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Idées - Commentaire

La crise libanaise : une « défense de la richesse » ?


La crise libanaise : une « défense de la richesse » ?

Photo d’illustration : des fils barbelés bloquent les environs du bâtiment de la Banque du Liban, le 6 mars 2020. Joseph Eid/AFP

La crise multiforme que traverse le Liban depuis deux ans a donné lieu à un foisonnement d’analyses et de préconisations qui contrastent avec la totale apathie de la classe dirigeante pour tenter d’y remédier. Cette passivité a priori déraisonnable face à un séisme d’une telle ampleur ne peut se comprendre à travers une approche exclusivement économique, qui tend à occulter les rapports de force et la violence contenue dans les institutions. La rationalité politique fait en effet bon ménage avec l’irrationalité économique dès qu’est mis en cause le système sur lequel repose le pouvoir. Autrement dit, la crise présente démontre que l’élite dirigeante préfère un statu quo mortifère à tout changement de règles du jeu remettant en cause sa domination.

Pour comprendre mieux les ressorts de cette crise, il est donc utile d’adopter une approche institutionnaliste, en se basant notamment sur la notion de « défense de la richesse » développée par le politologue américain Jeffrey Winters (Wealth Defense and the Limits of Liberal Democracy, APSA Annual Meeting Paper, 2014). Réfléchissant à la naissance du fédéralisme aux États-Unis, il soulève la question suivante : « Comment les couches les plus riches défendent-elles leurs fortunes contre les menaces de prélèvement et de redistribution, en particulier celles qui découlent de jeux de pouvoir manifestes par opposition à des processus économiques impersonnels ? » Dans cette perspective, le fédéralisme constitue, en fait, un moyen efficace pour figer un rapport de force institutionnalisé en faveur des créanciers, plus efficacement que la violence. C’est ainsi que sont mobilisées les institutions au service de la défense de la richesse ; grâce à celles-là, le petit nombre réussit à asseoir sa domination sur le plus grand nombre. D’où un paradoxe dans des sociétés démocratiques : il n’y a jamais eu autant d’égalité par les droits mais jamais autant d’inégalités patrimoniales.

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Cependant, la défense de la richesse n’emprunte pas qu’un seul chemin et s’inscrit dans des configurations institutionnelles différentes du fédéralisme américain ou même du protofédéralisme européen. En ce sens, la crise libanaise constitue une manifestation radicale de cette notion, dans la mesure où une oligarchie libérale affranchie de toute forme d’éthique démocratique a assuré la pérennisation de sa domination à travers une mobilisation totale des institutions.

Failles du modèle
L’ancrage de monnaie nationale au dollar a permis l’illusion selon laquelle le modèle qui se constitue dans les années 1990 assurerait du pouvoir d’achat aux citoyens et une stabilité du change pour les investisseurs. D’importantes dépenses de nature clientéliste et des prébendes diverses sont ainsi financées sans difficultés. Ces compromis ont pu sembler essentiels à l’existence même d’un État postguerre civile, ce qui avait une part de vérité dès lors que toute reconstruction démocratique était écartée au profit de l’alliage d’une coalition de factions. C’est dans ces conditions que les banques, en connivence avec le pouvoir politique, ont autorisé une concentration de la richesse d’une minorité au détriment du plus grand nombre. Toutefois, cette élite n’a pas construit un État moderne, au sens de Weber : elle ne dispose pas des moyens de régler politiquement les difficultés que toute économie doit affronter.

Les données du problème sont donc déjà présentes dès le début de la « reconstruction » : taux d’intérêt très élevés et politique de baisse drastique de la fiscalité pour séduire les hauts revenus. L’élite dirigeante n’a pas les moyens de ses fins mais bénéficie longtemps de profits extravagants, nourrissant une répartition très inégalitaire des richesses. Or fonder un système socio-économique sur la croissance de la dette publique sans contrepartie productive, c’est redistribuer à l’envers les richesses de la société.

L’économie libanaise choisit donc un modèle de développement issu des recommandations du consensus de Washington : toujours plus de capitaux extérieurs et de libre-échange. De nombreux traités fragilisent la structure de l’économie libanaise et l’expose à des formes de concurrence déréglées et inéquitables. Un extravagant déficit des comptes courants se développe. Dès lors, la politique économique ne peut que favoriser les intérêts du capital contre toute ambition sociale. Les déficits budgétaires récurrents nourrissent le déficit des comptes courant. Comme le note l’économiste Charles Abdallah, cet effet est, de surcroît, réciproque : c’est parce qu’on endommage la base productive et que le chômage augmente qu’il y a une pression à l’emploi clientéliste dans le secteur public, ce qui nourrit encore le déficit public.

