute personne responsable d’une façon ou d’une autre de la tragédie du 4 août 2020, il a d’ailleurs procédé hier à l’arrestation d’un ancien membre du Conseil supérieur des douanes, Hani Hajj Chéhadé, après l’avoir interrogé durant six heures en présence de son avocat, Antoine Klimos, ancien bâtonnier de Beyrouth. Si les ministres sont plus difficiles à appréhender, il reste que le juge d’instruction se considère compétent pour les poursuivre, car « il s’agit d’une tragédie causée par des actes ayant entraîné mort et destruction », affirme la source précitée, contrairement à « ce que prétendent » diverses instances politiques, religieuses et judiciaires selon lesquelles les ministres mis en cause sont accusés de manquements aux obligations inhérentes à leurs fonctions. C’est donc seule la justice ordinaire, en l’espèce la Cour de justice, qui doit se pencher sur l’affaire, insiste la même source.

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Interrogé également pour savoir si le juge Bitar poursuivrait sa mission, un autre magistrat ayant requis l’anonymat affirme que cela dépend de sa capacité à continuer son travail dans « la sérénité » en dépit des « finasseries » que la caste dirigeante lui oppose. Il n’écarte pas non plus l’hypothèse de sa mise à l’écart, à l’instar ce qui était arrivé à Fadi Sawan. Mais pour lui, abstraction faite de ces deux cas de figure, « rien ne peut empêcher le juge Bitar de continuer son enquête et d’en publier les résultats dans un acte d’accusation qu’il transmettra alors à la Cour de justice », un tribunal d’exception dont les jugements sont sans appel.

Recoupements

Évoquant l’éventualité d’un abandon du dossier par le juge Bitar, Paul Morcos, directeur du cabinet Justicia, considère toutefois que le risque est minime. « S’il comptait se récuser, Tarek Bitar aurait dès le départ refusé la mission qui lui a été proposée. Sachant parfaitement les dangers et défis qu’avait imposés la classe au pouvoir à son prédécesseur, il a accepté de prendre ses fonctions en connaissance de cause », souligne M. Morcos. Il affirme par ailleurs que la non-comparution des responsables n’est pas de nature à arrêter l’enquête, soulignant que « quelles que soient les entraves, le juge pourra émettre un acte d’accusation ». « Il a très probablement en sa possession des données qu’il voudrait consolider par leur recoupement avec les dépositions des personnes convoquées. En demandant à Hassane Diab ou à d’autres suspects de comparaître, il ne cherche pas tant à obtenir de nouvelles informations qu’à s’assurer de la justesse des indices sérieux qu’il détient », ajoute-t-il.

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Saïd Malek, spécialiste de droit public, estime dans le même esprit que le juge d’instruction pourrait soit se récuser, soit poursuivre ses investigations indépendamment de l’audition de Hassane Diab ou d’autres responsables. Le juriste formule cependant des réserves liées à des violations légales de forme. « Selon l’article 85 du code de procédure pénale, si une affaire exige l’audition d’un chef du gouvernement, le juge d’instruction doit se déplacer, accompagné de son greffier, auprès de l’intéressé pour recueillir sa déposition. Ce que Tarek Bitar n’a pas fait », observe M. Malek. À la remarque selon laquelle ce texte de loi figure dans la rubrique de « l’audition des témoins », M. Malek assure qu’il s’applique également en cas de mise en cause. Pour lui, M. Bitar aurait dû se rendre au Sérail en vue d’entendre Hassane Diab. « Au cas où il ne serait pas parvenu à l’auditionner, il aurait dressé un procès-verbal, et ce n’est qu’alors qu’il aurait pu émettre un mandat d’amener », avance-t-il. Au-delà d’une telle question de forme, le spécialiste juge que l’enquête a pourtant des chances de se poursuivre, d’autant, dit-il, que « le prétexte de l’immunité des députés ne tiendra plus dès qu’un nouveau gouvernement aura obtenu la confiance parlementaire, sachant qu’un député ne peut à l’heure actuelle être poursuivi car le Parlement est en session ». M. Malek estime en outre que « l’appui populaire est un autre facteur favorisant la poursuite de l’enquête menée par Tarek Bitar ». D’ailleurs, selon Ibrahim Hoteit, qui représente une partie des parents des victimes, ceux-ci comptent exercer « indéfiniment » la pression pour parvenir à la vérité. « Un comité formé des divers représentants des familles des victimes devrait se réunir aujourd’hui, mercredi, ou demain, jeudi, afin de décider de prochaines démarches pratiques », confie-t-il à L’OLJ, considérant que les actions menées à ce jour restent encore « symboliques ». « Nous comptons par ailleurs nous rendre jeudi auprès du patriarche maronite Béchara Raï, qui représente à nos yeux un précieux appui », ajoute M. Hoteit.


