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Le crime le plus long

Un an, ce n’est guère assez pour noyer dans l’oubli un cauchemar aussi terrifiant; pour faire son deuil des êtres chers qui ne seront plus jamais là ; pour guérir les traumatismes physiques ou psychologiques qui continuent de tourmenter ceux qui ont survécu au cataclysme ; pour redonner un toit aux familles qui, en l’espace d’un instant, ont perdu habitations ou commerces. Un an c’est, en revanche, bien long, intolérablement long, quand on attend, en se rongeant les sangs, qu’éclate enfin la vérité : que soient désignés et châtiés les responsables d’un aussi épouvantable cataclysme que l’explosion du 4 août 2020 dans le port de Beyrouth.


On ne le rappellera jamais assez : à l’effroyable bilan humain et matériel de cette journée noire s’ajoute l’énorme charge symbolique que revêt le site du désastre, la scène du crime. C’est au poumon, ce vital organe de la respiration, qu’a été frappé le Liban, dans son orgueilleuse mythologie comme dans le froid registre de son économie en ruine. Nos lointains ancêtres n’ont pas résisté à l’appel du large, ils sont allés à la découverte de l’ailleurs, ils y ont fait négoce, y ont même fondé des cités. En retour, c’est sur nos côtes qu’ont débarqué des techniques, des idées et des cultures nouvelles, faisant de notre terre un rare échantillon de pluralisme, un centre régional en matière d’enseignement et d’hospitalisation, un incontournable carrefour entre Orient et Occident.


Résultat d’une infernale malveillance, ou alors d’une négligence non moins criminelle, c’est cette bouche d’aération sur l’extérieur qu’a failli intoxiquer, colmater, le stock de nitrate d’ammonium entreposé aux portes de la capitale. C’est un fait que les victimes de l’explosion étaient en majorité des chrétiens ; mais n’est-ce pas le Liban tout entier, sans distinction d’appartenance communautaire, que menace un tel risque d’asphyxie nationale ?


Plus grave encore, et loin de toute métaphore, une très réelle et systématique entreprise d’étouffement est menée par les officiels contre les investigations judiciaires. C’est dire que le crime du 4 août n’est pas encore consommé : il se poursuit, il traîne même en longueur, comme si l’on s’acharnait à assassiner Beyrouth une deuxième fois. Car dans ce mini-Hiroshima, comme dans la conspiration du silence qui lui fait suite, on retrouve invariablement, réunis au complet, tous les ingrédients du mal libanais : un État déliquescent et souvent complice des trafics en rapport avec la guerre de Syrie, l’incurie des uns, la vénalité des autres et, en guise de dénominateur commun, un révoltant mépris de la vie humaine.


Ils savaient : accablant pour les hauts responsables politiques et sécuritaires est le rapport que publiait hier l’influente ONG internationale Human Rights Watch. Ils savaient, oui, mais ils ne pouvaient rien y faire : c’est ce qu’ont fait valoir certains de ceux-ci ( et non des moindres ! ), avec une candeur surprenante, mais en aucun cas désarmante. Au président de la République qui déplorait son manque de prérogatives face aux autorités portuaires a ainsi fait écho le chef du gouvernement démissionnaire se défendant, lui, d’être un expert en explosifs. Mieux encore, Hassane Diab s’est illustré par son refus de comparaître devant un juge d’instruction : ce qui ne l’empêchait nullement de se joindre hier au chef de l’État pour appeler à l’avènement de la justice. Entre-temps se multipliaient les grossières manœuvres de récupération politique visant une colère populaire parvenue à son point d’éruption.


Une manière comme une autre d’assassiner la vérité pour la troisième fois…


Issa GORAIEB
[email protected]


Un an, ce n’est guère assez pour noyer dans l’oubli un cauchemar aussi terrifiant; pour faire son deuil des êtres chers qui ne seront plus jamais là ; pour guérir les traumatismes physiques ou psychologiques qui continuent de tourmenter ceux qui ont survécu au cataclysme ; pour redonner un toit aux familles qui, en l’espace d’un instant, ont perdu habitations ou commerces. Un an...