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La « reconstruction » favorise ainsi les banques, l’immobilier et tourisme. Or, à l’encontre de certains clichés, ceci n’a pas été toujours aussi vrai. Avant la guerre, la part de l’industrie dans l’économie n’était pas négligeable car, en 1972, elle représentait 20,4 % du PIB contre 7,2 % en 2020 selon la Banque mondiale ; par ailleurs, le potentiel agricole du pays aurait pu être valorisé comme souligné notamment par le Pr Albert Dagher. Mais cela n’intéresse pas la faction dont les intérêts ne sont pas liés à l’économie productive et qui s’inspire des modèles expérimentés en Arabie et dans les pays du Golfe. La rente – financière ou foncière – est au cœur de cette vision qui structure « une économie fondée sur l’exportation de sa jeunesse et la dépendance » (Charbel Nahas, Une économie et un État pour le Liban, Riad al-Rayess, 2020), les remises des émigrés allant constituer jusqu’à 25 % du revenu national.

La dépendance aux capitaux étrangers va loin à la veille de la crise de 2019. Mais, sans ceux-ci, la Banque centrale ne pourrait verser 4 milliards d’intérêts en contrepartie des 60 milliards de dollars de dépôts des banques dans ses comptes, montant étonnant ! Avec l’assentiment des gouvernements successifs, la très opaque BDL conclut ainsi des accords avec les banques commerciales pour attirer des capitaux en offrant des taux d’intérêt extraordinairement élevés. Cette mécanique financière enrichit une minorité constituée de banques, de politiciens et de titulaires de gros comptes. Le Liban accumule ainsi une dette de 1,7 fois la taille de son économie. Le régime monétaire n’inspire pas confiance : des taux d’intérêt extravagants sur les dépôts en livre sont nécessaires pour attirer l’investisseur. Les rendements financiers importants – exigence renforcée par le principe du change fixe – ne sont pas à la hauteur du surplus que dégage l’économie. Si la fiscalité est certes défectueuse, aucune structure économique ne pourrait satisfaire cette exigence déraisonnable de rendements (sauf à obtenir d’impossibles taux de croissance).

Le conflit syrien en 2011 constitue un révélateur des failles du modèle. La politique d’ancrage du change et ses taux d’intérêt élevés pour stimuler les afflux de capitaux ne cesse d’amplifier des effets déjà reconnus en termes d’inflation et d’inégalités. Le manque de confiance croissant durant cette décennie déséquilibre encore le système. Mais la BDL, tout à sa défense des intérêts établis, décide encore « d’acheter du temps ». Une nouvelle ingénierie financière – 10 % du PIB dans les banques commerciales! – effraye le FMI en 2017. Il en résulte des taux d’intérêt allant jusqu’à 11 % (voire beaucoup plus dans certains cas) à une époque où les taux d’intérêt sont inférieurs à zéro dans d’autres pays. En 2018, l’État paye la moitié de ses recettes totales en intérêts.

Refus d’alternative

La réponse de l’élite, lors de la CEDRE en 2018 : obtenir un prêt conditionnel de 11 milliards de dollars, tout en promettant de réduire le déficit de 11 % du PIB en 2018 à 0,06 % en 2020. Il s’agit d’exposer encore plus la société tout entière au danger intrinsèque du modèle : les investisseurs ne font que recevoir l’argent apporté par d’autres investisseurs. Pour sauver les richesses de quelques-uns au détriment du plus grand nombre, on autorise quelque chose d’incroyable : un contrôle sauvage des capitaux organisé par un pouvoir privé – l’Association des banques libanaises – et validé par le pouvoir monétaire. Telle est la défense de la richesse à la libanaise.

L’élite régnante refuse toute politique visant à attribuer rationnellement les pertes inhérentes à cet impossible modèle, comme si les gros dépôts et les richesses mal acquises durant trois décennies ne devaient pas contribuer d’abord au rétablissement collectif. La population plonge dans la détresse, même si certains déposants ont pu expatrier leurs fonds. Devant l’épuisement des réserves de change et pour assurer la survie du système bancaire, la BDL procède à la vente de réserves de change aux banques de second rang. Il s’agissait pour une classe politique au cœur même de l’État de ne pas rompre avec certaines importations de luxe assurant sa consommation ostentatoire, celle qui permet de signifier son statut social (voir Mohamad Salhab et Jérôme Maucourant dir., État, rente et prédation – L’actualité de Veblen, IFPO, 2016). La richesse est donc bien défendue et l’appauvrissement du grand nombre est le garant de la position éminente du très petit nombre, puissant économiquement et influent politiquement.

Depuis le 17 octobre 2019, la question d’un autre modèle socio-économique est posée par de larges franges de la société civile. Mais la classe dirigeante, en général, n’accepte pas le principe même d’une alternative politique. La question est ainsi de savoir comment un État constitué de factions peut enfin céder la place à un État impartial selon le principe d’une représentation authentiquement nationale. Ce serait la seule façon de se libérer à terme de ce véritable servage pour dette qui confisque l’avenir de la société.

