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Idées - Commentaire

La crise libanaise ravage un marché du travail déjà dysfonctionnel


La crise libanaise ravage un marché du travail déjà dysfonctionnel

Photo d’illustration archives AFP

Si le caractère cumulatif des graves crises qui caractérisent la « dépression délibérée » (pour reprendre les termes de la Banque mondiale) que traverse le Liban a été significativement amplifié par la crise sanitaire liée au Covid-19 et la double explosion du 4 août 2020, les débats économiques semblent jusqu’ici s’orienter prioritairement vers les effets de conjonctures ayant conduit à ce cul-de-sac monétaire et financier. Or, les résultats de trois projets que nous avons menés depuis 2018 et 2021 en partenariat avec plusieurs institutions internationales (respectivement CEDRE, l’Institut français du Proche-Orient et le projet Conecte cofinancé par le programme Erasmus+ de l’Union européenne) permettent d’orienter la discussion sur un autre terrain, tout aussi nécessaire pour appréhender l’accumulation actuelle des crises : le marché du travail.

Éviction du travail productif

Le modèle de croissance d’après-guerre s’est fondé sur un effondrement graduel mais systématique de la productivité agricole et industrielle via un processus d’éviction du travail productif, avec une double dépendance à l’égard du travail des étrangers au Liban et du travail des Libanais à l’étranger. À la veille de la crise de 2019, le secteur de l’immobilier et de la construction pesait, selon la comptabilité nationale, 17,5 % du PIB en moyenne entre 2004 et 2017 (soit autant que l’agriculture et l’industrie cumulées), mais ne représentait que 5 % du total des emplois. De même, les « activités financières et l’assurance » représentaient 8,5 % du PIB, mais pas plus de 2 % du total des emplois. Cette atrophie de l’agriculture et de l’industrie s’est accompagnée d’une chute de la productivité industrielle (la valeur ajoutée par travailleur passant de plus de 15 000 dollars par an en 2010 à 11 600 en 2018) et agricole (de 8 500 à 6 600 dollars par an entre 2000 et 2018). Toutefois, d’après nos calculs dans le projet Conecte et contrairement à certaines idées reçues, la part des emplois agricoles ou industriels dans le total des emplois est supérieure à celle de l’éducation ou de la construction.

Travail sans droits

L’éviction du travail productif et la généralisation du travail faiblement ou pas protégé ont été jusque-là des caractéristiques déterminantes de l’effondrement de la productivité du pays. Avant même la crise de 2019, les politiques de recrutement ou salariales ont graduellement instauré, dans le privé et dans le public, une massification du travail non qualifié et faiblement protégé. Ainsi, c’est le travail « sans droits », à savoir le travail exclu de jure ou de facto de l’accès aux droits et aux protections sociales, qui domine dans la balance globale des emplois, le secteur dit « informel » pesant pour 36 % du PIB et l’emploi dit « informel » pour 66 % de la population active.

Or, le travail sans droits est loin de concerner les « économies de la débrouille » et les « damnés du marché » (les sans-papiers, les migrants, les réfugiés, les paupérisés…). Il se situe tout aussi bien dans le « secteur formel » – où 36 % des actifs seraient employés informellement (selon l’Administration centrale des statistiques) – qu’au cœur de l’État, dans les rares bastions de l’État-employeur. D’après les calculs de l’Observatoire des droits des ouvriers et des employés (Oldoe), 30-35 % des emplois dans le secteur public seraient occupés par des travailleurs contractuels dont au moins 10 % de « journaliers », exclus du code de travail (article 7). La proportion des journaliers monte cependant jusqu’à 50 % au port de Beyrouth, à 60 % à EDL, et à 80 % dans les entreprises de l’Eau et dans certains hôpitaux publics. Á côté de nombreux autres exemples repérables dans les secteurs public et privé, le constat est celui d’un marché du travail qui se passe largement du droit.

Le travail et l’emploi ont été jusqu’ici les grands absents de multiples évaluations d’impact menées sur la double explosion du 4 août. Or, l’emploi figure en tête des préoccupations exprimées par le panel de survivants interrogés dans le cadre d’un rapport d’évaluation des incidences socio-économiques de ce drame mené avec l’IFPO. Il constitue une priorité pour 51,2 % d’entre eux – devant le logement (16,3 %) et de la scolarisation (9,3 %). Une autre enquête, menée en septembre 2020 par l’Oldoe auprès de 1 189 entreprises dans un rayon de 2km autour du port, a montré que 1 872 employés ont été licenciés (soit 15,8 % du total), dont 1 680 de manière définitive, et que 30 % des entreprises ont pratiqué des baisses de salaires après la double explosion.

