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À la recherche de l’influence de Baudelaire sur la poésie arabe

À la recherche de l’influence de Baudelaire sur la poésie arabe

La Chevelure de Baudelaire de Paul Guiragossian, coll. Josyane Boulos, 80 x 60 cm, fusain sur papier.

Il est difficile de parler d’une influence directe de Baudelaire sur la poésie arabe, particulièrement durant la dernière phase de la Nahda et les trente ou quarante dernières années du XXe siècle. C’est en effet à cette époque que les poètes arabes ont commencé à s’ouvrir aux poètes français et anglais. Ils se sont particulièrement intéressés à la poésie romantique dans ces deux langues, et à ses pionniers, tels que Lamartine, Alfred de Musset, Wordsworth et bien d’autres.

L'impact de Baudelaire sur les poètes libanais

Cependant, il est utile de noter que quatre poètes libanais, Adib Mazhar, décédé à 27 ans (1900-1928), Élias Abou Chabaké (1903-1947), Salah Labaki (1906-1955) et Bichr Fares (1907-1963), se sont intéressés à Baudelaire et ont lu Les Fleurs du Mal. Ils ont été inspirés par certains aspects du recueil, notamment la lutte entre le bien et le mal, le spleen, les amours maudites et le combat entre l’au-delà et le diable…

On sait d’ailleurs qu’Élias Abou Chabaké s’est inspiré des Fleurs du Mal pour le titre de son recueil Les Vipères du paradis (1938). Pour autant, il ne s’est pas plongé dans la symbolique de la polémique baudelairienne qui consiste à faire émerger le bien (les fleurs) à partir du mal lui-même, et à élever la poésie au rang du bien, les mettant sur un pied d’égalité et les considérant comme deux composantes existentielles fondamentales. Dans son poème « Samson », Abou Chabaké écrit : « Délila, l’amour n’est pas dépourvu de vipères/ Qu’on entend siffler sous nos draps », dans une tentative de condamner le péché. Il n’a, en effet, jamais abandonné sa foi chrétienne, refusant même de la remettre en cause, contrairement à Baudelaire. Romantique dans l’âme, Abou Chabaké ne s’est jamais entièrement converti au courant baudelairien. Il a toujours été attiré par une vision romantique du monde, de la vie et de la nature. Il a beaucoup lu les romantiques français et s’est laissé influencer par eux dans plusieurs de ses ouvrages tels que Ghalwa’, L’Appel du cœur, Éternellement, etc. Dans son poème « Ordure », il tente de se rapprocher du style de Baudelaire dans « Une charogne », en célébrant la beauté de la laideur. Abou Chabaké a traduit quelques poèmes de Baudelaire comme il a traduit d’autres poètes, dont Paul Éluard. Il suivait donc de très près les courants de la poésie française de son époque.

Quant à Adib Mazhar, Salah Labaki et Bichr Fares, ils étaient baudelairiens dans l’âme et dans le spleen qui empreint certains de leurs poèmes. Sans se défaire du romantisme, ils ont adopté la symbolique baudelairienne ainsi que certaines de ses composantes. Cependant, ils sont demeurés dans la superficialité de cette symbolique et n’ont pas voulu se plonger dans la perdition de l’âme humaine, son monde occulte et ses secrets. Ils se sont inspirés de Baudelaire, certes, mais ils n’ont pas fait de lui un modèle ou une idole, ne fut-ce que pour préserver l’inspiration créatrice nécessaire à la poésie. Adib Mazhar, quant à lui, n’a pas eu l’occasion de beaucoup écrire puisqu’il est mort jeune d’une mort violente. Mais il a quand même réussi à marquer les critiques de son époque qui ont su voir la symbolique de ses poèmes, notamment « Hymne au silence » et « Brise noire » dans lesquels l’influence de Baudelaire était perceptible. En ce qui le concerne, Bichr Fares s’est davantage consacré à l’écriture de pièces de théâtre et de romans. Mais il s’est fait remarquer par la modernité de ses textes, bien qu’il respectât les règles de la poésie classique. Il a tenté de marcher dans les pas de Baudelaire dans ses poèmes parisiens tels que « L’hiver à Paris », « L’automne à Paris », « À une fille » et « Une visite ». Il a réussi à faire publier ses écrits dans la revue Chiir, malgré le fait que sa modernité se soit toujours reflétée dans le contenu, jamais dans la forme.

Un important mouvement de traduction vers l'arabe

De nombreux poètes arabes, qu’ils soient classiques ou adeptes de la structure verticale, ont tenté de traduire les poèmes des Fleurs du Mal, sans pour autant traduire le recueil en entier. Je pense à Hanna al-Tayyar, Omar Abdel Majed, Élias Daoud Aslane, Khalil Khoury et Moustapha Koussari qui a intitulé le recueil Zouhour el-alam (Les fleurs de la douleur), ce qui porte à croire qu’il n’aurait pas bien saisi le sens du titre en français. Même le célèbre poète égyptien Ibrahim Naji s’y est essayé, sans compter le critique égyptien Abdel Ghaffar Maccaoui qui a traduit des poèmes de Baudelaire en allemand. La plupart de ces traductions ne sont pas fidèles au texte original et comptent de nombreuses modifications et omissions. C’est sans doute parce que les traducteurs n’étaient pas véritablement baudelairiens mais se seraient tout simplement laissés tenter par la « mode de la traduction » qui prévalait à l’époque (et qui a fait que le poème « Le lac » de Lamartine a été traduit plus de 30 fois !). Leur objectif était davantage de contribuer à l’ouverture à la poésie occidentale. Dans le Liban des années 80, le célèbre conteur Mohammad Itani a traduit de nombreux poèmes des Fleurs du Mal, qu’il a publiés dans un livre. Ce traducteur qui maîtrisait le français est sans doute celui qui a été le plus fidèle au texte original, mais il manquait à sa traduction le souffle poétique et la musicalité, même s’il s’agit de poèmes en prose. D’autres poètes libanais et arabes ont traduit des poèmes de Baudelaire pour les publier dans des journaux et des magazines.

