Rechercher
Rechercher

Lifestyle - Sciences

Depuis l’Empire romain, le masque sanitaire sous toutes ses coutures

Vessie animale, visière, tissu imbibé d’eau de vinaigre ou bec d’oiseau, le masque, devenu incontournable depuis la pandémie, a pris au cours des siècles différents visages.

Depuis l’Empire romain, le masque sanitaire sous toutes ses coutures

Deux ouvrières de maintenance à l’aciérie Gary Works, dans l’Indiana, pendant la Seconde Guerre mondiale. Photo Creative Commons

« Surtout, ma chère enfant, ne venez point à Paris ! Plus personne ne sort de peur de voir ce fléau s’abattre sur nous, il se propage comme un feu de bois sec. Le roi et Mazarin nous confinent tous dans nos appartements. » À en croire les réseaux sociaux qui en ont fait un buzz, voilà les premiers mots d’une lettre qui aurait été écrite par madame de Sévigné en avril 1687 à sa fille Françoise. Mais cette curieuse référence à une épidémie semblable au Covid-19 n’est qu’un pastiche. « Plusieurs incohérences historiques prouvent que madame de Sévigné n’a jamais rédigé un tel écrit », signale Laurence Arnaud, médiatrice culturelle au château de Grignan, où la marquise est morte et enterrée. Elle indique à Bleu France (réseau des radios locales publiques françaises) que madame de Sévigné parle du cardinal de Mazarin, « or il est mort 26 ans plus tôt, en 1661 ». Quant à l’intendant François Vatel, mentionné lui aussi dans cette fausse lettre, « il est décédé en 1671 ».

Pour en avoir le cœur net, la spécialiste a vérifié dans les ouvrages de la Pléiade les correspondances de madame de Sévigné. Elle affirme qu’« aucune lettre semblable n’y figure ». Dans cet écrit, il est également question de Corneille et de sa pièce Le Menteur. « Madame de Sévigné présente cette œuvre comme une nouveauté, pourtant la pièce date de 1644 », fait également observer sur Bleu France Fadi el-Hage, docteur en histoire et professeur d’histoire dans un lycée de Seine-Saint-Denis. « Le mot “confinement” existait bien au XVIe siècle, mais il était utilisé pour faire référence à des situations judiciaires, comme le confinement d’un prisonnier par exemple, et non à un confinement sanitaire », précise l’historien. Il n’en reste pas moins qu’à cette époque, les masques étaient à la mode ; ils se portaient uniquement autour des yeux, pour se protéger du soleil ou conserver l’anonymat dans la rue. L’habitude perdure même à ce jour, les stars n’hésitent pas à porter le combo masque plus lunettes de soleil pour échapper à la traque des paparazzi.

Un homme revêtu du costume des médecins du XVIIe siècle lors des épidémies de peste, le 21 mars 2020 à Leeds, en Angeterre. Oli Scarff/AFP

Les précurseurs de l’intervention

Pour retrouver les premiers masques sanitaires, il faut toutefois remonter à l’Empire romain où ils étaient fabriqués à partir de vessie animale et utilisés par les mineurs de fond pour se protéger des émissions de gaz toxiques. Le même procédé est utilisé dans les ateliers où l’on réduit et affine le minium (oxyde de plomb servant de pigment rouge vermillon pour tracer les lettres sur les manuscrits enluminés).

C’est toutefois à partir du XVIIe siècle, en raison des pandémies qui vont sévir, que les dispositifs médicaux ont évolué. Un article dans le National Geographic décrit le masque porté par les médecins qui soignaient les victimes de la peste. Ils se couvraient de la tête aux pieds et portaient un masque réalisé en carton bouilli ou en cuir, doté de bésicles et d’un long bec d’oiseau d’une dizaine de centimètres de long rempli d’éponges imprégnées de plus de 55 herbes médicinales et autres mixtures, dont du vinaigre, du camphre, du clou de girofle, du miel, mais aussi de poudre de peau de vipères. Le bec est percé de deux trous pour permettre de respirer. Leur costume – attribué à Charles de Lorme, médecin qui officiait à la cour de Louis XIII – comprenait un manteau enduit de cire parfumée, un chapeau et des gants en cuir de chèvre. Les praticiens étaient également munis d’une tige qui leur permettait de toucher ou de repousser les victimes de la peste. Cette tenue impressionnante, voire théâtrale, devient même l’accoutrement d’un nouveau personnage de la commedia dell’arte, celui du medico della pesta. Dès la Révolution industrielle du XVIIIe siècle, le couvre-visage se développe. L’Italien Bernardino Ramazzini, précurseur de la médecine du travail et véritable fondateur de l’hygiène professionnelle, va s’intéresser aux corps de métier exposés à des substances nocives. Pour les infirmiers(ères), les plâtriers, les plumassiers, les cardeurs de laine ou encore les chapeliers, les fabricants de colle forte, les fossoyeurs et ceux qui travaillent dans les zones de marais insalubres, il préconise l’utilisation d’une étoffe ou d’une gaze sur le visage, à laquelle il suffit d’ajouter de l’eau de vinaigre ou d’autres produits comme l’eau de chaux pour se protéger.

