Critiques littéraires

Najwa Barakat, Monsieur N. et l'aventure de l'écriture

Najwa Barakat, Monsieur N. et l'aventure de l'écriture

D.R.

Née à Bcharré en 1960, Najwa Barakat est l’une des figures marquantes de la littérature libanaise et arabe. Lauréate du Prix de la meilleure création littéraire pour son roman Le Bus des gens bien et du Premier Prix du Festival du théâtre amateur pour La Locataire du Pot de fer, elle a créé en 2009 Mohtaraf, un atelier d’écriture qui a déjà révélé plusieurs jeunes talents arabes.

Son dernier roman, Monsieur N., dont la parution est prévue en août 2021, est « certainement l'un des plus prenants et des plus ingénieux publiés ces dernières années en langue arabe ».

Monsieur N. habite depuis longtemps une chambre d’hôtel et ne s’aventure jamais dans le monde extérieur. Miss Zahra, la femme de chambre, ayant su qu’il fut jadis romancier, le harcèle pour qu’il se remette à l’écriture. Afin de lui plaire, Monsieur N. surmonte sa répugnance pour tout ce qui est écrit et commence par tracer sur le papier des lettres, puis des syllabes, puis des mots sans nulle liaison entre eux… Tout se confond dans sa mémoire : les événements vécus, les intrigues de ses romans, les rêves et les cauchemars… pour en arriver enfin, spontanément, à la rédaction d’un texte intelligible.

Extrait

Il lève la tête et est effrayé à la vue d’une telle quantité de fils électriques, de câbles en caoutchouc, d’un tel enchevêtrement de rubans de cuivre suspendus pêle-mêle, si dense qu’il en cacherait presque le bleu du ciel, sans parler de tout ce linge étendu qui court le long des rues et dans les venelles adjacentes où, fuyant les maisons sombres et exiguës de deux étages, pas plus, quelques meubles débordent sur le trottoir : un divan en bois ou en métal posé devant l’entrée à même l’asphalte, un canapé hors d’âge, parfois une table, un ventilateur et un poste de télévision, le tout entouré de pots en fer et en plastique de formes et d’origines diverses contenant plants, arbustes et fleurs qui bornent l’espace ou le camouflent. Ici, la rue est ouverte, offerte, aussi bien aux passants et aux habitants des maisons de plain-pied délaissées par les rayons du soleil qu’aux chats errants, aux chiens et aux voitures, tapissée de meubles posés là faute de pouvoir tenir dans les intérieurs trop étroits, tout comme les gens eux-mêmes qui y élisent domicile les soirs et les matins à l’ombre de petits balcons de pas plus d’un mètre carré derrière lesquels les fenêtres se saluent d’étage à étage en vis-à-vis, ainsi que les portes. Car ici, il n’y a ni gêne, ni intimité possibles, ni singularité pour distinguer les voisins les uns des autres.

C’est un fait, les pauvres n’ont pas le luxe de la singularité. « Même dans les marges ils n’ont pas leur place et même dans leur corps ils sont à l’étroit. » Il trouve cette phrase pompeuse, plate et déplacée. Et lui qui pensait en avoir fini avec tout ça depuis des années comme on décroche de la drogue avec la crainte ne serait-ce que d’y toucher de peur d’y retomber ! Il change de direction pour s’enfoncer dans des ruelles très étroites remplies, tout comme les rues, d’un nombre colossal de sanctuaires, de statues de saints dressées dans les angles et les coins de rue, aux pieds ou dans les bras desquelles s’étalent les photos du « martyr », de « l’époux du ciel » ou du « défunt de la patrie », autrement dit, des jeunes gens tués dans l’une des nombreuses guerres, lors d’une bagarre pour une place de parking, à cause d’une grossièreté blessant l’honneur d’une mère ou d’une sœur, d’un accident dû à un excès de vitesse, d’un coup de malchance qui a fait se trouver la victime au mauvais endroit au mauvais moment, d’une balle perdue ou tout simplement à cause de rien du tout.

La plupart de ces sanctuaires sont élevés en l’honneur de saint Charbel dont les traits tendent à varier d’une station à l’autre, à l’exception de ses deux signes distinctifs : sa longue barbe touffue et son long manteau noir. Même chose pour la Vierge Marie qui occupe les entrées des maisons, les angles des venelles et jusqu’à certains balcons, représentée dans toutes les tailles, de la plus grande à la plus petite, mais invariablement vêtue de blanc et de bleu, toujours juvénile et belle, même agenouillée devant le crucifié qui a rendu l’âme à l’âge de trente-trois ans alors qu’elle approchait des cinquante, une fois dit que les cinquante ans de l’époque n’avaient rien à voir avec les cinquante ans d’aujourd’hui. Les rides de Marie – dont ils se sont emparés comme de la couleur de la peau et des cheveux du Messie dont ils ont fait un blond aux yeux bleus ! –, expriment toute la douleur, toute la souffrance et tout le déchirement ressentis par elle à la vue de son fils crucifié et rendant son dernier soupir. Il est effectivement étrange dans de telles conditions, que le crucifié ne soit pas plus en vogue dans ces quartiers, même si leurs sanctuaires ne manquent pas de simples croix ni, au carrefour d’une de leurs artères principales, d’un grand crucifix ou d’une croix monumentale suspendue en l’air au milieu d’une rue plus moderne construite nécessairement dans les années 1960 lors du développement du pays et de la poussée du béton, à côté de laquelle une imposante statue de marbre figure les effroyables massacres subis par les Arméniens au début du XXe siècle. Tout cela sans parler des quantités d’encens brûlé devant les échoppes et les boutiques pour attirer la prospérité, combattre les odeurs putrides qui ruinent la paix du matin, ou peut-être par besoin des habitants de ces quartiers d’un peu de consolation, d’une épaule sur laquelle se décharger de leurs soucis ou d’une main pour prendre la leur et leur promettre à grand renfort de prodiges l’espoir d’un meilleur lendemain. Or quoi de mieux pour cela qu’un saint local qui parle votre langue ou qu’une tendre mère à qui s’en remettre et toujours prête à compatir ?