Ce n’est plus simplement un parcours semé d’embûches dans lequel est engagé le juge d’instruction près la Cour de justice Tarek Bitar, pour lever le voile sur les circonstances et les responsables de la double explosion au port de Beyrouth, mais bel et bien une multitude d’impasses qui semblent tristement infranchissables. En riposte à chaque démarche de M. Bitar visant à...

commentaires (9)

Mais quelle honte... Ils sont petits, miracles,mediocre, pathetiques.. L histoire les jugera

Sednaoui Carole

21 h 26, le 01 septembre 2021

Tous les commentaires

Commentaires (9)

  • Mais quelle honte... Ils sont petits, miracles,mediocre, pathetiques.. L histoire les jugera

    Sednaoui Carole

    21 h 26, le 01 septembre 2021

  • Le juge Tarek Bitar a une legitimite populaire 90% du peuple libanais le soutienne. Avec l appuie populaire il fera son acte d accusation a la haute cour de justice. cette affaire est un crime enorme qui a besoin d un chatiment exemplaire

    Mikael Hiram Abdelnoor

    13 h 59, le 01 septembre 2021

  • Même en n'étant pas juriste ou constitutionnaliste, il semble que cette affaire relève d'une infraction pénale dite de droit commun d'autant qu'elle ne porte pas atteinte à l'ordre politique. La convocation du ministre démissionnaire ne relève pas d'une infraction politique, qui porte atteinte à l'ordre public ou à la sûreté de l'État. Dans d'autres pays, quand présomption il y a, les mis en cause demandent d'eux même à être entendus. En outre une once de fierté devrait lui rappeler qu'en raison de certaines négligences ou à minima d'incompétence il y a eu 214 morts et plus de 6.500 blessés, sans compter la dévastation de quartiers entiers et si contrairement à ce que l'on pense, à l'unanimité,il n'avait rien à voir avec cette affaire, il trainera toujours derrière lui cette tache...

    C…

    13 h 27, le 01 septembre 2021

  • Un juge, par définition a le rôle de juger. Que les embûches soient dressées devant lui, que des blocages soient édifiés par une classe politique fantôme, ou que des responsables refusent se se présenter pour témoigner ou pour être jugés, cela ne devraient pas dévier un juge intègre et patriote de sa noble mission. BITAR, doit avoir le courage, et le devoir de publier les résultats de son enquête, et doit donner les noms des responsables.

    Citoyen

    11 h 43, le 01 septembre 2021

  • pour farfelue que puisse etre cette idee , serait ce impossible que le Juge Bitar se presente lui-meme au devant de tous ces "responsables" INTOUCHABLES afin de les interroger , puisqu'eux se tiennent cois, forts de l'appui des crapules qui les defendent becs et ongles ?

    Gaby SIOUFI

    09 h 54, le 01 septembre 2021

  • Il va de soi qu'un juge integre doit publier un acte d'accusation qui tienne compte des manoeuvres de certains pour eviter de repondre a la justice, preuve de culpabilite s'il en est.

    Michel Trad

    08 h 54, le 01 septembre 2021

  • Le peuple libanais préfère faire la queue (malgré la multitude de resquilleurs de tous bords) devant les stations d’essence et aux guichets des banques au lieu de se soulever contre cette caste qui, par négligence, a assassiné plus de 200 personnes, blessé 6000 personnes et détruit la moitié d’une ville. Le peuple libanais préfère être humilié mais assurer son confort personnel plutôt que de penser à la collectivité

    Censuré par l’OLJ

    08 h 51, le 01 septembre 2021

  • Courage admirable juge Bitar. Le peuple Libanais ainsi que les victimes et leurs familles sont de tout coeur avec vous! Ce combat des justes contre les meurtriers ignobles sans conscience ni honneur est noble et vous en etes la lance de fer. Merci!

    Sabri

    05 h 30, le 01 septembre 2021

  • LE SORT DEVRAIT ETRE LE SOULEVEMENT GENERAL ET GIGANTESQUE DU PEUPLE LIBANAIS QUI BALEYERA TOUT SUR SON PASSAGE. MAIS OU EST LE PEUPLE LIBANAIS ? QU,ATTEND-IL ? UN GOUVERNEMENT DE MARCHANDAGES COPIE CONFORME DE SES PREDECESSEURS QUI BOYCOTTES TOUJOURS PAR LA MEME TRINITE DIABOLIQUE DU MAL ONT DETRUIT LE PAYS ?

    SOUTENONS L,OLJ. CONDAMNONS SES CENSURES.

    00 h 36, le 01 septembre 2021

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