Berger et le 1er accessoire chirurgical

Les cheminots exposés aux poussières nocives ne seront pas en reste. Vers la fin du XIXe siècle, Charles Urbain Bricogne, ingénieur dirigeant la Compagnie française des chemins de fer du Nord et président de l’Association des industriels contre les accidents du travail, met au point un masque pour les employés des chemins de fer et en généralise l’emploi. Entre-temps, des casques-masques de protection métalliques sont créés, comportant une fenêtre pour la vision et qui seront adoptés par les soudeurs de métaux. À la même période, le médecin allemand Carl Flügge plaide auprès de ses confrères pour le port du masque lors des opérations chirurgicales. Il semble que c’est le professeur français Paul Berger qui, lors d’une intervention à l’hôpital Tenon à Paris, en octobre 1897, a enfilé le premier cet accessoire devenu aujourd’hui un incontournable des salles d’opération.

D’autres masques apparaissent en avril 1915, après l’attaque allemande au gaz contre les troupes britanniques. Ils sont déclinés sous forme de compresses de gaze imbibées d’hyposulfite de sodium. Cependant, peu efficaces, ils sont alors remplacés par des masques-cagoules, suivis en 1918 par des masques ARS munis d’un filtre carbone (appareils respiratoires spéciaux). En 1940, toutes les armées et les populations d’Europe en sont équipées.

Infirmière de la Croix-Rouge masquée durant l’épidémie de grippe espagnole de 1918. Photo National Photo Company via Library of Congress Website/Creative Commons

San Francisco la pionnière

Début 2020, le coronavirus a remis le masque sanitaire sous le feu des projecteurs d’un monde en état d’alerte. Néanmoins, l’usage de cet accessoire qui fait à la base office de protection contre l’inhalation de substances nocives est présent en Chine et au Japon depuis longtemps. Selon le sociologue japonais Mitsutoshi Horii, l’usage du masque est apparu entre 1918 et 1919 suite à la pandémie de la grippe espagnole qui a causé la mort de 250 000 à 470 000 personnes dans l’archipel japonais. Le traumatisme est dans tous les esprits lorsqu’une nouvelle épidémie refait surface en 1934, puis, plus tard, la grippe A H1N1 en 2009, et la contamination nucléaire liée à la centrale de Fukushima en 2011. Des masques avec différents filtres se développent et sont vendus au grand public. Et depuis, les Japonais le portent automatiquement lorsqu’ils sont malades, ou alors en prévention des allergies dues au pollen (très puissantes au printemps). Toujours selon le sociologue Horii, cette protection est une idée qui vient de Chine, où la tradition de se couvrir le visage pendant les crises sanitaires date de la grande peste mandchoue de 1910. Ensuite, le port du masque s’est généralisé dans l’est de l’Asie pour se protéger contre les pics de pollution depuis les années 1990, et contre l’épidémie de SRAS qui s’est répandue entre novembre 2002 et août 2003.

Si le port du masque est associé à l’Extrême-Orient, c’est pourtant une habitude répandue par les États-Unis. Horii fait remarquer qu’en octobre 1918, alors que la grippe espagnole décime les populations mondiales, San Francisco émet la première loi qui rend le port du masque obligatoire en public. Un mois plus tard, la même directive est suivie à Paris. La pratique a néanmoins disparu rapidement et n’a subsisté que dans un contexte médical.

Aujourd’hui, divers types de masques sont produits par millions. On nous fait miroiter même un modèle breveté capable de tuer virus et bactéries. Développé par Paul Boyé Technologies, un des premiers fabricants européens d’uniformes, de tenues de combat et d’équipements de sécurité, il a été baptisé « Biox », et testé avec succès contre une souche du coronavirus par la Direction générale française de l’armement (DGA). Il devrait être commercialisé avant la fin de l’année 2021.


« Surtout, ma chère enfant, ne venez point à Paris ! Plus personne ne sort de peur de voir ce fléau s’abattre sur nous, il se propage comme un feu de bois sec. Le roi et Mazarin nous confinent tous dans nos appartements. » À en croire les réseaux sociaux qui en ont fait un buzz, voilà les premiers mots d’une lettre qui aurait été écrite par madame de Sévigné en avril...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut