Selon un « constat d’état » établi par huit restauratrices-conservatrices spécialisées, près de 24 200 taches et 10 000 trous ont été relevés sur la tapisserie de Bayeux, datant du XIe siècle et classée « mémoire du monde » par l’Unesco. Photo DR
C’est une « vieille dame » chère aux Britanniques qui a besoin d’une cinquantaine de personnes pour se déplacer. Âgée de près de mille ans et fragilisée par d’innombrables petites dégradations sur ses 70 mètres de long, la tapisserie de Bayeux va être restaurée. « C’est une vieille dame qui a près de mille ans, une toile de lin très fine brodée de laine, avec de multiples dégradations. En cas de péril, toute manipulation de l’œuvre dans son état actuel peut entraîner de nouvelles altérations. C’est la raison principale de cette intervention », explique Antoine Verney, conservateur en chef du musée à Bayeux, où se trouve ce « monument ». Comme une bande dessinée sur tissu, il fait le récit de la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, entre 1064 et 1066.
En janvier 2020, huit restauratrices-conservatrices spécialisées en textile ont inspecté centimètre carré par centimètre carré, à raison d’un mètre par jour et par experte, la tapisserie du XIe siècle – classée « mémoire du monde » par l’Unesco – probablement conçue à Canterbury dans le sud-est de l’Angleterre. Parmi les centaines de personnages et d’animaux qui foisonnent sur le tissu, elles ont relevé notamment près de 24 200 taches et 10 000 trous, selon leur « constat d’état » publié en février 2021. Les réparations effectuées par le passé et « les dimensions exceptionnelles de cette œuvre donnent l’illusion d’un bon état général de conservation », mais « l’état structurel de la toile, support des broderies, est très fragile et préoccupant, ce qui rend toute manipulation extrêmement délicate », peut-on lire dans leur rapport. Les dernières réparations datent de 1870.
Quid dans ces conditions du « prêt éventuel » de l’œuvre au Royaume-Uni, évoqué par Paris et Londres en 2018 ? « Aucune décision n’a encore été prise concernant le prêt éventuel », a indiqué la direction régionale des affaires culturelles (DRAC). Mais « le constat a montré que l’œuvre n’était pas transportable avant d’être restaurée », ajoute la DRAC.
Dix-huit mois de travaux au minimum
Pour l’adjoint au maire de Bayeux chargé du tourisme, Loïc Jamin, pas question de laisser l’œuvre partir « une fois restaurée ». Les réparations doivent avoir lieu en même temps que la fermeture pour travaux de reconstruction du musée de la tapisserie, à partir de l’automne 2024 et pendant dix-huit mois au minimum. Avant la crise sanitaire, la tapisserie attirait 400 000 visiteurs par an, dont 70 % d’étrangers. Sa restauration « est aujourd’hui évaluée à deux millions d’euros », indique l’État français, sans qu’on sache quel lieu – forcément proche de celui de sa conservation – pourra accueillir la remise en état d’une œuvre aussi monumentale que fragile.
Rien que pour déplacer l’œuvre dans son étroit local technique pour le « constat d’état », il a fallu « mobiliser une équipe de plus de 50 personnes parfaitement coordonnées et qui ont l’habitude de réaliser ce mouvement. C’est une opération dans l’opération », souligne Antoine Verney. L’idée de la restauration n’est pas de nettoyer toutes les taches ni de gommer toutes les dégradations, au risque d’abîmer davantage la toile de lin. Il s’agit plutôt de « stabiliser » l’ouvrage. Certaines altérations ont un intérêt historique, comme ces traces de cire qui pourraient être des écoulements des cierges de la cathédrale de Bayeux, où la tapisserie a été exposée au XVe siècle. Plus préoccupants pour l’avenir de l’œuvre sont en revanche les trous relevés sur le textile, qu’ils soient issus de clous d’accrochage ou de l’usure du tissu. La tapisserie souffre aussi de plis liés notamment à sa doublure aujourd’hui trop étroite. La « vieille dame » d’un peu moins de 15 kg est à ce point fatiguée qu’elle sera exposée inclinée et non plus à la verticale à l’issue des travaux.
Le prêt aux Anglais de cette première transcription en images d’un épisode-clé de l’histoire de l’Europe du Nord-Ouest serait une première. Il a déjà été deux fois envisagé, sans aboutir : en 1953 pour le couronnement de la reine Elizabeth II et en 1966 pour le 900e anniversaire de la bataille de Hastings, à l’issue de laquelle Guillaume le Conquérant est devenu roi d’Angleterre.
Chloé COUPEAU/AFP


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