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Realpolitik et bons sentiments

Un désert, disait l’humoriste français Jean-Charles, est un endroit où on récolte du pétrole. Nos gouvernants, eux, ont bien réussi le tour de force de désertifier le Liban au triple plan institutionnel, économique et social. Mais de pétrole, point, hélas; à telle enseigne qu’après les générateurs électriques et les automobiles, ce sont maintenant les hôpitaux qui se trouvent menacés d’asphyxie. Du moins ces responsables indignes ont-ils arrêté de nous rebattre les oreilles avec la perspective de ces fabuleux gisements d’hydrocarbures attendant seulement d’être pompés du fond de la mer. C’est bien là d’ailleurs que le peuple les enverrait volontiers…

Au gré des pénuries et en la totale absence de l’État, est réapparue en force cette loi du chacun pour soi, propre hélas à notre microcosme libanais à chaque fois qu’il est en crise grave. C’est pour ravitailler leurs régions, leurs assises électorales, leurs communautés que des chefs politiques s’activent en ce moment pour chipoter, auprès des importateurs, quelques lampées d’essence et de fuel. Menus grappillages cependant que tout cela, comparé à la décision de Hassan Nasrallah de faire apporter, par tankers entiers, du carburant iranien : cela sans autre formalité, dans le sens le plus strict du terme.

Une mesure aussi tapageusement régalienne est certes à la portée du chef du Hezbollah. Car qui peut le plus peut le moins. Qui est capable d’embarquer de force tout un pays dans ses guerres privées est parfaitement en mesure de gérer son propre import-export sans souci de police côtière ou de taxes douanières. Qui orchestre et protège la fuite vers la Syrie de produits essentiels subventionnés par l’État libanais est idéalement placé pour emprunter le chemin inverse si, par pure raison de commodité, le pétrole des mollahs venait à être débarqué dans quelque port syrien.

Mais quid des éventuelles sanctions américaines, qui ciblent aussi bien la Syrie que l’Iran ? Washington pourrait bien, cette fois, fermer les yeux par pure compassion pour les souffrances du peuple libanais, comme l’a clairement laissé entendre l’ambassadrice des États-Unis à la chaîne de télévision al-Arabiya. De manière plus frappante encore, c’est par les lignes à haute tension syriennes que devra forcément transiter, elle aussi, l’initiative US visant à approvisionner le Liban en électricité, et dont l’ambassadrice Dorothy Shea faisait part jeudi au président Michel Aoun. Dans le cadre d’un montage assez complexe financé par la Banque mondiale, du gaz égyptien viendrait ainsi alimenter les centrales jordaniennes pour produire ces providentiels mégawatts charitablement destinés à notre pays.

Alors pour vous, ce sera pétrole iranien ou électricité hachémite à fort parfum américain ? Les deux peut-être, au point où on en est ? À lui seul, ce menu très varié laisse imaginer les prodiges insoupçonnés de realpolitik, les acrobatiques arrangements qui peuvent naître d’une course aux bons sentiments entre puissances rivales. C’est un fait qu’après l’avoir rongé jusqu’à l’os, les dirigeants du Liban ont sciemment, criminellement, réduit le Liban à un cas humanitaire requérant, par l’infernale succession des urgences, la commisération internationale. La realpolitik, ça n’est pas leur rayon, ils s’en remettent au résultat des grands bazars dont la région est en ce moment le théâtre.

Pour bienvenue qu’elle soit, l’initiative US ne saurait exonérer l’Amérique de ses engagements quant au droit à la vie du Liban. C’est même un surcroît de fermeté que nécessitent ces engagements : la toute dernière débandade US d’Afghanistan n’est pas faite pour calmer les légitimes appréhensions que suscitent les pourparlers sur le nucléaire iranien. Du côté du Hezbollah de même, reste à savoir si son fracassant coup de relations publiques sera payant : si les Libanais cruellement sevrés d’octane auront pour Téhéran la reconnaissance non point du ventre, mais du réservoir plein ; si quelques litres d’essence goulûment avalés suffiront pour faire passer le reste, c’est-à-dire toute la détresse qui s’est abattue sur le pays et dont doit répondre, en bonne partie, la milice.

Ce qui est certain en revanche, c’est que par cet arrogant acte d’autorité, le Hezbollah n’a pas fini de décrédibiliser ses propres alliés. Propulsés au faîte du pouvoir légal, ces derniers n’ont pas fini d’orbiter dans la stratosphère du déni. Il a la tête en l’air, l’État : pas une seule violation ennemie de l’espace national ne risque d’échapper à sa sagacité ; c’est la vue plongeante sur nos tourments qui lui fait irrémédiablement défaut.


Issa GORAIEB

[email protected]


Un désert, disait l’humoriste français Jean-Charles, est un endroit où on récolte du pétrole. Nos gouvernants, eux, ont bien réussi le tour de force de désertifier le Liban au triple plan institutionnel, économique et social. Mais de pétrole, point, hélas; à telle enseigne qu’après les générateurs électriques et les automobiles, ce sont maintenant les hôpitaux qui se trouvent...