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Lifestyle - L’infamie du 4 août, un an après

Le port, lieu de mémoire, entre contribution à la justice et écriture de l’histoire

L’architecte Carlos Moubarak plaide vigoureusement en faveur d’un mémorial ambitieux, conçu comme un acte culturel d’envergure et emblématique.

Le port, lieu de mémoire, entre contribution à la justice et écriture de l’histoire

Le Beirut Memorial Park, un projet proposé par l’architecte Carlos Moubarak. Photo Carlos Moubarak Architect

« Les hommages rendus aux morts sont la parure des vivants », disait Euripide. Ce mercredi marque le premier anniversaire du drame au port de Beyrouth qui a eu lieu le 4 août 2020. Une date qui marquera à jamais l’histoire du Liban. Ce jour-là, une explosion cataclysmique frappe le port de Beyrouth, qui emporte des quartiers entiers de la capitale, fait plus de 200 morts, des milliers de blessés et de sans-abri.

« Chacun se rappellera pour toujours ce qu’il faisait au moment de la déflagration. C’est le propre des grands événements historiques », souligne à L’Orient-Le Jour l’architecte Carlos Moubarak, dont l’agence a été créée en 2007, cinq ans après avoir décroché son master en architecture de l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA) avec plusieurs distinctions : prix de la Fondation Chadirji 2002, prix de l’ordre des ingénieurs et architectes de Beyrouth 2002 et premier prix Samir Mokbel. Sa thèse portant sur l’architecture funéraire a donné lieu à un projet qui sera également sélectionné parmi les meilleurs projets de fin d’études par Archiprix International, biennale d’architecture qui a eu lieu en 2003 à Istanbul. Cet ancien professeur d’architecture à l’ALBA et à la Lebanese American University – LAU souligne selon lui un « fait rare » : « Le traumatisme collectif des Libanais est transnational en ce sens qu’il concerne aussi bien les locaux que ceux de la diaspora. Il me semble qu’en plus du choc de l’effroyable bilan humain, l’impact global de l’explosion découle aussi du rapport organique que chaque Libanais entretient avec Beyrouth ainsi que de la particularité des zones dévastées. Détenteurs d’un riche héritage architectural et urbain, ces quartiers transgénérationels, multiculturels, cosmopolites parmi les plus vibrants de la capitale définissaient l’âme et l’identité de Beyrouth, et représentaient une certaine idée de la ville-monde. » « Aujourd’hui, poursuit-il, il y a quasiment une sorte d’unité nationale autour de cette tragédie qui fait désormais partie de notre mémoire collective. Refusant d’oublier, les Libanais sont en train de rompre avec la culture de l’amnésie de l’après-guerre et s’initient enfin au nécessaire travail de mémoire. Ce serait d’ailleurs une grave insulte que de ne pas offrir aux familles des victimes, aux survivants et à l’ensemble du peuple libanais, un lieu de mémoire et de recueillement digne, qui rende justice et compte de l’ampleur et de l’enjeu de l’événement. »

Un Beirut Memorial Park

C’est en découvrant le cratère engendré par l’énorme double explosion et les ruines des silos, en partie miraculeusement debout au milieu du chaos, que l’architecte a eu la vision globale d’un projet à forte charge symbolique qui s’agencerait autour de ces deux points focaux et prendrait ainsi forme à l’épicentre du cataclysme. Car, « seulement là où sont les tombes, là aussi sont les résurrections ! » aime-t-il à rappeler en empruntant l’expression à Nietzsche.

