Rechercher
Rechercher

Culture - Design

Quand Samer Bou Rjeily redonne vie à l’arbre mort...

Sa table de 8 mètres de long, réalisée à partir d’un tronc de pin calcifié vieux de plus de 200 ans, aura été l’une des pièces marquantes de l’exposition-événement « Everyone is the creator of one’s own faith »* qui vient de se clôturer à Sursock, immeuble Tabbal. Rencontre avec un jeune talent prometteur.

Quand Samer Bou Rjeily redonne vie à l’arbre mort...

Samer Bou Rjeily, un talent prometteur... Photo Vartan Seraydarian

C’est un jeune homme pressé… Qui, paradoxalement, aime explorer dans son travail « la relation entre les matériaux naturels, la patine qu’y dépose le temps et la beauté de l’imperfection ». Vingt-six ans au compteur, diplômé en architecture de la Notre Dame University (NDU), Samer Bou Rjeili n’a pas attendu la fin de ses études universitaires pour ouvrir son propre bureau et passer d’un projet d’aménagement d’intérieur à Beyrouth à un chantier de construction à Porto, d’un stage à New York (au sein de la fameuse agence norvégienne Snøhetta) à la conception de pièces mobilières alliant avec singularité l’art et le design. À l’instar de cette inédite table de banquet avec bibliothèque incorporée qui lui a valu le Talent Award de la Beirut Design Fair en 2019.

« Dès le début, j’avais décidé d’aller au-devant des projets, de ne pas attendre que les choses viennent à moi. Sauf en matière de design artistique. Dans ce domaine, je préfère prendre le temps d’être séduit par une idée, un événement, une émotion… », confie le concepteur de la gigantesque table en bois calciné, l’une des pièces qui a remporté le plus de suffrage auprès des visiteurs de l’exposition « Everyone is the creator of one’s own faith », dédiée à la galeriste trentenaire Gaïa Fodoulian qui a tragiquement perdu la vie dans l’explosion au port de Beyrouth.

D’un point de vue émotionnel, le jeune homme ne pouvait que trouver son compte dans cet hommage organisé par la propre mère de la victime, Annie Vartivarian, laquelle a choisi de rassembler au sein d’une ancienne bâtisse de la rue Sursock – elle aussi largement traversée par le souffle meurtrier du 4 août – une sélection choisie d’œuvres d’artistes et de designers libanais dont sa fille appréciait particulièrement le travail.


Personnellement, je n’ai pas connu Gaïa et c’est par hasard que j’ai rencontré sa maman. Son histoire m’a énormément touché. Lorsqu’elle m’a proposé de participer à l’exposition, j’ai très vite eu l’idée de concevoir un mobilier à partir du tronc d’un pin bicentenaire déraciné lors d’une violente tempête à Beit Méry et que j’avais récupéré. Il y avait dans sa substance même une symbolique de vie au-delà de la mort qui rejoignait totalement la thématique liée a l’événement », raconte Samer Bou Rjeili.

Immémoriale et contemporaine

Composée de 3 longs plateaux en bois noir posés sur 9 larges tronçons (aux diamètres variant de 70 cm à 110 cm) découpés dans l’arbre dénudé de ses écorces et noircis au feu, l’immense table qu’il a réalisée occupait quasiment toute la longueur du hall central de l’appartement au premier étage de l’immeuble Tabbal, où se tenait l’exposition jusqu’à samedi dernier. « Je l’ai voulue comme un élément central offrant diverses fonctionnalités, allant du présentoir pour les objets des autres artistes participants, à la table de travail et de banquet », précise son concepteur.

Il en a résulté une pièce forte qui, au-delà de son côté rassembleur, dégage quelque chose d’à la fois contemporain et immémorial, matériel et spirituel… Et dont la seule présence délivre un puissant sentiment de retour aux forces fondamentales de la nature.

La table en bois brûlé (816x150 cm) trônant dans le hall du premier étage de l’immeuble Tabbal, quartier Sursock. Photo Vartan Seraydarian

Le feu pour la conservation du bois…

« C’est exactement ce que je cherchais à exprimer à travers cette réalisation », assure Samer Bou Rjeili. Ajoutant : « Du sens et des matériaux qui me parlent. C’est ce que je recherche constamment dans l’ensemble de mon travail.

