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La lettre aux abonnés

Eux et nous

Chère abonnée, cher abonné,

Nous aurions voulu vous raconter l’échange exactement tel qu’il a eu lieu. Mais à un moment, dans le contexte dans lequel nous vivons, le cerveau refuse d’imprimer. De tout imprimer. Probablement parce que c’est trop. Trop de grand n’importe quoi, trop de peine, trop de colère, trop d’impuissance.

Le premier tremblement au niveau du système limbique a eu lieu quand l’une a dit : « Khalas les amies, je veux partir, je vais partir ». Quelques minutes plus tôt, l’autre avait dit que chaque matin, tôt, trop tôt, elle se réveillait en suffoquant. « Comme les enfants, quand ils ont trop pleuré ».

Après avoir lâché sa bombe, la première a poursuivi : « A mon âge, on devrait commencer à récolter le fruit de plus de deux décennies de travail. Mais j’ai tout perdu. Mes économies, mes perspectives d’avenir. Là, à près de cinquante ans, je dois tout recommencer. Ainsi soit-il, mais pas ici alors. »

L’autre a dit ne plus rien ressentir, être dans une « non vie ». Puis elle a ajouté : « Mais je veux être de celles qui sont restées, parce qu’on va s’en sortir à un moment. Le Liban, finalement, n’est pas un hôtel ».

En entendant ces derniers mots, la première a un peu disjoncté. « Alors moi, quand je vais à l’hôtel, je suis bien traitée. Parce que je la paie la chambre. Et la chambre, elle doit être propre, fraiche et dotée d’un bon lit. Et en plus, dans un hôtel, je veux le petit-déjeuner gratuit ». Elle a enchaîné en disant qu’elle avait tout donné à ce pays. « Quelques années après la fin de la guerre, j’y suis revenue dans ce pays, pour y faire ma carrière, pour contribuer à son développement. J’ai donné mon temps, mon énergie, mes sous. J’ai vécu 2005 et la crise des déchets, 2006 et la guerre, 2008 et le coup de force du Hezbollah. J’ai voté, à chaque élection, et pas pour les abrutis qui nous gouvernent aujourd’hui. Et qu’est-ce que j’ai eu en échange ? Rien ! En fait, j’aurais aimé ne rien avoir en échange. Parce qu’en échange, on m’a tout volé en l’occurrence ! » Puis elle a ajouté : « J’ai déjà quitté le Liban. Mais cette fois-ci, je pars pour ne plus revenir. Même si ça me déchire littéralement le cœur ».

La deuxième lui a dit, très doucement, qu’elle avait raison, évidemment.

Alors la première a repris : « Je dis que je vais partir, mais je n’ai pas le début d’une idée de comment, où et avec quel argent. Oui, j’ai le luxe d’avoir un passeport qui me permette de partir. Mais un passeport ne donne pas de travail ».

La deuxième, qui n’a pas de passeport, a répondu : « Je ne juge personne. Chacun fait ce qu’il veut, ce qu’il peut en fait. Moi je vais rester pour mes parents qui se font vieux. Je vais rester, aussi, parce que je pense que la révolution, elle commence maintenant. Et je veux y contribuer, je veux être de ceux qui l’ont faite ».

Ce type d’échange se déroule dans chaque maison libanaise, chaque soir. Partir ou rester ; brûler le passeport libanais pour être sûr de ne plus jamais être tenté de rentrer ou continuer de se battre, poursuivre une vie de famille avec ses enfants ou les envoyer à l’étranger ? Soyons précis : ces discussions, elles ont lieu au sein des foyers « privilégiés ». Au Akkar, les maisons sont remplies de larmes. Celles des proches des victimes de l’explosion d’une citerne d’essence, le weekend dernier. Enième illustration sanglante des conséquences de l’incurie, de l’indécence et de l’irresponsabilité des « responsables ». Les maisons des proches des victimes du 4 août 2020 ont sombré dans le silence. Dans celles des Libanais les plus pauvres, plus le temps d’échanger. Le quotidien est une lutte permanente et continue pour nourrir les enfants, trouver de l’essence, trouver un deuxième, un troisième, petit boulot.

Dans les hôpitaux, on se demande comment soigner sans médicaments, avec de moins en moins de médecins, d’infirmières et de mazout. Dans les écoles, on se demande si la rentrée aura lieu, et comment.

Ces discussions, elles ont lieu partout. Sauf dans les lieux de pouvoir, où elles semblent se limiter au placement d’un affidé à tel ou tel poste, au moyen d’attraper au vol une partie de l’aide envoyée aux Libanais, au partage d’un gâteau qui depuis longtemps n’est plus qu’une bouillie infâme. Discussions stériles, indécentes et délétères.

Le pouvoir, aveugle et sourd, est engagé dans une guerre contre le peuple. Il a remporté des batailles. Il en remportera d’autres. Mais une guerre, contre le peuple, ne peut, en fin de compte, être gagnée.

Emilie Sueur

Rédactrice en chef de L’Orient-Le Jour


Chère abonnée, cher abonné,

Nous aurions voulu vous raconter l’échange exactement tel qu’il a eu lieu. Mais à un moment, dans le contexte dans lequel nous vivons, le cerveau refuse d’imprimer. De tout imprimer. Probablement parce que c’est trop. Trop de grand n’importe quoi, trop de peine, trop de colère, trop d’impuissance.
Le premier tremblement au niveau du système...

commentaires (1)

serions nous seuls a ressentir cela ? a ressentir quelque chose tout court ! et les irresponsables -responsables des malheurs des libanais et du liban ? que ressentent ils eux ? ressentent ils quelque chose eux ?

Gaby SIOUFI

09 h 30, le 21 août 2021

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Commentaires (1)

  • serions nous seuls a ressentir cela ? a ressentir quelque chose tout court ! et les irresponsables -responsables des malheurs des libanais et du liban ? que ressentent ils eux ? ressentent ils quelque chose eux ?

    Gaby SIOUFI

    09 h 30, le 21 août 2021

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