Poème en prose et modernité

Baudelaire est en effet revenu en force avec la révolution de la modernité qu’a lancée la revue précitée Chiir, fondée par le poète Youssef el-Khal en 1957 avec un groupe de poètes modernes, notamment Adonis. Les poètes Ounsi el-Hage, Chawki Abou Chacra, Mohammad Al-Maghout et bien d’autres ont rejoint la revue par la suite. D’ailleurs, Ounsi el-Hage fut le premier à consacrer la poésie arabe en prose, que ce soit dans ses poèmes ou dans un essai théorique figurant dans son premier recueil Lann. En effet, la préface de cet ouvrage est devenue le premier manifeste de la poésie arabe en prose. Avec la popularité de la thèse de Suzanne Bernard, Le Poème en prose de Baudelaire jusqu'à nos jours (Nizet, 1959), l’intérêt pour Baudelaire se renouvelle, mais plus particulièrement pour ses poèmes en prose, et son recueil Le Spleen de Paris - Poèmes en prose. À travers Bernard, Baudelaire est apparu comme un véritable pionnier de la poésie en prose en France et dans le monde. D’autres poètes français ont certes écrit en prose avant lui, notamment Aloysius Bertrand, auteur de Gaspard de la nuit ; mais en théorisant la prose au XIXe siècle, Baudelaire a fait preuve d’avant-garde. Les poètes arabes contemporains ont alors commencé à découvrir les poèmes en prose de Baudelaire jusqu’à ce que cet intérêt atteigne son paroxysme dans les années 80, ils se sont alors lancés, nombreux, dans la traduction de ses poèmes, notamment Abdel Kader al-Janabi. Ce dernier a traduit beaucoup d’extraits de poèmes en prose français ou autre et les a publiés dans deux recueils. Cependant, peu de temps après, les traducteurs se sont fait trop nombreux. Fut un temps où chaque poète maîtrisant le français se lançait dans la traduction du Spleen de Paris et d’autres poèmes en prose. Baudelaire constituait alors l’argument, voire le prétexte, idéal pour les poètes arabes dans leur lutte pour consacrer le poème en prose face aux poètes conservateurs qui défendaient le respect de la structure verticale et de la métrique.

On doit sans doute la première traduction intégrale du Spleen de Paris au traducteur égyptien Bachir al-Soubaʽi. Elle a été suivie d’une autre traduction intégrale, signée par l’Égyptien Ahmad Mohammad Ahmad. Il n’en demeure qu’il manquait à ces traductions le souffle poétique baudelairien, malgré la fidélité des traducteurs. L’écrivaine Maya el-Achkar, fille de l’illustre conteur libanais moderne, Youssef Habchi el-Achkar, a choisi de consacrer sa thèse de Master à l’Université Saint-Joseph à la traduction de nombreux poèmes du recueil Spleen de Paris. Certaines de ses traductions ont été publiées dans la presse et méritaient de l’être. Ses traductions étaient à la fois fidèles et poétiques. Mais l’événement le plus saillant en ce qui concerne la traduction de Baudelaire vers l’arabe fut la décision du poète égyptien Rafaat Salam de traduire l’intégralité de l’œuvre poétique de Baudelaire parue aux éditions Robert Laffont, ajoutant des notes du traducteur à profusion. Sa traduction inclut Les Fleurs du Mal, ainsi que toutes les versions françaises du recueil, et le Spleen de Paris, sans compter les introductions et certains articles publiés au sujet de Baudelaire, notamment celui, illustre, de Paul Valéry. Publié en 2009, cet ouvrage de traduction fait 900 pages. Mais le traducteur était surtout connu pour sa maîtrise de l’anglais et l’on murmure que c’est sa femme, francophone, qui l’aurait aidé à accomplir cet exploit. Baudelaire a donc une présence très remarquée en langue arabe et on peut affirmer que plus des deux tiers de son œuvre ont été traduits en arabe, notamment : Mon cœur mis à nu, L’art romantique – traduit par Zeinat Bitar et par Kazem Jihad –, Paradis artificiels et bien d’autres.

Une influence indirecte certaine

S'il est difficile de parler d’une influence directe de Baudelaire sur les poètes arabes, il n’en demeure pas moins qu'il a eu une influence profonde et indirecte certaine. En effet, Baudelaire a insufflé son esprit à la révolution poétique arabe, notamment son insistance sur la nécessité de maintenir le flou dans la poésie, ce flou sans lequel la poésie serait dépourvue d’esthétique. Entre autres legs de Baudelaire, on compte également le spleen existentiel, l’égalité entre le bien et le mal, les amours maudites, la correspondance entre les sens, la beauté dans la laideur et l’absence de moralité… Baudelaire a également marqué la poésie arabe en prose, notamment à travers sa lettre à Arsène Houssaye dans laquelle il écrit : « Quel est celui de nous qui n’a pas, dans ses jours d’ambition, rêvé le miracle d’une prose poétique musicale, sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? »

Traduit de l’arabe par Work With Words


Il est difficile de parler d’une influence directe de Baudelaire sur la poésie arabe, particulièrement durant la dernière phase de la Nahda et les trente ou quarante dernières années du XXe siècle. C’est en effet à cette époque que les poètes arabes ont commencé à s’ouvrir aux poètes français et anglais. Ils se sont particulièrement intéressés à la poésie romantique dans...

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