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Société - L’infamie du 4 août, un an après

« Le vide qu’a laissé Alexandra grandit et notre tristesse avec »

Tracy Naggear revient pour « L’Orient-Le Jour » sur le moment funeste qui a fait basculer sa vie et celle de son mari Paul, et évoque un sentiment de « grande frustration » face à « une justice inexistante ».

« Le vide qu’a laissé Alexandra grandit et notre tristesse avec »

En portant un petit cercueil blanc, Paul et Tracy Naggear témoignent de l’horreur du crime lors du sit-in organisé devant le domicile du ministre sortant de l’Intérieur, Mohammad Fahmi, le 13 juillet dernier. Photo DR

Il est 18h07, ce 4 août 2020. « Maman, maman », murmure Alexandra, trois ans et demi, avant de perdre connaissance. Ce sont à jamais les derniers mots que Tracy Naggear a entendus de la douce voix de sa fille après que le souffle de la double explosion au port de Beyrouth les eut propulsées ensemble du salon familial, où elles se trouvaient, jusqu’au fond du couloir menant aux chambres à coucher. « Je ne pouvais imaginer que Lexou ait pu être gravement blessée, vu que je la couvrais de mon corps. Une porte s’étant abattue sur ma tête, c’est moi qui saignais. Ma fille, elle, n’avait ni blessure ni trace de sang », se souvient la jeune femme. « Et pourtant, elle avait un gros œdème cérébral », poursuit-elle. Jusqu’à aujourd’hui, elle ne sait pas « si une partie de son cerveau a explosé à cause de l’énorme choc de la déflagration, ou parce que sa tête aurait heurté un mur ou un meuble ».

Quelques minutes avant le cataclysme, c’était encore le temps du bonheur. Tracy et Alexandra venaient de raccompagner sur le palier de leur appartement situé à Gemmayzé un ami de la petite fille et sa mère, avec qui elles avaient passé un agréable après-midi. La fillette retourne au salon et joue avec ses « princesses », comme elle les appelait. Entendre Cendrillon, Blanche-Neige et d’autres figurines de Walt Disney. Tracy n’est pas loin, ayant rejoint son mari Paul dans la salle à manger communicante. À la première détonation, tous deux bondissent et se précipitent vers la grande baie vitrée qui fait face au port. « C’est un attentat », suppute la jeune femme, avant de se raviser en entendant « des bruits de moteurs d’avion ». « C’est un bombardement, courons vers l’intérieur ! » crie-t-elle. À peine a-t-elle le temps de s’exécuter, en saisissant Alexandra, que l’insoutenable drame survient.

« On peut venir ? »

Tête et thorax touchés, côtes cassées, Tracy descend péniblement les six étages de l’immeuble derrière Paul qui porte dans ses bras Alexandra, inconsciente. Le parking étant inaccessible car détruit, ils marchent jusqu’à l’hôpital du Rosaire tout proche qu’ils découvrent saccagé. Le temps presse. À la demande de sa femme, Paul hèle le conducteur d’une mobylette qui l’accompagne avec son enfant à l’Hôpital grec-orthodoxe. Lequel est également endommagé. Une ambulance les emmène alors à l’Hôtel-Dieu de France, où Alexandra subit une décompression chirurgicale de l’œdème. Tracy a pu entre-temps se faire conduire à l’hôpital Rizk où on lui administre les premiers soins. Toute la nuit, elle est en contact avec Paul, qui ne semble pas rassuré sur l’état d’Alexandra. Contre l’avis de ses médecins, elle quitte l’hôpital Rizk le lendemain matin et obtient de s’aliter à proximité de la salle de soins intensifs de l’Hôtel-Dieu de France où se trouve sa petite. Deux jours plus tard (le 7 août), Alexandra décède.

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« Ma fille a été tuée. Sa mort a dévasté nos vies et bouleversé celles de nos proches et nos amis », accuse Tracy, le cœur meurtri. « Les amis de Lexou ne comprennent pas encore pourquoi ils ne la voient plus », ajoute-t-elle, évoquant avec nostalgie « son caractère sociable et joyeux ». « Elle se réveillait et se couchait toujours de bonne humeur », raconte la jeune maman, confiant qu’Alexandra dormait le plus souvent entre ses parents. « Nous n’avons jamais réussi à la convaincre de dormir dans son lit. Elle acceptait de le faire en début de soirée, mais au moment où nous entrions dans notre chambre, elle se pointait avec sa gourde d’eau en nous demandant : “On peut venir?’’ », se souvient Tracy dans un sourire. Comme pour un dernier au revoir, leur relation étroite, voire « fusionnelle », s’était davantage renforcée lors du confinement imposé en mars 2020 à cause de la propagation du coronavirus.