Jérôme MAUCOURANT, Maître de conférences en sciences économiques à l’Université Jean Monnet (Saint-Étienne) et membre du laboratoire Triangle de l’École normale supérieure de Lyon.

Frédéric FARAH, Professeur de sciences économiques et sociales et chercheur affilié au laboratoire Phare de la Sorbonne (Paris I).


La crise multiforme que traverse le Liban depuis deux ans a donné lieu à un foisonnement d’analyses et de préconisations qui contrastent avec la totale apathie de la classe dirigeante pour tenter d’y remédier. Cette passivité a priori déraisonnable face à un séisme d’une telle ampleur ne peut se comprendre à travers une approche exclusivement économique, qui tend à occulter les...

commentaires (5)

What this article fails to indicate, is that depositors large and small, have benefited from the artificially high interests rates. Of course, the rich with larger bank accounts benefited more and have obtained much higher rates. These rates made people lazy and unwilling to take risks and invest their money in the real economy to create jobs. Aside from Beirut and suburbs, most other cities and towns saw little investments. The huge public sector that employs 10% of the population, many through clientelist networks, has undoubtedly contributed to the ballooning state deficits that were financed with borrowed money at ever rising interest rates. Consecutive governments kept spending without passing budgets, a trend started by Mr. Rafic Hariri, financed through treasury bonds and foreign loans, further reducing transparency and accountability. The fixed dollar rate, high interests, and easy bank loans, made the middle class feel rich and encouraged people to live above their means. Meanwhile, a corrupt Central Bank governor and bank CEOs have connived with the political elite class, many of whom are bank owners and shareholders, to rob and confiscate the money of over 95% of the population. This Ponzi scheme has ensured an extreme redistribution of wealth from an impoverished middle class to less than 1% of the population. The bubble has burst and there is no easy way out without serious reforms. The criminal political class still refuses to act.

Mireille Kang

23 h 55, le 11 juillet 2021

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Commentaires (5)

  • What this article fails to indicate, is that depositors large and small, have benefited from the artificially high interests rates. Of course, the rich with larger bank accounts benefited more and have obtained much higher rates. These rates made people lazy and unwilling to take risks and invest their money in the real economy to create jobs. Aside from Beirut and suburbs, most other cities and towns saw little investments. The huge public sector that employs 10% of the population, many through clientelist networks, has undoubtedly contributed to the ballooning state deficits that were financed with borrowed money at ever rising interest rates. Consecutive governments kept spending without passing budgets, a trend started by Mr. Rafic Hariri, financed through treasury bonds and foreign loans, further reducing transparency and accountability. The fixed dollar rate, high interests, and easy bank loans, made the middle class feel rich and encouraged people to live above their means. Meanwhile, a corrupt Central Bank governor and bank CEOs have connived with the political elite class, many of whom are bank owners and shareholders, to rob and confiscate the money of over 95% of the population. This Ponzi scheme has ensured an extreme redistribution of wealth from an impoverished middle class to less than 1% of the population. The bubble has burst and there is no easy way out without serious reforms. The criminal political class still refuses to act.

    Mireille Kang

    23 h 55, le 11 juillet 2021

  • Ils ont planifié leurs abus, mais refusent de se reconnaître coupables. Ils continuent les affaires comme si rien n'était. Maintenant c'est au tour du laissez-aller.

    Esber

    07 h 48, le 11 juillet 2021

  • La crise libanaise: une defence des armes miliciennes..!

    LeRougeEtLeNoir

    15 h 55, le 10 juillet 2021

  • Franchement, hormis les quelques termes savants utilisés dans cet article, qu’est ce qu’il nous apporte de nouveau. On ne fait que répéter les mêmes choses avec des mots qui se veulent intelligents mais toujours à posteriori de la crise. On n’a pas lu d’articles similaires avant la crise, alors de grâce épargnez nous votre étalage de science à la confiture de cerises griottes

    Liberté de Penser

    11 h 09, le 10 juillet 2021

  • Article maladroit, d'academiciens de gauche qui essaient d'importer la lutte des classe de la France au Liban. A savoir que le probleme au Liban n'est pas la lutte entre les classes, mais une lutte entre un secteur public (dominé par des politiciens vereux qui engagent et subventionne des fonctionnaires qui leur votent et revotent.) Et le secteur privé epuisé de financer ce secteur public malsain. Lea auteurs ne savent pas par example qu un officier dans notre armée (de notre pays non souverain) amasse une fortune de plus d un million de dollars pour son service de 18 ans dans l armee. Petit million financé par le secteur privé.

    Le Liban d'abord

    09 h 24, le 10 juillet 2021

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