Les anciens Premiers ministres libanais Nagib Mikati, Fouad Siniora, Tammam Salam et Saad Hariri. Photo d’archives Dalati et Nohra
Comme tous les autres, il joue sa survie politique. Mais ce qui pousse depuis des mois Saad Hariri à ne rien lâcher dans le bras de fer qui l’oppose à Michel Aoun autour de la formation du gouvernement, outre la conviction qu’il ne pourra rien faire si Gebran Bassil est à nouveau dans ses pattes, c’est avant tout le sentiment de revanche qui prévaut aujourd’hui au sein du leadership sunnite. Considérant que les prérogatives que lui confère l’accord de Taëf sont foulées au pied depuis des années, la communauté sunnite se veut désormais intransigeante dans la défense de ce qui lui revient, selon le texte, de droit. Pas question de partager avec Michel Aoun la formation de la mouture gouvernementale qui, selon la Constitution, revient au président du Conseil et doit ensuite être validée par le président de la République.
Cette approche radicale, qui tranche avec le caractère et la politique traditionnellement plus conciliante du personnage, a permis au Premier ministre désigné de rallier derrière lui tout le leadership sunnite. « Ce que fait maintenant Hariri vise à préserver l’accord de Taëf », confirme l’ancien Premier ministre Fouad Siniora. Ce dernier, à l’instar d’autres grandes figures de la communauté, avait pourtant pris ses distances avec le fils de Rafic Hariri depuis le compromis présidentiel de 2016 qui a ouvert la porte de Baabda à Michel Aoun. Il considérait que cette entente allait donner un coup de massue aux pouvoirs restants de la communauté sunnite. Michel Aoun est en effet l’un des plus grands détracteurs de Taëf depuis des décennies. Pour l’ancien ministre Ahmad Fatfat, « ce qui se passe avec Saad Hariri maintenant s’est produit auparavant avec son père sous le mandat du président Émile Lahoud et la tutelle syrienne. Les chrétiens avaient alors été marginalisés et les sunnites affaiblis et soumis ». Rafic Hariri avait lui aussi refusé, en 1998, de former un cabinet sous les conditions de Lahoud, estimant que c’était une violation de Taëf, rappelle M. Fatfat. Il a refusé sa désignation et s’est rangé du côté de l’opposition. Ce qui lui avait alors valu une victoire écrasante lors des législatives de 2000.
La plupart des leaders sunnites ont vu d’un mauvais œil le fait que Saad Hariri se remette au centre du jeu en octobre dernier, en annonçant vouloir à nouveau briguer le poste de Premier ministre. Mais ils estiment aujourd’hui devoir le soutenir car sa récusation laisserait le champ libre, selon eux, au président de la République. « Le Hezbollah et Aoun tentent de récupérer le pouvoir exécutif. Le Hezbollah a créé son propre État et Aoun a lancé une guerre de prérogatives. Mais quand la présidence du Conseil est touchée, c’est tout le pays qui coule », estime l’intellectuel Radwan el-Sayyed. En se présentant comme un leader sunnite fort, le chef du courant du Futur connaît un regain de popularité au sein de sa communauté, qui s’est sentie humiliée pendant des années. Alors que les sunnites se considèrent comme les enfants de l’État, et non comme une communauté, la montée en puissance du Hezbollah, après l’assassinat de Rafic Hariri, et celle du Courant patriotique libre ont contribué à les marginaliser et à les mettre justement dans une position de minoritaires. « Le rôle sunnite au Liban est lié à la présence de l’État », dit Khaldoun al-Charif, un politicien de Tripoli, qui considère que si l’État se désagrège, les sunnites en pâtiront encore plus que les autres. « Nous ne sommes pas une communauté et nous ne voulons pas l’être », affirme dans le même sens Fouad Siniora, qui considère que le compromis présidentiel a fait entrer les sunnites dans une logique sectaire. Ce sentiment d’aliénation et de frustration diffus au sein de la rue sunnite était principalement dû à l’impression d’être à chaque fois la seule partie acceptant de faire des compromis.
Les sunnites du Liban, en trois étapes
La situation politique des sunnites a évolué en trois étapes depuis la fin de la guerre civile et l’accord de Taëf. D’abord, l’âge d’or avec Rafic Hariri et l’accord saoudo-syrien, qui a permis aux sunnites de jouer un rôle de premier plan. Ensuite, après l’assassinat de Rafic Hariri, une forme d’équilibre maintenue par un fort soutien arabe et occidental entre 2005 et 2008. Enfin, une troisième phase qui débute le 7 mai 2008 et qui se caractérise par une série de coups de force du Hezbollah qui, malgré sa défaite lors des élections législatives de 2009, tente de s’imposer comme le principal décideur. Les sunnites ont été particulièrement marqués par la démission en 2011 des ministres du Hezbollah et du Courant patriotique libre, qui a conduit à renverser le gouvernement Hariri. En 2013, l’arrivée à la présidence du Conseil de Tammam Salam répond à une volonté de rééquilibrer le rapport des forces, mais cette tentative se solde par un échec cuisant après l’accord sur le nucléaire iranien en 2015, la débâcle de la révolution syrienne et la conclusion du compromis présidentiel. « À ce moment-là, il fallait soit un règlement majeur, soit une confrontation majeure », estime l’ancien ministre Nouhad Machnouk, qui avait, au début, soutenu Hariri avant de s’en éloigner en raison de ce qu’il considère comme une « mauvaise gestion » du compromis.
La situation des sunnites ne peut en effet être détachée de l’évolution des rapports de forces régionaux qui ont été perçus pendant cette période comme étant à l’avantage de l’axe irano-syrien. Le renversement de Saddam Hussein en Irak, la mort de Yasser Arafat et celle de Rafic Hariri, l’émergence des printemps arabes, qui ont contraint les pays touchés à se concentrer sur leurs affaires internes, en particulier l’Égypte, sont autant de facteurs qui ont joué en faveur de la marginalisation, à différents niveaux, des sunnites dans la région, mais aussi au Liban. Il y a une détermination aujourd’hui à tourner cette page, dans la région, où les leaders sunnites ont un discours extrêmement virulent envers l’Iran et au Liban. Lâché par les Saoudiens qui lui reprochent sa politique de compromis avec le Hezbollah, Saad Hariri peut toutefois compter sur un double soutien égyptien et émirati. Profitant du fait qu’il n’existe pas de véritable alternative dans les rangs sunnites, le chef du courant du Futur a surfé sur l’initiative française pour tenter de réaffirmer les prérogatives du Premier ministre. Mais si sa fermeté permet de regonfler l’orgueil de sa communauté, elle ne la préserve pas de la détérioration quotidienne de la situation économique et financière, qui s’aggrave à mesure que le jeu politique reste paralysé. Et c’est bien dans les régions sunnites, en particulier du Nord, que se trouvent pourtant les zones les plus pauvres du pays.



L'histoire recommence et reprend ??
17 h 35, le 12 avril 2021