Tracy et Paul ont décidé de remettre à neuf la chambre de leur petite fille, qui avait été détruite lors de la catastrophe. Ils ont également choisi de garder tous ses habits. « Après avoir été envoyées à la teinturerie, les petites robes que l’explosion avait empoussiérées sont désormais soigneusement préservées dans son placard », détaille la jeune maman.

Le troisième anniversaire d’Alexandra aura été son dernier, à cause de l’irresponsabilité des responsables. Photo DR

Effet domino

Alexandra aurait eu 4 ans le 26 janvier dernier. « J’appréhendais beaucoup son jour d’anniversaire, que j’ai vécu sans arrêter de pleurer », confie Tracy qui, d’ailleurs, fond en larmes de plus en plus souvent, « surtout en regardant ses photos et vidéos ». « Le temps ne fait pas bien les choses : notre tristesse augmente à cause du manque et du vide de plus en plus grands que nous laisse Alexandra », dit-elle d’un ton accablé, révélant toutefois que son couple « essaie d’installer une routine à deux en se résignant à abandonner les habitudes à trois ».

Outre son chagrin incommensurable, la jeune femme évoque un sentiment de « grande frustration » face à « une justice inexistante ». Elle est pourtant déterminée à ne pas baisser les bras. « Les politiciens manœuvrent pour que les responsables de la tragédie échappent à la justice parce qu’ils savent que si l’un d’eux fait des aveux, tous les autres tomberont, comme dans un jeu de dominos. Mais nous continuerons à faire pression, car ils n’ont d’autre choix que de nous dire la vérité », martèle Tracy, avant d’ajouter : « Ils doivent savoir qu’ils font désormais face à toute une génération de jeunes qui ne se tairont plus devant leurs exactions. » C’est d’ailleurs pour participer au « sauvetage du Liban » que les parents d’Alexandra ont choisi de continuer à vivre dans ce pays dont les dirigeants ont « volé » la vie de leur fille.

Tracy Naggear déplore toutefois que la population ne se mobilise pas assez. « Les messages de solidarité et les sentiments de rage ne suffisent pas. Il faut que ceux-ci soient concrétisés dans des actions sur le terrain », préconise-t-elle, se félicitant néanmoins que de nombreux manifestants se soient joints aux parents des victimes lors du sit-in organisé le 13 juillet devant le domicile du ministre sortant de l’intérieur, Mohammad Fahmi, en réaction à son refus d’autoriser la poursuite du directeur de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim.

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Génération 4 août

Cet après-midi-là, face à un agent de l’ordre qui tentait de la repousser, Tracy a brandi le portrait de sa fille, lui demandant de le regarder « droit dans les yeux ». Selon la jeune femme, un officier a interdit à son subalterne de se plier à cette demande, avant de céder lui-même à un sentiment de compassion. « Les agents sécuritaires nous ont finalement laissé exprimer notre douleur et notre colère », indique Tracy, assurant que ce sont seulement les gardes du corps de Mohammad Fahmi qui ont tabassé les protestataires.

Les parents d’Alexandra se rendront au rassemblement organisé mercredi après-midi au port de Beyrouth pour la première commémoration de ce crime. « Ce sera encore l’occasion de convaincre nos concitoyens qu’il y a une alternative pour un nouveau Liban », dit Tracy Naggear, en allusion aux capacités de la société civile. « Quant aux hommes politiques, je ne veux leur envoyer aucun message. Paul et moi avons décidé de faire abstraction d’eux puisqu’ils ne nous représentent pas », articule-t-elle, exhortant les médias à « ne plus accueillir ces criminels qui volent et tuent tout en étant incapables de satisfaire les besoins rudimentaires de la population ». Est-elle parfois tentée de les maudire ? « Je crache sur eux mais ne souhaite à personne de souffrir comme je souffre. J’espère cependant qu’ils vont finir par payer le prix de leur crime », dit-elle, consciente toutefois que « même si justice est faite, celle-ci ne ramènera ni (ma) fille ni (mon) bonheur ».


