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Le général et le particulier

Au peuple d’ignares que nous sommes, le président de la République a fort bien fait de rappeler, mercredi soir à la télé, à quel point est décisif, pour le salut du pays, un audit comptable ou juricomptable de la Banque du Liban. À défaut d’une rigoureuse vérification des comptes de cette institution, de leur sincérité, de leur régularité et de leur conformité, il serait impossible en effet de retracer les chemins de traverse que n’ont cessé d’emprunter, des décennies durant, les deniers publics. Rater cette incontournable étape serait enterrer la secourable initiative française, ainsi que tout espoir d’une assistance internationale : l’enfer quoi, comme on vous l’avait dit et prédit…

Là où pèche toutefois cette présidentielle leçon de finances, c’est que dans le fond, elle ne fait qu’effleurer à peine l’aspect politique, pourtant incontournable, de la question. Michel Aoun désigne clairement ainsi les acteurs du drame, à savoir la BDL, les banques et le ministre sortant des Finances ; tous ceux-là, il les accable en leur stricte qualité d’argentiers qui ont démérité de leur mission. Restent dans le flou les complices, pire encore, les instigateurs : les détenteurs du pouvoir politique, que le chef de l’État voue à un lointain jugement de l’histoire…

C’est une clarté plus prochaine que promet, en revanche, le fameux audit, si tant est, bien sûr, qu’il voie lui-même le jour. Accusé, entre autres fautes graves, de pratiquer l’obstruction face aux fouille-merdes de la société Alvarez & Marsal, le gouverneur de la BDL peut néanmoins faire valoir que le gouvernement, dont les réunions sont présidées par le chef de l’État en personne, est tout aussi responsable de l’énorme retard qu’a pris le processus. C’est bien le Conseil des ministres en effet qui endossait la récusation de la firme Kroll, au ridicule prétexte qu’elle comptait des entreprises israéliennes parmi ses clients. Mais c’est surtout sur la gestion des dépenses publiques et la fonte des réserves que le gouverneur est appelé à s’expliquer ; et c’est ironiquement sur cette même et sulfureuse pelouse que plus d’un arroseur risque de se voir arrosé.

Objet, elles aussi, des foudres de Baabda, les banques libanaises ne sont certes pas des parangons de vertu. Elles ont beau jeu, pourtant, de signaler qu’elles ne sont pour rien dans les gloutonnes dérives d’une succession de gouvernements abonnés permanents aux emprunts, et naturellement insolvables. Bien plus formidable est cependant l’arsenal de défense qui dort dans les coffres de la BDL. Là, et là seulement, sont consignés, répertoriés, et donc aisément traçables, les abus commis par une large part d’une classe dirigeante unie, malgré ses querelles intestines, au sein d’un même système crapuleux.

On en revient inéluctablement, dès lors, au rébus de base posé dès le premier instant où la révolte populaire d’octobre 2019 forçait l’establishment politique à prêcher, à tue-tête, la lutte contre la corruption. Vaste partie de poker menteur, en réalité, que cette cacophonie où les plus vénaux sont souvent ceux qui crient le plus fort. Il y a ceux qui crient dans l’espoir (pas si secret) que tout ce remue-ménage ne mènera à rien, sinon à la condamnation d’une poignée de fonctionnaires. Et il y a ceux qui s’égosillent en escomptant que le couperet fera un sort à l’adversaire, mais les épargnera eux-mêmes.

Dramatique se voulait cette dernière apparition télévisée d’un président jetant sur la balance tout son crédit, présent et passé. Hasardeux pari, en vérité, si âprement contestés sont et le sombre présent, et le tumultueux passé. Si lourd est, en outre, le boulet que traîne obstinément le chef de l’État, en la personne d’un dauphin sanctionné pour corruption par les États-Unis ; traité en pestiféré par les communautés arabe et internationale ; tenu, lui et ses poulains, en principaux responsables des dizaines de milliards engloutis dans une électricité fantôme ; et dont il faut absolument rappeler, en ces temps de ruine financière, avec quelle insupportable suffisance il prétendait apprendre aux Occidentaux comment gérer un pays sans s’embarrasser du moindre budget.

À l’heure où sont durement malmenés tous les mythes, voilà ce qu’il faut bien appeler un bras droit devenu talon d’Achille.

Issa GORAIEB

[email protected]


Au peuple d’ignares que nous sommes, le président de la République a fort bien fait de rappeler, mercredi soir à la télé, à quel point est décisif, pour le salut du pays, un audit comptable ou juricomptable de la Banque du Liban. À défaut d’une rigoureuse vérification des comptes de cette institution, de leur sincérité, de leur régularité et de leur conformité, il serait...