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Les robinsons du cèdre

Depuis longtemps déjà sans doute, vous vous étiez mis en tête de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Car, en dépit de son horreur, le naufrage du continent Liban laissait bien émerger, çà et là, quelques arpents de terre rescapée. Ces havres de quasi-normalité, ces précieux îlots de bonheur surnageant dans une mer d’immondices ne sont autres que le cocon familial, le cercle d’amis, votre lieu de travail, votre club, jogging, tennis, yoga, partie de cartes ou toute autre et apaisante source de loisirs.


Pour circuler de l’un à l’autre, chance qui n’était pas offerte à Robinson Crusoé, il nous fallait certes suer sang et eau, ramer dur sur des flots putrides, affronter des embouteillages monstres, slalomer entre les tas d’ordures, respirer, bien forcé, une puanteur qui n’émane pas du seul contenu des égouts déversé dans notre coin de Méditerranée. La pestilence qui vous agresse jusqu’à la nausée, qui vous fait proférer des Tfeh en rafale, trouve sa source surtout dans l’inconscience, l’imprévoyance, l’incompétence, la vénalité de ceux qui ont mené le pays à l’abîme. En fin de compte, ce qu’il y a de plus terriblement particulier dans le naufrage du Liban, c’est qu’il est manifestement l’œuvre de naufrageurs assidus à la tâche : pire encore, ces derniers sont toujours là, retranchés dans leurs tours d’ivoire, à contempler le spectacle.


Quant aux naufragés que nous sommes, voilà que l’actuelle pénurie de carburants nous dénie même la possibilité de pagayer sur les routes criblées de crevasses. C’est, en réalité, tout un chapelet de scandales que charrie cette calamité nouvelle qui paralyse le pays et condamne les citoyens à d’interminables et avilissantes queues devant les stations-service. Le scandale originel est, comme tout le monde sait, le gouffre qui a pour nom ministère de l’Énergie et qui a englouti, en incurie et rapines conjuguées, plus de la moitié du Trésor public. Les scandales subséquents, c’est l’odieux chantage exercé par un État brigand, acculé à puiser dans nos dépôts bancaires, déjà séquestrés, pour nous faire l’aumône tantôt de courant électrique et tantôt d’essence.


Essence, fuel et gaz butane bientôt disponibles, mais plus chers de moitié : après nous avoir aussi durement mis en condition, s’attendent-ils donc, ces responsables indignes, à nous voir soupirant de soulagement et éperdus de reconnaissance ? Du pays dont ils ont la charge, ils ont fait entre-temps une jungle où l’on échange des coups de feu devant les pompes assiégées ; où l’on pirate un camion-citerne ou une cargaison de lait pour enfants ; où une ONG va même jusqu’à prendre d’assaut une banque et contraindre celle-ci à transférer des fonds à l’étranger.


Cette alarmante situation, qui vient s’ajouter à toutes les formes d’insécurité devenues le lot des Libanais, était passée en revue hier, au palais présidentiel de Baabda, par le Conseil supérieur de défense : pompeuse appellation qui ne répond pas à la question de savoir contre quelle dérive de l’État cet organisme a jamais réussi à nous défendre! De fait, quelle fichue instance se souciera-t-elle seulement de prémunir le peuple contre la hausse générale des prix instantanément survenue par simple, par mécanique phénomène de réactions en chaîne ?


Des masses de volts pour envoyer sur la chaise électrique les voleurs de la République, des marées de haut octane pour alimenter les flammes de l’enfer qu’ils ont amplement mérité : voilà à quels pitoyables fantasmes peut se réduire le courroux populaire, quand la proverbiale résilience des Libanais devient accommodement, concession. Quand la faculté d’adaptation tourne à la résignation, à la soumission. Quand, à la clameur des manifestations, succède le silence des agneaux.


Issa GORAIEB

[email protected]


Depuis longtemps déjà sans doute, vous vous étiez mis en tête de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Car, en dépit de son horreur, le naufrage du continent Liban laissait bien émerger, çà et là, quelques arpents de terre rescapée. Ces havres de quasi-normalité, ces précieux îlots de bonheur surnageant dans une mer d’immondices ne sont autres que le cocon familial, le cercle...