Il est 18h07, ce 4 août 2020. « Maman, maman », murmure Alexandra, trois ans et demi, avant de perdre connaissance. Ce sont à jamais les derniers mots que Tracy Naggear a entendus de la douce voix de sa fille après que le souffle de la double explosion au port de Beyrouth les eut propulsées ensemble du salon familial, où elles se trouvaient, jusqu’au fond du couloir menant aux...

commentaires (7)

Façon poignante, émouvante, touchante jusqu'aux larmes, d'évoquer la tragédie qui a arraché la tendre Alexandra à ses parents éprouvés! Et avec quel courage, quelle dignité vous affrontez les monstres accusés d'avoir commis ce crime ! Mme. Tracy, votre souffrance ne sera réduite ni apaisée par la justice de ce bas monde, que si vous gardez la foi et l'espérance! N'oubliez jamais que votre petit ange existe et vous protège! Vous et M. Paul êtes admirés et nombreux sont les gens qui vous accompagnent sincèrement dans votre douleur ! Aexandra repose et vit dans la gloire de Notre Seigeur!

Zaarour Beatriz

21 h 29, le 03 août 2021

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Commentaires (7)

  • Façon poignante, émouvante, touchante jusqu'aux larmes, d'évoquer la tragédie qui a arraché la tendre Alexandra à ses parents éprouvés! Et avec quel courage, quelle dignité vous affrontez les monstres accusés d'avoir commis ce crime ! Mme. Tracy, votre souffrance ne sera réduite ni apaisée par la justice de ce bas monde, que si vous gardez la foi et l'espérance! N'oubliez jamais que votre petit ange existe et vous protège! Vous et M. Paul êtes admirés et nombreux sont les gens qui vous accompagnent sincèrement dans votre douleur ! Aexandra repose et vit dans la gloire de Notre Seigeur!

    Zaarour Beatriz

    21 h 29, le 03 août 2021

  • Mes pensées sont avec vous à la veille de ce triste anniversaire. Je me souviens très bien votre interview à la TV suisse de cette tragédie qui vous a enlevé votre petite Alexandra. Ce que vous vivez, je ne le souhaite à personne et vous avez raison, il faut que les responsables soient jugés et que la Justice soit implaccable avec eux. Une fois justice faite, vous pourrez, je l'espère, faire de nouveau projets et aller de l'avant dans vos vies et être en Paix.

    RENAUD GUY

    17 h 47, le 03 août 2021

  • Comment réparer l'irréparable, comment apaiser la souffrance des parents. Nos mots d'encouragements et de soutien ne semblent être que de pâles pansements très éphémères. Alors comme double peine infligée par tout ce système corrompu, il n'y a pas eu un mot d'excuse, il n'y a eu aucune compassion, seulement des agissements qui montrent l'indifférence et le mépris auquel se rajoute aujourd'hui les tentatives pour échapper à leurs responsabilités en essayant par tous les moyens de faire taire une justice, qui même si elle est rendue ne rendra pas Alexandra ni aucun des morts. Il ne nous reste que la compassion et l'accompagnement dans le silence de nos coeurs tristes à en crever.

    Zeidan

    17 h 18, le 03 août 2021

  • Vous avez toutes les raisons au monde d'être blessés et frustrés. Non seulement contre nos dirigeants mais aussi contre ceux qui les appuient et leur trouvent des excuses. Mais Dieu a tout vu, et c'est la plus grande consolation que vous et nous pouvons avoir. Allah y3awikoun!

    Algebrix

    16 h 57, le 03 août 2021

  • Votre fille est devenue un ange et veille sur vous à présent . Ne soyez plus triste et continuez de sourire en vous et envers tout afin de vaincre votre peine et de rayonner de nouveau. Vous pouvez tomber par terre quelques mois et gémir mais il est temps de se relever et de défier les forces obscures et vous en avez la force et cette conscience si nécessaire. Bless you !

    Wow

    14 h 25, le 03 août 2021

  • Bravo et merci pour votre courage et votre dignité. Puisse votre petit ange vous accompagner partout en veillant sur vous!

    Politiquement incorrect(e)

    12 h 57, le 03 août 2021

  • Que La Sainte Vierge vous donne la force de continuer votre chemin

    Liberté de Penser

    07 h 37, le 03 août 2021

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