Cette double explosion a ainsi aggravé un cercle vicieux amorcé dès 2019 avec des estimations – certes à prendre avec des pincettes – allant jusqu’à un taux de chômage de 60 % en 2021. Au-delà des incertitudes statistiques, certains faits peuvent être rapportés pour souligner l’ampleur de la crise sociale qui en résulte : le 22 juillet dernier, l’inscription de 21 450 salariés et travailleurs a été rayée de la Sécurité sociale ; selon des sources au sein de la CNSS, 37,5 % des salariés enregistrés travaillent pour moins d’un million de livres libanaises par mois ; enfin, selon le ministère du Travail, 325 institutions ont déposé des demandes de licenciement auprès de ses services début 2020, tandis que des centaines d’autres institutions ont licencié leurs employés sans demande officielle.

Passeport pour l’émigration

Au moment où la plupart des entreprises adaptent leurs prix de vente aux taux du marché noir (avec une majoration pour se protéger contre le risque de change), les salaires nominaux stagnants ne représentent plus qu’une très faible proportion dans les résultats des entreprises, au même titre que les autres dépenses de fonctionnement et les coûts opérationnels libellés en livres libanaises (loyers, électricité, salaires et traitements, télécommunications, impôts et cotisations sociales).

En outre, les impôts sur les bénéfices, tout comme la TVA et les droits de douane payés par les entreprises, continuent de profiter du décalage entre le taux officiel de 1 500 LL/USD et le taux au noir, au moins 10 fois plus élevé. Par exemple, un salarié qui travaille aujourd’hui pour une ONG locale, payé 1 000 dollars « frais » par mois, continue de déclarer un revenu mensuel de 1,5 million de livres et s’acquitte par conséquent du même impôt sur le revenu qu’un salarié touchant 10 fois moins que lui. Partant, dans un pays qui était déjà classé parmi les plus inégalitaires de la planète avant la crise, c’est le principe de justice fiscale qui implose, la charge fiscale retombant principalement sur les salariés payés en livres libanaises. Plus inquiétant encore, alors que les trois quarts des résidents vivent actuellement avec 706 050 livres par adulte et par mois (selon les derniers chiffres de l’OIT), les travailleurs libanais qualifiés suivent aujourd’hui le même chemin que les travailleurs immigrés en quittant le Liban à la recherche de meilleures opportunités. Une tendance qui concerne aussi ceux qui étudient encore dans le pays : selon une étude réalisée à l’automne dernier à l’USJ, 72,4 % des nouveaux entrants dans l’enseignement tertiaire interrogés planifient de quitter le Liban. Autrement dit, pour la jeunesse libanaise, l’enseignement supérieur ne représente plus qu’un simple passeport pour une meilleure vie ailleurs. 

Nizar HARIRI, Directeur de l’Observatoire universitaire de la réalité socio-économique, USJ.

Michele SCALA, ATER Sciences Po Lyon, et chercheur associé à Triangle et à l’IFPO.

Ahmad DIRANI, Directeur exécutif de l’Observatoire libanais des droits des ouvriers et des employés.


Si le caractère cumulatif des graves crises qui caractérisent la « dépression délibérée » (pour reprendre les termes de la Banque mondiale) que traverse le Liban a été significativement amplifié par la crise sanitaire liée au Covid-19 et la double explosion du 4 août 2020, les débats économiques semblent jusqu’ici s’orienter prioritairement vers les effets de...

commentaires (2)

merci,Gaby Sioufi,Correct! Allez,Media, prêchez et suivez les banquiers &CO qu ils reinjectent des $$ au Liban,la moitié au moins de ce qu ils ont fait envolé en 2019, blotti dans des banques partenaires suisses,criminelles aussi.

Marie Claude

12 h 55, le 01 juillet 2021

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Commentaires (2)

  • merci,Gaby Sioufi,Correct! Allez,Media, prêchez et suivez les banquiers &CO qu ils reinjectent des $$ au Liban,la moitié au moins de ce qu ils ont fait envolé en 2019, blotti dans des banques partenaires suisses,criminelles aussi.

    Marie Claude

    12 h 55, le 01 juillet 2021

  • a lire & re-relire de telles analyses-vraies ou faussees- n'a qu'un seul resultat, nous faire sombre encore plus dans un desespoir dont on ne voit aucune chance de sortie. PAS DE REMERCIEMENTS A LEURS AUTEURS.

    gaby sioufi

    12 h 30, le 26 juin 2021

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