C’est pourquoi, dans mon processus de fabrication, j’essaye toujours de limiter au maximum l’utilisation des matières chimiques, en m’appuyant essentiellement sur les éléments naturels, le feu, l’eau, l’air. Pour cette table, par exemple, je n’ai utilisé aucun pigment de couleur. Et j’ai eu recours au Shou Sugi Ban, une technique japonaise du XVIIIe siècle, pour la préservation du bois par sa carbonisation au feu pour obtenir à la fois cette profonde teinte charbonneuse et assurer la pérennité des plateaux en contreplaqué et des troncs utilisés en piètements. »

Lire aussi

Richard Yasmine, de Beyrouth à Milan : une explosion créative tous azimuts...

« L’idée que le feu qui a détruit tant de forêts au Liban ces dernières années puisse devenir un agent protecteur du bois est quelque chose de formidable », ajoute ce designer à la conscience écologique assez développée.

La Central Library Table, une table-bibliothèque qui a valu à Samer Bou Rjeily l’Award Talent de la Beirut Design Fair de 2019. Photo John McRae

« Kotrani » nouvelle version métallisée

C’est en collaborant, au cours de ses années d’étudiant, aux scénographies des expositions de Michel Daher (South Border Gallery) que Samer Bou Rjeili est entré dans l’univers de la création de pièces mobilières. Un tout premier fauteuil taillé dans le Marquina, marbre noir monté sur des piètements en acier brossé, présenté chez le galeriste à l’occasion de l’ouverture de la première édition de la Beirut Design Fair en 2018, le lance dans la voie d’un design mobilier assez architectural. Et, paradoxalement, souvent « construit » sur une tension entre formes créées par la nature et volumes façonnés par la main de l’homme. Dans cette même série de pièces uniques, baptisée Versus, limitant au maximum l’intervention humaine, il conçoit aussi un luminaire de grande échelle issu du même marbre… Mais c’est la fameuse Central Library Table qui remporte, en octobre 2019, le prix du Jeune Talent lors de la dernière foire de design de Beyrouth, qui lui vaudra ses premières revues de presse spécialisée.

Dans cette pièce primée, c’est une nouvelle étape qu’il franchit en mariant les matières naturelles à celles issues du patrimoine architectural libanais. Les matériaux qu’il a utilisés ont ainsi été entièrement récupérés d’anciennes maisons libanaises démolies. À l’instar des poutres en bois de cèdre « Kotrani » que le designer a trempées dans du métal liquide pour leur donner une couleur acier hypercontemporaine tout en en préservant l’authenticité de leur texture, avant de les reconvertir en une large table charpentée. Sous laquelle il a incorporé des étagères issues du même bois, laissé dans sa couleur naturelle cette fois et simplement poncé en minces tablettes, qui font office de cases de bibliothèque ou d’espace de rangement façon buffet.

Un meuble qui, au-delà de son esthétique et sa fonctionnalité, projette une réflexion sur l’essence des matières premières et la vie qu’elles injectent dans les objets passés et présents.

« Je pense qu’il y a dans la nature quelque chose que l’on ne peut pas recréer. Ces troncs façonnés par plus de 200 ans d’existence dégagent une magie incomparable. Une émotion qui se transmet à l’utilisateur de l’objet dans lequel ils ont été transformés que l’on ne peut pas trouver dans les matières qui ne possèdent pas la patine du vécu », assure l’architecte-designer du haut de ses 26 ans.

*« Everyone is the creator of one’s own faith » a présenté, jusqu’au 29 mai, une sélection choisie de pièces d’artistes et de designers libanais au sein de l’immeuble Tabbal, quartier Sursock.

C’est un jeune homme pressé… Qui, paradoxalement, aime explorer dans son travail « la relation entre les matériaux naturels, la patine qu’y dépose le temps et la beauté de l’imperfection ». Vingt-six ans au compteur, diplômé en architecture de la Notre Dame University (NDU), Samer Bou Rjeili n’a pas attendu la fin de ses études universitaires pour ouvrir son propre bureau et passer d’un projet d’aménagement d’intérieur à Beyrouth à un chantier de construction à Porto, d’un stage à New York (au sein de la fameuse agence norvégienne Snøhetta) à la conception de pièces mobilières alliant avec singularité l’art et le design. À l’instar de cette inédite table de banquet avec bibliothèque incorporée qui lui a valu le Talent Award de la Beirut Design Fair en 2019. « Dès le début,...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut