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Indigestes agonies

On n’aura de la viande que jeudi, dit le boucher. On aura peut-être de l’essence demain, dit le pompiste. On n’a plus de pâte, dit le boulanger. On n’a plus de génériques, dit le pharmacien, d’originaux non plus. C’est passager, sans doute, se dit le citadin pour qui ces pénuries, de théoriques il y a quelques mois, deviennent une réalité insolite avec laquelle il lui faut désormais composer. On trouvera autre chose en attendant. On apprendra à se passer de viande, on se répétera les mots glaçants de Marguerite Yourcenar : « Je ne digère pas les agonies. » Contre mauvaise fortune, on fera bon cœur : toute cette farine, cet amidon, ce gluten ne valent rien pour la santé. Au diable la man’ouché. Pour l’essence, pas de souci, on va covoiturer, ça crée des liens et c’est bon pour la planète. Et pour les médicaments, pareil, on imaginera qu’ils n’ont pas encore été inventés, on vivra comme l’ont fait nos aïeux, on remplacera les antidouleurs par des cataplasmes au vinaigre, on prendra des décoctions contre la toux (il faudra retrouver la trace des glaneuses qui en vendaient de porte en porte), on marchera pour faire baisser la tension artérielle, on se fera des saignées contre la fièvre, on s’équipera de ventouses, on verra bien contre quoi, l’important est de commencer à se prémunir contre toutes les farces que notre « État » nous réserve encore, nous qui restons par lassitude de partir. Dans la même logique, nous nous réjouirons de voir nos enfants quitter le pays – les voyages forment la jeunesse – et ne plus revenir, parce qu’on va se partager les fidélités : nous ferons l’arbre, ils feront la pirogue. Une pirogue avec des racines ne va pas bien loin. « Mon gouvernement m’a fait ça », mais je ne lui en veux pas pour autant : avec l’explosion du 4 août, il m’a fait pire, il m’a fait ce que même dans mes cauchemars les plus horribles je n’aurais pu concevoir. Mon gouvernement m’a détaché de la réalité, tant le réel qu’il m’offre ressemble à un jeu démoniaque. Bravo gouvernement, tu as encore réussi à déjouer mes plans de toute une vie pour une vie décente et tranquille. Mais qui a besoin de tranquillité ? Tant que la tienne et celle de ta progéniture sont assurées, je prends mon parti de rester en marge de la course du monde. Je n’aurai qu’à m’asseoir sur la Corniche et regarder au loin. Et même si on ne voit rien que le bleu du bleu et les vagues des vagues, on peut imaginer au loin des soleils qui se lèvent quand le nôtre se couche, et des lunes qui éclairent des nuits autrement douces.

Parfois, on se prend à imaginer aussi qu’il y a précisément, exactement sous notre région de la terre, une sorte de champ magnétique d’une puissance hors du commun qui provoque à la surface un tourbillon inversé. Pas un pays sous nos cieux qui connaisse la paix des justes. Du fond de notre propre désarroi, nous regardons avec impuissance et douleur les colons israéliens déposséder les Palestiniens de leurs maisons, de leur histoire, et nous ne pouvons-nous empêcher de penser que si la justice du monde se range du côté du bourreau, alors cela peut arriver à n’importe qui, n’importe où, en toute impunité. Nous voyons le Hamas abattre ses roquettes et Israël sortir ses bombardiers, et de nouveau des enfants mourir avant d’avoir fini de jouer, et nous ne pouvons nous empêcher de songer que tout cela n’est que calculs électoraux. Combien de vies coûterait la victoire, combien de larmes pour un mandat ?

En ces jours où l’intolérance et la pensée totalitaire, loin d’avoir été affaiblies par la pandémie, gagnent du terrain, il nous reste à lutter pied à pied contre la déshumanisation rampante qui va finir par rendre ce siècle et avec lui la terre entière irrespirables pour tous.


On n’aura de la viande que jeudi, dit le boucher. On aura peut-être de l’essence demain, dit le pompiste. On n’a plus de pâte, dit le boulanger. On n’a plus de génériques, dit le pharmacien, d’originaux non plus. C’est passager, sans doute, se dit le citadin pour qui ces pénuries, de théoriques il y a quelques mois, deviennent une réalité insolite avec laquelle il lui faut...

commentaires (1)

Mais on ne peut pas remplacer tous les médicaments? Et les maladies chroniques ? le cœur? le diabète ? etc...

Hind Faddoul

04 h 58, le 13 mai 2021

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Commentaires (1)

  • Mais on ne peut pas remplacer tous les médicaments? Et les maladies chroniques ? le cœur? le diabète ? etc...

    Hind Faddoul

    04 h 58, le 13 mai 2021

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