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Moyen-Orient - Négociations

Au Soudan, une avancée vers la séparation entre l’État et la religion

Un document signé par le chef d'une faction rebelle et Khartoum énonce plusieurs principes comme fondement à la résolution des conflits, en garantissant notamment aux citoyens le droit à la liberté de religion et de conviction.

Au Soudan, une avancée vers la séparation entre l’État et la religion

Le chef du Conseil souverain du Soudan, le général Abdel Fattah al-Burhane, le président du Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord (SPLM-N), Abdelaziz al-Hilu, et le président sud-soudanais Salva Kiir après la signature d’une déclaration de principes entre le gouvernement de transition soudanais et le SPLM-N à Juba, au Soudan du Sud, le 28 mars 2021. Jok Solomun/Reuters

Un pas en avant sur une route encore longue. Le général Abdel Fattah al-Burhane, chef du Conseil souverain soudanais, a signé dimanche dernier un document avec Abdelaziz al-Hilu, à la tête d'une des deux factions du groupe rebelle Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord (SPLM-N) – implanté dans les États du Kordofan-Sud et du Nil bleu – ouvrant la voie à un accord de paix final garantissant la liberté de culte à tous les citoyens tout en séparant l’État de la religion. La démarche semble avoir pris au dépourvu une partie des analystes pour qui ce principe de séparation était impossible à adopter pour l’aile militaire du pouvoir – reliquat du régime militaro-islamiste du dictateur déchu en 2019 Omar al-Bachir – tandis que l’aile civile, par le biais du Premier ministre Abdallah Hamdok, avait déjà conclu en septembre dernier une déclaration de principe similaire, mais qui n’a cependant pas été mise en œuvre. L’accord signé en fin de semaine dernière à Juba, dans la capitale du Soudan du Sud, mentionne notamment l’unification des forces armées et la création d’un État démocratique et laïc. Dans la même veine, le document souligne qu’« une solution militaire ne peut pas conduire à une paix et à une stabilité durables dans le pays » et qu’une « solution politique pacifique et juste doit être un objectif commun ».

Un pas de plus vers la paix

Au cours de ces deux dernières années, le gouvernement de transition soudanais s’est engagé dans des pourparlers de paix avec des groupes rebelles dans le but de stabiliser le pays avant l’élection alors attendue à la fin de l’année 2022, mais qui semble désormais repoussée à plus tard. Le Soudan a conclu un traité de paix historique en octobre dernier à Juba avec plusieurs groupes rebelles, mettant fin, du moins formellement, à 17 années de guerres, celle du Darfour déclenchée en 2003, et celle du Kordofan du Sud et du Nil bleu depuis 2011. Alors que la répartition inégale des ressources entre le centre et les périphéries, ainsi qu’entre la communauté arabe majoritaire et les minorités ethniques, ont longtemps alimenté la violence, ce traité devait jeter les bases d’un nouveau Soudan fondé sur les principes d’égalité, de justice et de reconnaissance de sa diversité culturelle. Mais la faction du SPLM-N menée par Abdelaziz al-Hilu, active dans les monts Nouba, situés dans le Kordofan du sud, où elle contrôle de larges pans du territoire, avait alors refusé de participer.

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« Le SPLM-N est la faction rebelle la plus forte parmi toutes. Elle dispose d’une milice que l’armée nationale n’a pas réussi à défaire malgré des années de campagnes offensives à partir de 2011. C’est aussi une faction qui est convaincue qu’il ne peut y avoir de paix durable au Soudan sans la séparation entre la religion et l’État, puisque dans sa zone d’influence, tout comme dans l’ensemble du pays, la population est très diverse », explique à L’Orient-Le Jour Suliman Baldo, conseiller auprès de l’organisation The Sentry, spécialisée dans l’investigation sur les criminels de guerre en Afrique et particulièrement au Darfour. « Tous veulent être soudanais. Pas qu’on leur impose une identité arabe ou islamique. Cela est très important que le gouvernement de transition ait accepté cela. C’est un pas de plus vers la paix car il associe au processus la faction la plus significative », poursuit M. Baldo, qui précise également que cette inscription de la séparation entre la religion et l’État rétrécit de fait l’espace des partis politiques islamistes qui utilisent la religion comme moyen de mobilisation et d’excitation des esprits, et qui s’opposent à cette distinction. « Les civils ont eu beaucoup de mal à convaincre Abdelaziz al-Hilu de faire partie de la transition car les militaires ont tenté de freiner le processus puisqu’ils étaient contre le principe de la séparation », commente Jihad Mashamoun, un analyste politique sur le Soudan. Le SPLM-N opère dans une région habitée par des populations non musulmanes durement discriminées sous le régime d’al-Bachir. Le groupe a par ailleurs déclaré que si ses demandes n’étaient pas satisfaites, il appellerait à l’autodétermination dans les zones qu’il contrôle. Selon l’accord signé, « aucune religion ne sera imposée à quiconque et l’État n’adoptera aucune religion officielle ».

Nombreux défis

Un groupe rebelle manque toutefois encore à l’appel. Il s’agit de l’Armée de libération du Soudan (SLA) qui représente un défi sécuritaire majeur pour le gouvernement central de Khartoum. Avec à sa tête Abdel Wahed el-Nur, il est actif dans le Jebel Marra, dans la région du Darfour. « El-Nur n’a pas signé parce qu’il voit Burhane et Hemetti (NDLR : numéro deux du conseil souverain et chef des Forces de soutien rapide, milice accusée d’exactions au Darfour) comme étant des symboles de l’ancien régime et comme des figures directement impliquées dans le génocide au Darfour », explique Jihad Mashamoun. Bien que la déclaration de principe signée dimanche constitue une avancée notable sur le chemin de la stabilisation et de la paix, elle est encore confrontée à de nombreux défis, à commencer par la présence des forces armées non officielles sur le territoire, malgré le traité de Juba. En témoigne par exemple l’attaque du 16 janvier 2021, par des tribus arabes soutenues par des mercenaires des Forces de soutien rapide (FSR) – aussi appelés Janjawids – ayant fait 160 morts parmi les déplacés issus de l’ethnie Massalit. Surtout, les objectifs d’Abdel Fattah al-Burhane effrayent une grande partie des acteurs du soulèvement populaire déclenché en décembre 2018, qui avait conduit à la chute de Omar al-Bachir. Beaucoup doutent de son intention de transférer tous les pouvoirs aux civils à l’issue de la période transitoire et observent ses démarches en vue de pacifier le pays comme un moyen de gagner en crédibilité aussi bien à l’étranger que sur la scène intérieure – dans un contexte de très grave crise économique – dans le but de remporter la prochaine élection présidentielle. « Qu’il s’agisse de Hemetti ou d’al-Burhane, aucun des deux ne souhaite voir un véritable État civil au Soudan. Ils ont peur de ce qui pourrait leur arriver dans ces conditions car ils sont tous les deux impliqués dans le génocide », résume M. Mashamoun.


Un pas en avant sur une route encore longue. Le général Abdel Fattah al-Burhane, chef du Conseil souverain soudanais, a signé dimanche dernier un document avec Abdelaziz al-Hilu, à la tête d'une des deux factions du groupe rebelle Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord (SPLM-N) – implanté dans les États du Kordofan-Sud et du Nil bleu – ouvrant la voie à un accord de paix...

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