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Nos Lecteurs ont la Parole

Les déshérités de la lumière

Des familles entières déferlent des quatre coins du pays pour assister au spectacle. Ils se dirigent en convoi vers la place principale spécialement aménagée pour l’occasion. À la tombée de la nuit, la place est noire de monde. Le compte à rebours est entamé. La foule trépide d’anticipation. Soudain, c’est l’apothéose avec l’apparition majestueuse du Maître sur les écrans géants des panneaux de télévision. Une adrénaline décuplée se dégage alors des veines de l’assemblée jubilante. La foule en transe est galvanisée par cette apparition sublime. Emportée par une joie puérile, elle l’acclame avec une ferveur démesurée. Elle éprouve une sensation indescriptible de vivre quelque chose de plus grand que nature.

Face à ce ballet frénétique, le Maître arbore un sourire de circonstance. Son regard serein rayonne d’assurance et de confiance. Il est visiblement ému de l’engouement populaire. Passé ce moment d’exultation, la foule docile se calme subitement. Le Maître prend majestueusement la parole dans un silence religieux. Son allocution est simple, structurée et systématique. Il affirme solennellement que la guerre est une bénédiction et que la paix est une malédiction. Il invoque la victoire divine pour justifier les morts et les catastrophes. Il s’accapare le monopole de la moralité pour délimiter les bons des mauvais. Il exploite une paranoïa instinctive pour aiguiser la haine. Il se sert d’une propagande fanatique pour laver des cerveaux flétris.

La foule en liesse se délecte de chaque mot prononcé. Il faut dire que l’homme au turban noir est un polémiste charismatique et un orateur virulent. Il manipule à merveille l’art de la communication visuelle et sonore. Il sait comment s’y prendre pour endoctriner les esprits et subjuguer les foules. Son vocabulaire est riche et sa grammaire est élégante. Il calibre judicieusement le timbre de sa voix et le débit de ses phrases pour donner du relief à sa locution. Son style est suave et ses paroles sont envoûtantes. Il couvre ses fidèles de louanges enrobées de glorification et, en même temps, il abreuve ses adversaires d’invectives pimentées d’avertissement. Il glorifie le sang des martyrs et, en même temps, il maudit le sang de l’ennemi satanique. Au moment opportun, il ajoute judicieusement un zeste d’humour dans un parler populaire pour embaumer sa rhétorique d’une couche exquise de séduction.

L’assemblée en délire ressemble étrangement à une secte ésotérique dont les membres crédules sont des adulateurs béats. Ils vouent une adulation insensée au Maître encensé. D’ailleurs, ils le vénèrent plus que quiconque sur terre, y compris leurs propres parents. Comme des chiens fidèles, ils sont prêts à lui offrir leur vie sans hésitation. Comme des moutons de Panurge, ils sont prêts à le suivre n’importe où.

Lorsque nous conversons avec des adulateurs béats, notre impulsion instinctive est d’exprimer notre consternation que quelconque puisse idolâtrer une personne d’une façon aussi aveugle et aussi irrationnelle. Nous leur disons que le Maître utilise des rapports de séduction, de suggestion, de persuasion et de soumission pour influencer leurs pensées et leurs comportements. Nous affirmons, preuve à l’appui, que le Maître camoufle la vérité en utilisant des analyses biaisées et des jugements erronés.

Cette stratégie s’avère toutefois infructueuse, voire hasardeuse. Elle provoque les courroux des fanatiques qui considèrent que toute critique envers leur Maître vénéré, aussi infime fût-elle, est comme un sacrilège immonde, une profanation intolérable, un crime de lèse-majesté. S’ils ne nous agressent pas physiquement ou verbalement, ils balaieront d’un revers de main dédaigneux notre raisonnement. À Dieu ne plaise, le Maître mystique ne se trompe pas. C’est un être remarquable et infaillible.

L’idolâtrie béate nous fait penser au « mythe de la caverne » dans le livre VII de La République de Platon. Le philosophe évoque une situation saugrenue dans laquelle des prisonniers sont enchaînés depuis leur naissance dans une caverne. Ils ne voient que la projection de leurs ombres. Lorsque leurs chaines sont brisées, ils ont la possibilité de voir l’ouverture lumineuse de la caverne. Cependant, l’éclat de la lumière éblouit péniblement leurs yeux. Ils décident donc de détourner leurs têtes pour ne contempler que la pénombre. Finalement, l’un des prisonniers est contraint de sortir de l’obscurité de la caverne. Il souffrira d’abord du changement puis, à force de persistance, il s’accoutumera enfin à la lumière. Il décide alors de rejoindre ses semblables pour leur faire part de son expérience extraordinaire. Mal lui en prit : d’abord, il doit se réadapter à l’obscurité de la caverne ; ensuite, il doit subir l’hostilité aiguë des captifs qui n’ont pas toléré l’inconfortable sensation de l’éblouissante lumière.

Dans cette allégorie susmentionnée, l’intérieur de la caverne symbolise le monde sinistre des ténèbres dans lequel règnent la malveillance, l’incohérence, l’insuffisance et la déchéance. Par contre, l’extérieur de la caverne symbolise le monde resplendissant des merveilles dans lequel triomphent la compassion, l’émancipation, la compréhension et la raison. Ainsi, Platon exprime en termes imagés la triste réalité des pitoyables esclaves de l’ignorance. Bien qu’ils possèdent la possibilité de s’affranchir, ils décident curieusement de s’accommoder de leurs sorts tragiques.

Par analogie, les adulateurs béats du Maître sont des esclaves serviles qui évoluent dans l’univers absurde de l’obscurantisme. Ils se complaisent dans leur condition misérable. Tant que la lumière n’aura pas éclairé leurs pauvres esprits obtus, ils resteront des captifs de leur assujettissement lugubre et absurde. Autrement dit, ces « déshérités de la lumière » demeureront calfeutrés dans leurs existences pathétiques sans espoir d’un avenir meilleur, ni pour eux ni pour leurs progénitures. Ironiquement d’ailleurs, leur Maître vénéré restera cloitré dans son souterrain secret pour le reste de sa vie.


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Des familles entières déferlent des quatre coins du pays pour assister au spectacle. Ils se dirigent en convoi vers la place principale spécialement aménagée pour l’occasion. À la tombée de la nuit, la place est noire de monde. Le compte à rebours est entamé. La foule trépide d’anticipation. Soudain, c’est l’apothéose avec l’apparition majestueuse du Maître sur les écrans...

commentaires (1)

Bravo ! je me suis régalée à te lire. Très bien analysé

Hind Faddoul

11 h 40, le 27 juillet 2021

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Commentaires (1)

  • Bravo ! je me suis régalée à te lire. Très bien analysé

    Hind Faddoul

    11 h 40, le 27 juillet 2021

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