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Société - Éclairage

À Roumieh, les détenus n’échappent pas à la crise

Si la situation s’est largement aggravée, compte tenu de la détérioration économique et financière à l’échelle du pays, elle ne serait pas encore critique, selon les informations recueillies par L’OLJ.

À Roumieh, les détenus n’échappent pas à la crise

La prison de Roumieh, la plus grande du Liban. Photo d’archives Marwan Assaf

Les prisonniers de Roumieh sont-ils sous-alimentés ? Le procureur général de la République, Ghassan Oueidate, a demandé le 29 mars dernier l’ouverture d’une enquête sur la sécurité alimentaire dans les prisons, suite à des informations de presse faisant état d’un risque de famine dans le milieu carcéral. « Il y a effectivement un manque de nourriture », dénonce auprès de L’OLJ l’un des prisonniers du bloc B de la prison, incarcéré depuis 2014. « Mon fils a beaucoup maigri, il m’a dit que la nourriture est immangeable. C’est essentiellement du bourghol », renchérit, sous couvert d’anonymat, la mère d’un détenu.

Alors qu’elle peut normalement contenir à peine 1 000 détenus, la prison de Roumieh en accueille aujourd’hui environ 3 000, soit près de la moitié de la population carcérale du pays. Compte tenu de la crise économique et financière qui frappe le Liban, et qui se traduit notamment par une hyperinflation, il est de plus en plus difficile pour les autorités de fournir des repas suffisants pour les prisonniers. « Si des mesures ne sont pas prises rapidement, nous devrons faire face à une situation de famine », alerte Mohammad Sablouh, avocat spécialiste des affaires pénales et criminelles et directeur du centre des droits des prisonniers au barreau de Tripoli.

Pour mémoire

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La situation sur le terrain, si elle s’est effectivement détériorée, semble toutefois moins critique que ce que les déclarations des familles des prisonniers laissent à penser. « Est-ce qu’il y a une famine à Roumieh ? Je vous assure que non », martèle Raja Abi Nader, magistrat chargé de la direction des prisons au ministère de la Justice. « Nous sommes confrontés à de nombreuses difficultés, mais la situation n’est pas dramatique », renchérit une source sécuritaire, qui a souhaité garder l’anonymat. Le ministre sortant de l’Intérieur et des Municipalités, Mohammad Fahmi, a admis au début du mois d’avril que la quantité de viande et de poulet avait bien été réduite dans les prisons, mais a assuré que ces produits seraient tout de même servis tous les dix jours. Il a aussi annoncé que les ministères de l’Économie et du Commerce et des Finances avaient été contactés afin de sécuriser des produits alimentaires subventionnés pour la cuisine et le magasin des détenus.

« Aucune idée de la réalité des budgets »

Le principal problème se situe au niveau des budgets, désormais insuffisants pour acheter des produits de plus en plus coûteux. D’après les chiffres de l’ONG Gherbal Initiative, le budget alloué aux prisons (la ligne “gestion disciplinaire”) représente 0,12 % de celui de l’État, soit 23 601 400 livres libanaises (chiffre en millier de livres libanaises). De 2017 à 2020, il a connu une hausse de 10,31 %. « Mais ce budget manque de transparence. Nous ne savons pas comment il est calculé. Idéalement, les prisonniers devraient voir assurés leurs besoins primaires et des services (soins de santé, hygiène, éducation...) », explique Georges Ghali, membre du bureau exécutif de l’ONG Alef. « Le budget des prisons, qui malgré les chiffres avancés par Gherbal reste nébuleux, est ainsi lié à celui des Forces de sécurité intérieure (FSI). » « Nous n’avons aucune idée de la réalité du budget, c’est l’un de nos problèmes. C’est une partie fusionnée dans la grande machine des FSI, donc il n’y a même pas de budget spécialisé pour les prisons », explique le juge Raja Abi Nader. Le coût de la détention quotidienne d’un prisonnier est également un mystère. » « Le gouvernement n’a jamais publié de chiffres sur ce que lui coûte un prisonnier par jour, tout simplement parce que c’est dérisoire », avance Joe Karam, avocat, représentant de l’Union internationale des avocats au Liban et consultant en développement judiciaire.

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Les détenus, à l’échelle du pays, avaient l’habitude de compléter leurs repas grâce à la nourriture envoyée par leurs proches. Mais depuis la crise du coronavirus, qui a affecté des centaines de prisonniers, les ONG de la société civile et les instances internationales n’ont plus eu accès aux prisons tandis que les visites des proches ont été limitées. La crise économique est aussi passée par là. « Certains parents ne peuvent plus rendre visite à leurs enfants en prison, ils n’ont tout simplement plus d’argent », explique Farid Hourany, coordinateur pour la protection au Centre libanais des droits humains (CLDH). « Contrairement aux autres prisons, Roumieh est la seule qui ne permet de toute façon pas aux proches de déposer de la nourriture venant de l’extérieur. Seule alternative à la cantine carcérale : l’achat de produits au magasin de la prison, Hanout. » « Avant la crise économique, une grande partie des prisonniers ne mangeaient pas la nourriture de la prison, se plaignant de sa mauvaise qualité, et préparaient leurs plats dans leur cellule, témoigne Mohammad Sablouh. Mais cela devient difficile en raison de la hausse des prix des denrées alimentaires. Désormais, les quantités servies aux détenus sont plus petites, la nourriture moins variée et les produits subventionnés dans le magasin de la prison limités. » « Je n’ai le droit qu’à un kilo de riz par semaine », avance un autre détenu du bloc B, incarcéré depuis 2015. « Nous ne voyons plus de viande, le poulet c’est tous les deux mois, et la labneh tous les trois mois et limitée à deux cuillères par personne. »

Face à cette situation, les détenus proposent plusieurs solutions : autoriser les proches à leur déposer de la nourriture ou baisser les prix dans le magasin de la prison. Ils demandent également de mettre en place des campagnes pour obtenir des aides, en nature ou financières, de la part d’associations afin de leur permettre de subvenir à leurs besoins primaires. Dans les prisons libanaises, 48 à 49 % des détenus sont en détention provisoire. La surpopulation carcérale risque en plus de ne pas s’améliorer au vu de la situation économique qui implique généralement une hausse de la criminalité. Entre fin 2019 et 2020, les vols ont augmenté de 57 %.


Les prisonniers de Roumieh sont-ils sous-alimentés ? Le procureur général de la République, Ghassan Oueidate, a demandé le 29 mars dernier l’ouverture d’une enquête sur la sécurité alimentaire dans les prisons, suite à des informations de presse faisant état d’un risque de famine dans le milieu carcéral. « Il y a effectivement un manque de nourriture », dénonce...

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