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Le Katroût

La proposition élabore un dispositif mémoriel dynamique et participatif qui sera dédié tout autant aux victimes et à leurs familles qu’aux survivants, qui seront « tous parties prenantes dans son développement ». Le projet émerge des ruines du site de l’explosion, sur un vaste terrain de 11 hectares en forme de péninsule. Il est conçu tel un parc public où fusionnent architecture, paysage et infrastructure. Sa composition est générée suivant un principe à la fois radial autour des silos et linéaire le long des quais maintenus opérationnels pour les services du port. Alors que le plateau supérieur du parc surplombe les activités portuaires et offre des vues sur l’horizon et sur Beyrouth, le plateau inférieur du parc intègre par contraste des espaces teintés de sérénité, dédiés à l’introspection et au recueillement. Et c’est au niveau de l’épicentre de l’explosion que se dresse désormais la pièce maîtresse du dispositif architectural du parc : l’Anneau du souvenir basé sur la figure du cercle, symbole absolu d’unité. « Il est la cristallisation architecturale de l’explosion, la matérialisation de ce moment apocalyptique. » Avec un diamètre extérieur de 120 mètres, le monument en béton noir plane au-dessus de l’emplacement exact de l’immense cratère généré par l’explosion. « L’espace central dédié à la mémoire et en l’honneur des victimes dont les noms sont gravés dans la structure sera le lieu de processions, circumambulations, communions et à l’évidence des commémorations du 4 août. Autant de rituels dont le caractère universel rend compte de leur nécessité pour le travail de deuil et dévoile leur état premier comme expression culturelle et moyen de participation. »

Par ailleurs, le programme du projet est composé pour l’essentiel d’une série d’équipements culturels « parachevant le concept d’un parc mémoriel conçu comme une vaste plate-forme d’expression artistique et culturelle, un lieu d’interaction et de cohésion sociales où toute activité sera pensée et conçue dans le respect de l’esprit et de la sacralité du lieu ».

Carlos Moubarak souligne d’autre part que le Beirut Memorial Park initie une nouvelle dynamique urbaine notamment au niveau de la relation ville-port, et ce dans le cadre d’un futur modèle de développement durable de la capitale, qui offrira aux Beyrouthins « un nouvel espace public et un grand espace vert bien nécessaire, tout en restituant le lien historique entre la capitale et son port maritime qui depuis trop longtemps a tourné le dos à la ville et perdu toute interaction avec ses habitants ».

Vue générale de la région sinistrée du port et ses silos, deux jours après la double explosion qui a dévasté Beyrouth. Photo Reuters TV via Reuters

Façonner les valeurs et l’identité d’une société

Gravés sur toutes les rétines, les silos, symbole tragique de l’explosion du 4 août, ont été lourdement endommagés. La partie nord, qui s’avère instable, ne risque-t-elle pas de s’effondrer ? « Ces silos ne sont pas seulement une structure accidentée ; aujourd’hui, ils ont pris une autre dimension. Dans un sens, ils ont été transfigurés en icône nationale et sont devenus une partie intrinsèque de notre mémoire collective. Il est impératif qu’ils soient préservés, ne serait-ce qu’en partie, comme stèle funéraire à l’échelle de la ville pour témoigner de ce jour d’infamie », précise Carlos Moubarak. Il rappelle l’importance des mémoriaux d’architecture pour façonner les valeurs et l’identité d’une société, mais aussi pour préserver de l’oubli la mémoire collective. Dans le contexte d’un État failli, il souligne également le rôle fondamental de la société civile, notamment, comme acteur-clé d’initiatives citoyennes contribuant au processus de la justice transitionnelle et à l’écriture du récit national.

À l’heure où le Liban est dans la tourmente, le Beirut Memorial Park se veut une incarnation entre mémoire du passé et vision du futur. Carlos Moubarak fait remarquer que l’histoire tragique du 4 août s’est imprimée au sein même du port, matrice originelle de Beyrouth, et c’est là qu’aujourd’hui on peut marquer – par un acte fondateur – l’aube d’une ère nouvelle. « Ce serait un projet capital pour réfléchir sur cet événement tragique, guérir la psyché nationale et transférer l’histoire aux générations futures afin de ne jamais oublier », dit-il. Et de conclure, presque sous forme d’avertissement : « Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. »

« Les hommages rendus aux morts sont la parure des vivants », disait Euripide. Ce mercredi marque le premier anniversaire du drame au port de Beyrouth qui a eu lieu le 4 août 2020. Une date qui marquera à jamais l’histoire du Liban. Ce jour-là, une explosion cataclysmique frappe le port de Beyrouth, qui emporte des quartiers entiers de la capitale, fait plus de 200 morts, des...
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