Monsieur N. éprouve quelque gêne à se sentir soudain à l’image d’un touriste en visite dans un pays qu’il n’aurait pas habité et dans lequel il n’aurait pas vécu depuis des lustres, un pays dans lequel son père, son grand-père, son arrière-grand-père et lui-même sont nés. C’est comme s’il descendait pour la première fois de sa vie à l’étage du bas où les serviteurs vivent sans faire de bruit, où ils se reproduisent, vieillissent et meurent sans que leurs maîtres s’en aperçoivent. Car oui, c’est là que vivent nos serviteurs, nos chauffeurs, nos ouvriers, nos éboueurs, nos artisans, nos souffre-douleur, nos cuisiniers, nos cordonniers, nos plombiers, nos tailleurs… c’est là que vit « le troupeau du Seigneur » attaché à la meule de pierre qui broie leurs jours, leur santé et leurs rêves et qui tournent en rond comme des mules pour que nous puissions manger la farine pétrie de leur sueur, nous les maîtres élus par le Seigneur dont il a fait ses officiers, ses lieutenants et ses nobles, sa cour et son élite.

Soudain, l’odeur infecte qu’il croyait endormie bâille et exhale son haleine. Il oblique aussitôt vers où l’air stagne, dans les rues intérieures terminées en culs-de-sac. Il voit là beaucoup de pudeur cachée sous des superpositions de voiles côtoyer de fausses blondeurs dont les unes tirent sur le jaune pendant que d’autres battent en retraite sous la poussée des racines qui progressent comme une armée hissant son drapeau noir. Il voit aussi flamber à quelques détours de rues le rouge feu de l’orange sur de bouffantes crinières de cheveux crépus ou divisées en petites nattes tordues comme des serpents sur des peaux d’ébène, dénudées au niveau de la poitrine, du ventre et des cuisses qui marchent sans but en quête de leur proie du jour.

« Vingt mille ! » le surprend la voix de l’une d’elles dans un arabe écorché, jaillie de l’encoignure d’une porte obscure et vers laquelle il se retourne incrédule. Elle lui fait un clin d’œil et lui sourit, découvrant des dents d’un blanc éclatant entre des lèvres noires et charnues ; puis elle s’avance d’un pas, s’arrête sur un seuil légèrement élevé et lui colle quasi ses seins sous le nez en bombant généreusement son séant. Un parfum de pacotille mêlé de relents de sueur et d’aromates s’épanche à ses narines et il rejette sa tête en arrière, feignant de regarder par-dessus son épaule l’intérieur d’un couloir plongé dans l’obscurité où beuglent les moteurs des réservoirs d’appoint* de toutes tailles, rangés à la diable, et au fond duquel monte un escalier en vieux carrelage amputé de quelques marches.

La donzelle lève le bras et lui signifie d’un revers de main : « T’occupe pas de ce que tu vois ! avant de lui baragouiner dans son mauvais arabe : On le fait dans la voiture si tu veux ou on va dans un motel si t’es marié ou bien chez toi si tu l’es pas. Si tu veux toute la journée, je reste avec toi pour cent mille livres, hein ? T’en dis quoi ? »

Elle lui prend la main pour lui faire « tâter la marchandise » mais elle déchante quand il recule sans dire un mot puis, lorsqu’il s’éloigne pour passer son chemin, elle se fâche carrément et lui fait un doigt d’honneur en grommelant des formules inintelligibles qu’elle ponctue d’une insulte en arabe. Il évite d’abord de la regarder puis, parvenu à bonne distance, il se retourne et la voit en compagnie de deux journaliers en train de marchander avec elle un plaisir éphémère pendant qu’elle lance un salut à une collègue qui passe en courant avec sa poitrine ballottante et ses mules qui lui tiennent à peine aux pieds.

À paraître :

Monsieur N. de Najwa Barakat, traduit de l’arabe par Philippe Vigreux, Actes Sud/L’Orient des Livres, septembre 2021, 288 p.

* Pendant la guerre (et aujourd’hui encore), du fait des coupures d’eau fréquentes, les Libanais installaient des réservoirs supplémentaires, le plus souvent dans les entrées des immeubles, dont l’eau était envoyée par des pompes à moteur vers les citernes originelles situées sur les terrasses.



Née à Bcharré en 1960, Najwa Barakat est l’une des figures marquantes de la littérature libanaise et arabe. Lauréate du Prix de la meilleure création littéraire pour son roman Le Bus des gens bien et du Premier Prix du Festival du théâtre amateur pour La Locataire du Pot de fer, elle a créé en 2009 Mohtaraf, un atelier d’écriture qui a déjà révélé plusieurs jeunes...

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